CHAPITRE IX
Séjour au poste dit de « Ki-Lomba ». — Mauvaises soirées. — Visites de chefs. — Négligence orthographique. — Abondance de provisions culinaires. — Palabre amicale. — Pléthore de porteurs. — Coiffure de femme favorite. — Dispute de nègres. — Morsure de scorpion. — Arrivée d’un nouveau géologue et d’un nouveau prospector. — Reconnaissance géologique de la vailée de la Lou-Fonzo. — Pêches miraculeuses. — Psychologie négre. — Toujours les mauvaises soirées. — Toujours le mauvais temps. — Les ambachs. — Reconnaïssance de la rive par M. Michel. — Considérations relatives à une station à créer au sud du Moéro. — Le « Dawa » du chasseur noir. — Terminologie indigène. — Nouvelles de M'Pwéto. — Du choix des stations. — Visite de deux envoyés de N’Soudi. — Utilisation de l’ambach. — Nouvelles diverses. — État sanitaire déplorable. — Mauvaises dispositions de notre escorte. — Cucurbitacées comestibles. — Un chasseur d’éléphants. — Encore la vermine. — De H. échaudé. — Fin du séjour à Ka-Béça. — Préparatifs de départ vers Lofoï. — Envoi de la caisse de collections n° 13. — Départ de l’avant-garde. — La rivière Ka-Béça et la rive du Moéro. — A propos des anciens lits de lacs asséchés.
Jeudi, 19 janvier 1899.
Passé une abominable nuit, en compagnie d’une abondante vermine d'infectes tiques. C’est à la maison de Mo-Linga que nous avons pris cette saleté; elle y pullule; toute notre literie en a été envahie; cela remplace supérieurement les puces de Mpwéto, et me rappelle de façon cuisante plus d’un hôtel renommé de certaines grandes villes de Belgique et de France.
Pendant la nuit, je prends quinze tiques dans mes draps; le matin, j'en recueille un nouveau contingent: le malheur est que des femelles pleines ont éparpillé leur abondante progéniture dans nos matelas el couvertures ; une nombreuse corvée de moricauds est mise à la chasse de ces abominables bestioles.
A 8 heures s’amène un groupe de chefs conduits par Ki-Lomba; cest chez ce dernier que nous nous trouvons pour le moment; son village est à 250 mètres du poste; le nom de ce village est Ka-Béça, qui est aussi le nom d’une petite rivière qui y passe, et dont l'existence nous sera révélée plus tard comme je le dirai en temps et lieu ; les Européens ont donné au village le nom de son chef, erreur commise si souvent, ainsi que je lai signalé à diverses reprises. De plus, les agents de l'État du Congo ont écrit le nom comme ils le trouvèrent dans les cartes anglaises, c’est-à-dire sous la forme Chilomba, avec le c dur, mais ils n’eurent garde de manquer de le prononcer à la française, avec le ch doux, qu'ils transformèrent même en {ch, ce qui leur faisait appeler le village du nom fantaisiste et inexistant de Tchilomba, assez différent, n'est-ce pas, du véritable nom Ka-Bécça.
Le chef Li-Lomba arrive done accompagné des nommés Mou-Koubé, Ka-Mpongué, Ka-Chobwé, Ka-Hindo, Sénami.
Mou-Koubé et Ka-M'pongué sont les seconds de Ki-Lomba ; Ka-Chobwé et Ka-Hindo viennent du village
Mou-Kibondo, à quatre ou cinq jours de pirogues à l’est sud-est de Ka-Béça; enfin Sénami est installé à un jour à l’ouest de Ka-Béça ; c’est un arabisé noir se qualifiant de Mo’n'gwana, c’est-à-dire « homme libre conquérant, venu de Zanzibar ».
Sénami à eu jadis maille à partir avec les troupes de l'État; il s’est ensuite soumis et est muni d’un bout de papier, signé Brasseur, qui le recommande à la bienveillance des Européens.
Tout ce monde est porteur du cadeau coutumier; même le caporal famba-[lamba, le chef de poste de Ka-Béça, présente aussi son salam.
À eux tous ils déposent devant nous : 20 poules, 5 pigeons, 1 mouton, 1 chèvre, 2 charges de poissons fumés, 2 charges de poissons frais, 14 œufs, 13 paniers de farine.
Dardenne contemple cette abondance avec un profond étonnement : depuis son installation à Ka-Bécça, en novembre dernier, il avait eu toutes les peines du monde à obtenir de temps en temps un poulet; il avait perdu tout à fait le goût des œufs et avait dû se nourrir presque exclusivement de poisson, lui qui n’en raffole pas. Aussi avait-il cru prudent de m'envoyer un mot à M'pwéto, pour me dire qu'il y aurait lieu pour nous d’emporter de cette station force volailles, chèvres et moutons, pour arriver au sud du Moéro, où rien de pareil n'existait.
Nous n’en avions rien fait naturellement; ce qui restait des cadeaux reçus le long de la route, joint à ce qu'on nous apportait aujourd'hui, assurait pour quelque temps le service de la table.
Jexplique aux chefs le but de notre mission; mon désir est de leur inspirer confiance ; et longuement je recommence les explications, exhibant les dessins de Dardenne, dans lesquels ils reconnaissent leurs oiseaux, leurs poissons, leurs plantes, leurs paysages; je leur dis que nous étudions les pierres, la terre, les eaux, les arbres; que nous faisons des mokandes (papiers écrits et dessins) représentant le pays, les villages et les gens..., ete, ete.; Michel apporte ses flacons où s’enroulent et se mélent serpents, lézards, caméléons, grenouilles, scorpions, chenilles. ; il leur déplie les cornets à papillons et à coléoptères ; il déploie les peaux préparées pour l'envoi en Europe.
« Nous allons, dis-je ensuite, rester ici une dizaine de jours, pendant lesquels nos chasseurs iront à la recherche de tous les animaux possibles; vous nous les verrez préparer pour être expédiés à Mpoutou (Europe); si vous-mêmes où vos gens nous apportez des bêtes quelconques, nous les achèterons toutes. »
Tel est le sujet de notre palabre; j’insiste sur le fait que partout où nous irons nous agirons de même; mes auditeurs sont pleinement satisfaits, ainsi que nous en aurons la preuve par les relations continues qui vont s'établir entre notre camp et les indigènes venant de trois, quatre et cinq jours de distance.
Déjà aujourd'hui, MM. Fromont et De H., qui ont charge d'acheter les vivres, triplent notre basse-cour; Dardenne aflirme n'avoir jamais vu autant de poules ensemble de sa vie; on nous vend les œufs par douzaines; et, chose précieuse, outre les ordinaires légumes indigènes, patates douces, ignames, courges,
haricots, champignons, on nous apporte du riz du pays et plusieurs corbeilles d'oignons.
Quant au poisson, Cest par charges entières qu'il est offert en vente.
Reçu de Lofoi un courrier par lequel M. Verdick m'envoie l’état justificatif des dépenses qui a faites pour le compte de notre mission; il me fait aussi connaître que 171 des porteurs qu'il avait envoyés pour nous à Ka-Béça sont entrés à vide; au lieu de la pénurie de porteurs redoutée par les intéressés, il y avait done eu pléthore marquée.
Conformément à ce que je lui avais écrit, M. Verdick à dit à ces 171 porteurs qu'ils seraient indemnisés à mon arrivée à Lofoï.
Le chef de la zone Ka-Tanga à aussi la prévoyance de faire préparer pour nous les moustiquaires spéciales que réclame la station de Lofoï, le poste le plus moustiqueux de tout le Congo.
Répondu de suite à M. Verdick que nous sommes bien daccord.
L'après-midi est employé au caleul de lobservation d'hier; Michel à installé son atelier de taxidermie ; Fromont fait établir à 500 mètres du camp des latrines pour blancs el pour noirs, précaution indispensable en cas de séjour assez prolongé comme va être le nôtre à Ka-Béça; les chasseurs noirs se sont mis en campagne, pleins d’ardeur, car les environs sont réputés très giboyeux ; Dardenne, Dardenne lui-même, qui ne sait pas trop bien si un fusil se tient par le canon ou par la poignée, a tué un zèbre et vu un lion... avant notre arrivée!
Bref, tout est pour le mieux!
La journée est ensoleillée à plaisir; mais, avec la tombée de la nuit, le firmament se voile, et il devient impossible de prendre la lune qui passe au méridien, pudiquement enveloppée du plus sombre et impénétrable manteau.
A 20 h. 30 m., le ciel se découvre suffisamment pour que nous puissions saisir 11 étoiles
Vendredi, 20 janvier 1899.
Assez bien dormi.
A 6 !/, heures, le thermomètre marque 19 1/, degrés; à 7 h. 30 m., la température n’a monté que de {'
Matinée de calculs.
Visite du chef Mo-Limba, du village Lou-Sékilo, apportant deux poules et douze paniers de farine.
Le chef Mo-Limba est un ami intime de Dardenne, lequel à aquarellé la favorite de Mo-Limba sous toutes ses faces ; en sa qualité de favorite, ladite belle porte une coiffure vraiment originale, dont la confection demande plusieurs mois ; on à pu en juger lors de l'exposition des œuvres de Dardenne au Cerele artistique de Bruxelles, en juin dernier. (Voir là planche en couleurs.)
Nos collections s’augmentent aujourd'hui d’un bel oiseau de la famille des cacatoès, oiseau pour lequel les indigènes n'ont pas de nom.
Recueilli aussi un superbe coquillage à intérieur de nacre rose, gros comme le poing, avec une quantité de tout petits œufs.
Ces animaux sont visibles à Tervueren.
La tombée du jour amène encore un ciel couvert; il faut 28 pointés pour obtenir 11 étoiles et la lune.
Le maximum thermométrique a été de 26° 3/,. À minuit, le thermomètre marque 22°.
Samedi, 21 janvier 1899.
Passé une bonne nuit, bien que n'ayant terminé l'observation d'hier qu'à 25 heures. A 6%/, heures, le thermomètre marque 21°.
Matinée de calculs.
Dispute au couteau entre nos boys et le gamin qui nous sert de cuisinier depuis Moliro, un curieux gosse répondant au nom de Ki-Toumbou, toujours gai, d’un dévouement et d'une fidélité inaltérables; ennuyé par tous les autres boys qui se sont liguëés contre lui, Ki-Toumbou à joué du couteau; enquête à laquelle je me livre est en sa faveur et me force à intervenir contre mon boy personnel, Ie nommé Djôti, ce serviteur engagé à Blantyre (Nyassaland), et qui, jusqu'ici, m'avait toujours très bien servi. En le prenant à mes gages, je lui avais spontanément déclaré qu'il ne recevrait jamais la courbache, mais que, si j'avais à me plaindre gravement de lui, Je le congédierais immédiatement. Comme aujourd'hui, il accueille fort mal les observations que je lui fais et refuse de m'obéir, je le fais empoigner par quatre soldats contre lesquels il se rebiffe avec une véritable fureur ; lorsqu'il est maté, je le fais relâcher en le prévenant que s’il ne se tient coi, je devrai sévir plus rigoureusement. Je dois, en effet, maintenant que nous sommes dans la brousse, être impitoyable pour tout acte de désobéissance au chef de la colonne. A peine reläché le boy redevient insolent; il est empoigné de nouveau, et un coup de fouet, un seul et unique, lui est appliqué; je lui déclare alors qu'il n’est dorénavant plus à mon service; son compte va être réglé séance tenante; après quoi il redeviendra pour moi un noir quelconque contre lequel je ferai sévir aussi durement qu'il le faudra.
Le boy Djôti reçoit donc de suite son payement en étoftes; il est maintenant libre de s’en retourner chez lui; avec lui partira le boy de Michel, également recruté dans le Nyassaland, et auquel j'avais promis de ne jamais le séparer de Djôti.
L’oreille basse, nos gens se retirent à l'écart.
Pour nous &’est un gros ennui, car notre domesticité était, déjà avec eux, fort rudimentaire.
Je remplace Djôti dans mon service par Ki-Toumbou; un soldat servira Michel jusqu'à Lofoi, où nous trouverons peut-être de l’aide.
Le service de la cuisine est assuré par ce qu'on appellerait ici un demi-cuisinier ; C’est un des deux boys de Fromont, qui remplacera Ki-Toumbou auprès du cuisinier en chef, qui — c’est vraiment un jour de déveine — se fait piquer au poignet par un scorpion, en manipulant le bois mort de ses fourneaux, si j'ose ainsi parler; il arrive hurlant à la mort; on lui plonge la main dans une solution de permanganate de potasse, en lui aflirmant que cette médecine guérit toutes les piqures de tous les scorpions du monde; le patient cesse de hurler et, la suggestion aidant, oublie de mourir, ainsi qu'il s’y attendait.
Un courrier de Mpwéto n'apporte une lettre du lieutenant Chargeois, n'annonçant que deux blanes sont arrivés pour me joindre, en remplacement des regrettés De Windt et Caisley; ce sont MM. Kemper Voss, ingénieur-géologue, né au Natal (Afrique du Sud), de parents anglais, et Louis Questiaux, prospector, un Anversois, ayant passé cinq ans et demi au Transvaal. Tous deux viennent de Johannisburg, où ils travaillaient aux mines d'or. Ils sont arrivés à M’pwéto, où ils ont rencontré M. Cerckell (retour de MTowa vers le sud du Moéro), qui leur à donné, au sujet des terrains au nord de Mpwéto, des renseignements les incitant à pousser une reconnaissance au moins jusqu'à Mou-Téta, à un jour au nord de Mpwéto.
D’après lesdits renseignements, MM. Voss et Questiaux auraient cru à des formations aurifères, et ils se sont mis en route pour aller s’en assurer.
On se souviendra que j'avais remis à M. Chargeois un important lot d'outils variés apportés par notre premier prospector, M. Caisley.
A ce que m'écrit le chef de poste de Mpwéto, notre nouveau prospector ne leur voit pas d'emploi, du moins à la plupart; il n’enlèvera donc de M’pwéto que ce qui lui sera vraiment nécessaire.
La lettre de M. Chargeois me fait rédiger de suite une série de lettres qui partiront encore aujourd'hui vers Mpwéto.
La première est adressée à M. Crawford, le missionnaire de Loanza, à qui j’envoie 19 livres 18 shillings, payement des trois voyages faits pour nous par le bateau à voiles de sa mission. Je demande, d'autre part, à M. Crawford, de bien vouloir me fournir tous renseignements possibles sur les populations avec lesquelles il est en contact : densité, mœurs, coutumes, occupations, croyances, aptitudes, légendes, etc., etc. M. Crawford me répondra en me promettant l'envoi de nombreux documents et renseignements... que J'attends encore !
La deuxième lettre est pour M. Chargcoiïs, à qui je demande d’expédier d'urgence à MM. Voss et Questiaux des instructions jointes à ma lettre.
La troisième missive est pour ces deux messieurs, dont l’arrivée ne m'a été annoncée par aucune espèce de document ofliciel; à la rigueur je n'aurais même pas à les recevoir! Il va sans dire que &’est le contraire que je fais, en leur souhaitant la bienvenue; après quoi ma lettre leur dit tout l'intérêt que présente, au point de vue géologique, la vallée de la Lou-Fonzo, que nous avions suivie à la fin de notre voyage entre le Tanganika-sud et le Moéro-nord.
Je prescris à mes nouveaux adjoints de se porter jusque Ki-Sabi, à trois jours au nord-est de Mpwéto, et d'y prendre tout le temps nécessaire à une reconnaissance complète de la région; inutile qu'ils cherchent à nous rattraper le plus vite possible; comme nous séjournerons assez longtemps à Lofoï, c’est là que je leur donne rendez-vous dans deux mois; d'ici là, ils auront à se mettre à leur besogne spéciale qui sera facilitée par la copie, que je leur envoie, de l'itinéraire à grande échelle dressé par nous entre Ki-Sabi et M'pwéto; cette copie est faite par le sous-lieutenant Fromont, pendant que j'abats moi-même ces diverses missives.
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J'autorise encore MM. Voss et Questiaux à louer la barque de la mission de Loanza, pour faire le trajet Loanza—Ka-Béça; le prix de location devra rester compris entre 5 à 8 shillings par jour; il leur est loisible, toutefois, de faire le voyage complètement par terre, s'ils trouvent la chose préférable.
A propos de l’arrivée de MM. Voss et Questiaux, destinés à prendre la place de feu le D° De Windt et Caisley, j'attirerai l'attention sur la rapidité avec laquelle s'était opéré ce remplacement; cest dans Ja nuit du 9 au 10 août derniers qu'avait eu lieu l’horrible accident, où avaient péri nos deux amis; et à la mi-janvier suivante, soit en cinq mois, le gouvernement de l'État du Congo, à Bruxelles, prévenu par dépéche, avait pu faire recruter à Johannisburg un nouveau géologue et un nouveau prospector, et les amener sur le terrain d'opérations de la mission scientifique du Ka-Tanga.
Comme notre mission devait dépasser de six mois le temps d'action que lui assignaient ses instructions, il en résulte que les reconnaissances de géologie et de prospectage furent effectuées pendant la durée prévue par le gouvernement; d'autre part, la seule portion de notre itinéraire non couverte par ces reconnaissances spéciales est la portion Moliro—Ki-Sabi, équivalente au vingtième environ de notre itinéraire total.
Cette constatation répond aux bons esprits qui, à l’annonce de la mort de De Windt et Caisley, avaient déclaré que la mission scientifique du Ka-Tanga était au diable! Elle en est revenue et ne demande qu'à y retourner !
Enfin, j'écris encore une quatrième lettre à l'adresse de M. le lieutenant Cerckell, à qui je signalais que nous avions laissé à Mo-Linga, — où il compte élever son poste, — un piquet indiquant le point dont nous avons fixé les coordonnées astronomiques; je le prie de remplacer ce piquet par un pilier en maconnerie, ou par une grosse roche à moitie enfoncée en terre, ou enfin par une butte quelconque faute de mieux.
Pattire aussi l’attention de M. Cerekell sur le nom indigène de son poste, qui est Mo-Linga et non Kilwa, ce second nom étant le nom de l’ile anglaise ; il devra noter aussi que le village où nous campons en ce moment s'appelle Ka-Béca et non Tchi-Lomba, ainsi que nous lPavons entendu appeler erronément par les blancs de l'État, depuis notre arrivée à M'pwéto.
Enfin, je prie encore M. Cerckell de reprendre nos essais sur l'arbre Muwémwé-Dousséwo, qui existe à Mo-Linga, et dont j'ai parlé précédemment avec quelques détails.
Tout ce courrier est fermé assez à temps pour que les deux hommes qui vont le porter puissent encore partir aujourd’hui avant la tombée du soir; d’ailleurs il y a lune; ils pourront donc fournir une bonne étape de nuit : il importe que ma lettre à MM. Voss et Questiaux les touche le plus tôt possible.
La soirée s'annonce d’abord favorable, mais quand, à 19 heures, je mets Pœil à loculaire, voici que le temps se brouille, et tout ce que nous pouvons faire est d’avoir la lune et trois étoiles ; le ciel devient uniformément noir; inutilement restons-nous en station jusqu'à 23 heures, dans l'espoir, déçu, de saisir encore quelque étoile.
Quand je rentre dans ma chambre, jy trouve le boy Djôti qui, selon qu'il en avait coutume, a tout préparé et attends les ordres comme si rien ne s'était passé ce matin.
Je lui montre la porte; il file sans mot dire!
Passé une assez bonne nuit.
Dimanche, 22 janvier 1899.
Michel ne va qu'à moitié; les autres sont ingambes.
Matinée de calculs. Écrit à M. Verdick pour lui annoncer l’arrivée de MM. Voss et Questiaux, et le prier de modifier en conséquence les préparatifs qu'il fait pour nous loger.
Un indigène apporte un curieux rongeur dénommé Fouko; test une sorte de taupe grise dont les incisives longues et redoutables font saillie entre les lèvres (visible à Tervueren). {Voir là planche en couleurs.)
Reçu la visite du chef Ki-Sito, du village Mou-Kabanga, sur le Moéro, à une demi-journée de pirogue de Ka-Bécça; ce chef apporte deux énormes paniers de poissons fumés et une corbeille de farine. La quantité de poissons que prennent, en ce moment de l’année, les riverains de cette partie du lac, est inouie, le mot n’est pas trop fort; notre caravane s’en donne... jusque-là ! On prend surtout deux espèces de poissons : des silures et un poisson ressemblant à notre carpe; ces deux espèces sont très huileuses; aussi l'indigène
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en retire-t-il une huile comestible. La pêche se fait au moyen de nasses dormantes, de filets, et aussi au harpon ; nous avons rapporté un de ces instruments, remis aux collections de Tervueren. Dans la journée, le boy Djôti — qui ne se décide pas à s’en aller — vient me trouver dans ma chambre : « Maître, dit-il, laisse-moi reprendre mon service; tu as toujours été content de moi et moi de toi; hier, J'avais bu du pombé; tu pourras me faire donner le fouet, mais je demande seulement de n’être pas frappé devant tout le monde; tu me feras punir, s’il le faut, dans ta chambre, sans que personne le voie. »
Curieux mélange de fierté et de résignation ! Mais je ne puis reprendre le boy repentant, sans provoquer parmi le reste de nos gens une impression que je dois à tout prix éviter : l'impression qu'on peut m'avoir manqué de respect sans être puni sévèrement; si Je reprenais le boy, les noirs qui marchent avec moi considéreraient que j'ai manqué de fermeté; ils aecepteraient mal que j'aie pu pardonner, surtout que mon intérèt personnel est en jeu.
Si précieux que me soient les services de Djôti, si sincère que puisse être son repentir, notre prestige sur ceux que nous menons exige que la décision prise hier à son égard reçoive son exécution.
C’est ce que je lui dis doucement; et le garcon pleure, puis s’en va! Nous ne nous verrons plus jamais !
Petit drame, pour tout autre que pour moi!
Soirée infecle; orage, ciel bourré de cumulus et de mammalo-cumulus; pluie. Jusqu'à 23 heures nous attendons une éclaircie qui ne vient pas; nous gagnons finalement nos couchettes
où nous berce mal un orage furieux.
Lundi, 23 janvier 1899.
Assez bien dormi.
A 6 heures, le thermomètre marque 19°3/,.
Journée de calculs.
De 15 heures à 15 h. 45 m., pris, au magnétomètre Delporte, la déclinaison et l’inclinaison; le vent s'étant alors levé, nous devons remettre à plus tard la détermination de intensité.
La soirée s'annonce d’abord fort mauvaise, puis s'améliore; je puis prendre très bien quelques étoiles;
après quoi, tout se gàle de nouveau, et &’est avec peine que je puis obtenir la lune en finissant lobservation.
Mardi, 24 janvier 1899.
Mauvaise nuit.
À 6 h. 15 m., le thermomètre marque 21°.
Dardenne, qui avait été repris d'asthme avant notre arrivée à Ka-Béça, tousse actuellement beaucoup.
Le sous-lieutenant Fromont, — qui répond très intelligemment à tout ce que je demande de lui, — est envoyé à la rive du lac pour y ouvrir une percée dans la belle galerie d’ambachs qui borde cette rive; on sait que l’ambach (Herminiera elaphroxylon) est tellement tendre, qu’on tranche d’un seul coup de machette des arbres de 12 centimètres de diamètre ; quelques coups de machette abattent des troncs de 25 à 30 centimètres de diamètre; M. Fromont ouvrira une bande d’une centaine de mètres de longueur, afin que j'essaye d'y mesurer une base pour trianguler à nouveau l’île Kilwa.
En ce moment de l’année la rive proprement dite du Moéro est difficile d'accès par terre; du poste de Ka-Béça, qui est distant d'environ 2 kilomètres du lac, celui-ci ne se voit pas; seule la ligne d’ambachs barre l'horizon; les pluies ont provoqué la formation de lagunes, et, pour arriver au lac, il faut se faire porter presque tout le temps; à son arrivée, en novembre, Dardenne avait trouvé un point d’abordage tout préparé,