‹ Mission scientifique du Ka-TangaChapitre 27 sur 47 · TT ES · texte numérisé non relu

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où le chef Ki-Lomba et le caporal lamba-lamba avaient eu lexcellente idée de construire une sorte de pier en troncs d’ambachs.

C’est là que M. Fromont ira ouvrir la percée.

De son côté M. Michel reconnaitra par eau, en détails, la rive entre l’abordage de Ka-Béca et celui de Mo-Linga, afin de déterminer s’il n’y aurait pas un meilleur point d'accès, car ni Mo-Linga, ni Ka-Béca ne conviennent pour une installation européenne.

À 10 h. 30 m., arrive M. Cerckell, venant me consulter sur l'emplacement du poste qu'il doit fonder.

Déjà j'avais trouvé que Mo-Linga était détestable au point de vue de la rive, qui n’est que roches où le flot déferle constamment; choisir un pareil port, c’est vouloir crever toute embarcation qui s’y amarrerait.

De plus il ne s’y trouve pas un seul indigène; il n'y a comme eau potable que l’eau du lac, chargée de matières organiques qui la colorent fortement et lui donnent une saveur lourde, fade, nausteuse; cela provient de ce que le Moéro forme ici une vaste anse sans courant marqué; le courant épurateur du Lou-Apoula se fait sentir à l’est de l’ile Kilwa.

Il y a encore — et je l'ai déjà signalé — que le sol de Mo-Linga et de ses alentours laisse affleurer partout les larges dalles de limonite; l'herbe même v reste basse; il n’y a pas dix arbres pouvant donner des matériaux de construction à demi passables; et tout essai de cultures — autre qu’un potager dans un bas-fond près de la

rive — est condamné d'avance.

D'autre part, toute surveillance de l'ile Kilwa est illusoire.

Enfin, au point de vue du ravitaillement du Ka-Tanga, s'installer à Mo-Linga c’est réduire le trajet par eau (qui peut se faire au moins jusque Ka-Bécça), pour augmenter le trajet par terre. Or, l’avantage général serait que les approvisionnements du Ka-Tanga fussent amenés par eau le plus loin possible dans le Lou-Apoula, et de là dirigés vers le chef-lieu de la zone Ka-Tanga par une route à déterminer, qui peut être beaucoup plus courte et surtout meilleure que la route Ka-Béça—Lofoï, où nous trouverons prochainement les plus rudes et plus difficiles montées et descentes que nous aurons rencontrées jusque-là.

En résumé rien ne justifie, à mon avis, la création d’un poste européen en face de l'ile Kilwa; un pareil poste ne fera que coûter inutilement et créer des ennuis.

M. Verdick, de qui relève le lieutenant Cerckell, a écrit à ce dernier de se placer entre Ka-Béça et l'embouchure du Lou-Apoula; cela vaudrait déjà mieux que le point de Mo-Linga.

Mais, à mon sens, le nouveau poste devrait être installé dans le Lou-Apoula, vers ses premiers rapides, c’est-à-dire jusqu'au point extrème que peuvent atteindre les embarcations venant du lac.

Ainsi que je viens de le dire, ce serait là la meilleure solution au point de vue du ravitaillement du Ka-Tanga qui — de Mpwéto ou de Ki-Engué — pourrait se faire par baleinières ou pirogues du nord du Moéro, ou envoyées du nouveau poste même.

En second lieu, on occuperait une partie de frontière où vont bientôt s’installer nos voisins.

En troisième lieu, on y aurait de meilleure eau potable; ici, il faut boire une eau colorée et d’odeur trop marquée, même si l’on envoie des pirogues puiser l’eau à grande distance de la rive, ce que nous faisons faire chaque jour.

En quatrième lieu, il est infiniment probable qu'on trouverait dans le Lou-Apoula un meilleur emplacement de cultures de rapport. (J’entends parler ici tout spécialement du caoutchouc qui pourrait être planté sous les espèces du Ficus elastica, existant déjà dans les villages.)

En cinquième lieu, enfin, on pourrait peut-être, — par une reconnaissance plus détaillée que celles faites Jusqu'ici, — trouver un affluent de gauche du Lou-Apoula qui serait navigable aux pirogues, ne füt-ce qu'une partie de l’année, et qui pourrait dès lors être employé pour le ravitaillement du Ka-Tanga.

Il n’est pas inopportun que je mentionne ici que les instructions gouvernementales dont j'étais porteur disaient : « La mission scientifique du Ka-Tanga n'aura à jouer aucune espèce de rôle politique, sauf le long de la frontière méridionale et dans les régions qui confinent aux lacs Moéro et Bengwélo. »

La création du nouveau poste dont était chargé M. Cerckell ayant évidemment un côté politique, je ne crus pas devoir éconduire cet officier qui venait me consulter à ce sujet; j'eus soin seulement de lui spécifier que jentendais ne lui donner mes avis et considérations qu’à titre purement officieux, sans qu'il puisse s’y référer auprès de ses chefs immédiats.

C’est dans ces conditions que je fis connaître à M. Cerckell les réflexions que je viens d'émettre, en

l’engageant à les méditer à son aise, ce qui lui était facile, car il se proposait de passer toute la journée avec nous, et de ne s’en retourner à Mo-Linga que demain matin.

Je serai fort curieux de voir si le poste central de Lofoi justifie réellement son existence. Il me semble que ce poste pourrait avantageusement se déplacer vers le sud-est pour occuper un point frontière.

J'avais espéré pouvoir pousser une pointe jusqu'à Tehafounlougouta, ou plus exactement Mou-Kibondo, village du chef Ka-Chobwé, à l'embouchure du Lou-Apoula; ce chef, on se le rappellera, nous a fait visite Jeudi - dernier, et d’après ses renseignements, il m'aurait fallu huit à dix jours pour pousser jusque dans le Lou- Apoula; j'aurais pu exécuter ce projet si, depuis huit jours que nous somme ici, nous avions eu de bonnes soirées ; or, je n'ai pas encore pu prendre une vraiment belle observation d'heure.

Dans ces conditions, je ne pourrais me rendre au Lou-Apoula qu’en sacrifiant la prise de la prochaine lune à Lofoi; mais ce serait retarder trop l'exécution de litinéraire Mpwéto-Lofoi, que je désire envoyer en Europe avant d'entreprendre une nouvelle section.

Nous renoneerons done pour le moment au Lou-Apoula; plus tard peut-être pourrons-nous, en partant de Lofoï, nous porter aux chutes Johnston; les circonstances nous guideront.

En rentrant de la reconnaissance de la rive entre Ka-Béça et Mo-Linga, M. Michel me fait connaître que les deux meilleurs points d'accessibilité à la rive qu'il ait trouvés, sont situés l’un près de l’autre, et à peu près exactement à mi-distance entre Ka-Béça et Mo-Linga.

En l’un de ces points, sa pirogue à pu arriver jusqu'à 250 mètres de la laisse extrême des eaux; pour atteindre cette ligne limite, M. Michel à dû se faire porter pendant 100 mètres environ, sur lesquels il y avait 25 centimètres de profondeur d’eau; après quoi, il a continué à pied sur 150 mètres de terrain détrempe.

Cette bande de 250 mètres, entre le point accessible en ce moment aux pirogues et la laisse des plus hautes eaux, est couverte de hautes herbes et se termine à un rideau d'arbres qui marque précisément la limite des hautes eaux, limite où émergent quelques grosses roches. -

Un second point d'abordage, situé un peu au nord du premier, se montra supérieur en ce sens que la bande herbue et détrempée, séparant la terre ferme du point où peuvent arriver les pirogues, n’était plus que de 75 mètres de large; ici encore, la laisse des eaux est marquée par quelques grosses roches, et par une bordure d'arbres profonde de T5 mètres, à l’ouest de laquelle s'étend la plaine traversée par le sentier que nous avons suivi pour arriver de Mo-Linga à Ka-Béça.

De ces deux points de meilleur abordage on voit très bien l'ile Kilwa; ces points seraient supérieurs à Mo-Linga et à Ka-Béca, tout en laissant aussi à désirer.

Mais les raisons multiples que j'ai énumérées tantôt condamnent suffisamment toute cette portion de la rive du Moéro au point de vue de la création d’un poste ne douane et de surveillance.

Depuis quelque temps notre chasseur noir rentrait régulièrement bredouille; la nuit dernière, il a fait dawa, c'est-à-dire qu'il à très sérieusement accompli quelque rite secret de magie... noire, &’est le cas de le dire.

Et voici qu'il nous revient à la tombée du jour avec deux pintades et une petite antilope.

De leur côté les indigènes nous ont apporté deux chevaliers armés et un superbe oiseau d’eau que nous voyons pour la première fois; nom indigène : moganga. Dardenne en prend une aquarelle; demain, Michel mettra l’oiseau en peau. (A voir à Tervueren.)

Le nom indigène du chevalier armé est : ga’ n’ganza-golé-golé, qui me parait onomatopique.

Un autre nom indigène, moins agréable, venu à notre connaissance aujourd'hui, est celui de Æi-ondué, qui désigne une tique spéciale s’attaquant à l’homme; elle se plait dans les huttes; c’est elle que nous avons prise en telles masses à notre passage à Mo-Linga.

Comme nos provisions de bouche sont largement assurées, je puis donner à M. Cerkell, pour commencer son futur troupeau, un bouc, une chèvre (la chèvre laitière que nous avions emmenée de Mpwélo) et un mouton.

Soirée détestable ; orage superbe de violence; nuées bibliques; pluie diluvienne; toute la Iyre. Impossible de faire une observation.

Reçu dans la soirée un courrier de M'pwéto. M. Chargeois, homme prudent autant qu'actif, m'avise que si le séjour de MM. Voss et Questiaux doit se prolonger à Mpwéto, il n'aura pas assez des deux ballots d’étoffe que je lui ai laissés pour couvrir les dépenses occasionnées pour notre mission.

Une autre lettre du même oflicier — qui s'empressa toujours de me tenir au courant de tout ce qui pouvait nous être utile — me dit que MM. Voss et Questiaux sont très vivement intéressés par les formations qu'ils ont trouvées à Mou-Téta, formations qui se rapprochent beaucoup de celles de Johannisburg.

De leur côté MM. Voss et Questiaux m’annoncent leur arrivée; en particulier M. Voss me demande de lui envoyer les divers instruments que je dois posséder pour les travaux du géologue; il nr’écrit que le consul qui l’a engagé à Joannisburg l’a prévenu que nous étions munis de tout ce dont lui, M. Voss, aurait besoin, comme boussole, éclimètre, goniomètre, anéroïde, niveau, thermomètres pour le sol, etc., etc.

Nous avions emporté tout cela d'Europe, mais tout à été englouti dans le Tanganika, lors de l’accident qui nous à pris De Windt et Caisley.

Vraiment, notre nouveau géologue aurait été élémentairement prudent en emportant, de Johannisburg ou de Prétoria, tous les instruments qu'il me demande aujourd'hui; tout ce qui aurait pu arriver, c'est que nous les eussions possédés en double; cela eut sans doute été moins malheureux que de ne pas les avoir du tout.

Heureusement je pourrai lui donner une boussole, un anéroïde, une montre, qui sont les plus importants instruments dont il aura besoin; d'autre part, M. Voss utilisera naturellement l'itinéraire que je lève personnellement.

Je répondrai demain à ce courrier.

Mercredi, 25 janvier 1899.

Les indigènes prennent un gros plaisir à nous apporter chaque jour quelque nouvel animal; aujourd'hui, tout au matin, c’est un lougo-n’qué, bel échassier blane à long bec jaune (à voir à Tervueren!.

Avant de prendre congé de nous pour regagner Mo-Linga, M. Cerckell m'expose encore les raisons qui, selon lui, font ce point très avantageux pour le poste qu'il doit fonder.

Il ne croit pas qu'on puisse s'installer dans le Lou-Apoula : il y fait marécageux ; l’eau ne doit pas y être meilleure qu'ici (!?); il y a beaucoup de rapides (!?!); il n’y aurait pas de bons terrains de culture (1?! enfin, on doit se méfier du redoutable Kazembé du Lou-Apoula, un chef très agressif, installé en territoire anglais (!?!). Comme je n'ai donné à M. Cerckell qu'un avis purement ofhicieux, je n’estime pas utile d'y revenir.

Je regrette, à part moi, que le choix des stations soit encore abandonné à des fonctionnaires manquant, forcément, de la majeure partie des nombreux éléments d'appréciation devant guider dans le choix si important des points à occuper par l’Européen : le fonctionnaire qui est sur place est souvent un agent inférieur, dont le mérite principal se réduit à de la bonne volonté, parfois à de la mauvaise; le fonctionnaire dont il relève, et qui, lui, a sa résidence à des semaines ou des mois de distance du point où l’on doit ériger le nouveau poste, doit, si intelligent et si averti et si documenté qu'il soit, se contenter purement et simplement

des considérations que lui transmet son subordonné, et, malheureusement aussi, de croquis cartographiques déplorables.

Aussi n’y a-t-il pas une station sur vingt au Congo qui n’ait, depuis sa création, ou complètement disparu ou subi les modifications les plus profondes. Pour m’en tenir à la région où nous nous trouvons en ce moment, j'ai dit déjà comment Moliro devrait être changé; M’pwéto est en transformation pour la deuxième fois depuis les trois ans qu'il est créé, et, pour bien faire, son emplacement devrait changer radicalement, si la frontière le permettait encore; Mo-Linga sera inutile; si on le construit, on l’abandonnera très vite, car il provoquer: plus d’ennuis qu'il ne rendra de services ; et quand nous serons à Lofoï, nous assisterons aux derniers jours de ce poste, occupé pendant dix ans, et qui ne laissera rien, absolument rien, derrière lui; la vérité est qu'il aurait fallu, dès la première année, déguerpir joyeusement de Lofoï; en dix ans, on s’est avisé de déplacer le poste de 1 {/, kilomètre; M. Verdick prépare un déplacement de 40 kilomètres, vers le sud; nous en reparlerons en temps et lieu.

Et ce que je constate pour ces quatre postes pourrait se dire pour presque tous les autres : il faudrait, certes, que l'avenir mène à de meilleures solutions; et cela « pourra être » si la carte suffisamment détaillée, et surtout «exacte », du Congo est dressée par des géographes, qui seuls sont capables de mener à bien cette tâche si importante. Jamais on ne répétera assez que l'établissement d’une carte exacte, à grande échelle, est le premier élément, l'élément capital de la mise en valeur normale d’un pays quelconque : avec ce document, et avec lui seulement, on saura choisir du premier coup les points à occuper curopéennement; on fixera l’importance de l'occupation d’un point en particulier; on en dressera le plan de voicrie, on en déterminera le type de bâtiments, ete., etc. Les tracés de routes, de chemins de fer, ete., seront faits sur la représentalion des réalités; et ainsi on solutionnera à coup sûr ces importants problèmes. Et je ne parle pas de tous les inconvénients de nature politique, non plus que des ennuis de frontière, qui seront enfin écartés.

Mais je reviens au poste de Mo-Linga.

M. Cerckell à reçu comme instructions de construire en briques.

Toujours le prejugé de la brique, sans l'accompagner de la chaux, de la tuile, d'une bonne charpente et d’un plancher où au moins d'un carrelage.

Construire comme font les Pères blancs du Tanganika est chose superbe : ces bons ouvriers ont élevé des constructions entièrement semblables à nos constructions d'Europe.

Mais se sont-ils contentés de la brique, de la seule brique? Ils ont, n'est-ce pas, fabriqué une excellente chaux; ils ont fabriqué de belles et bonnes tuiles, une charpente et un mobilier finis, des carreaux et mème une sorte de ciment. Leurs fondations vont chercher le sol stable, Jusqu'à 8 mètres de profondeur.

Mais construire en briques des murailles que l’on recouvre d’un vilain toit en herbes, est simplement dépenser beaucoup de temps et d'argent. On comprendrait une maison en pisé avec un toit en tuiles; je parle de bonnes tuiles, non de ce qu'on à qualifié plus d'une fois de ce nom, fort improprement; je parle de tuiles permettant de faire nne toiture imperméable, non de pseudo-tuiles qu'il faut bientôt remplacer par un toit de chaume.

Une maison en pisé avec un toit en bonnes tuiles serait un progrès; mais avoir des murs en briques sans mortier, sous un toit d'herbes, ne constitue qu'un avantage quasi nul et qui ne compense nullement la dépense.

On dit bien que les bâtiments sont plus durables et que c'est un grand avantage pour une station d’avenir.

Les postes que j'ai vus jusqu'ici ne sont pas des stations d'avenir; et quand on aura trouvé ces stations d'avenir, 1l sera temps encore d'y élever des constructions coûteuses en briques, mortier, tuiles et carreaux.

Mais en des postes destinés à une durée éphémère, il suftit d'élever des maisonnettes en pisé, paille, bambous, raphias, ete.; ces maisonnettes se renouvelleraient aisément et à bon compte.

Et comme conclusion à ces remarques, je suis plus que jamais partisan des constructions démontables à charpente métallique et à remplissage en planches fabriquées sur place.

Répondu aux lettres de MM. Chargeois, Voss et Questiaux, pour confirmer les instructions que je leur avais envoyées le 21 janvier.

La soirée aujourd’hui s'annonce belle; aussi nous sommes tôt en station et pouvons prendre une bonne et très complète observation par 30 étoiles et la lune; lobservation dure jusqu’à minuit.

Jeudi, 26 janvier, 1899.

Assez mal dormi. À 6 h. 15 m., le thermomètre marque 19 1/,.

Pleine journée de caleuls.

A 15 h. 30 m., forte pluie.

A 16 h. 30 m., visite des nommés Ki-Foula et Sensélé, nyamparas de N'Soudi, l’arabisé noir de Pile Kilwa : ils viennent offrir le salam de leur maitre, savoir : une chèvre, du riz et des oignons. [ls disent que N’Soudi est le meilleur ami du blanc.

Je leur remets pour cet excellent ami un peu de sucre, de confiture, de thé et de savon, ainsi que quelques bougies; en plus les ordinaires étoffes, perles et autres objets, jusqu'à l’équivalence du cadeau qu'ils ont apporté.

Pour eux-mêmes ces noirs ambassadeurs reçoivent un cuissot de zèbre, notre chasseur noir nous ayant tué aujourd'hui un de ces excellents animaux.

De nouveau, la soirée est entièrement couverte.

Dans la journée, Fromont a dû se coucher, pris de lassitude, de crampes dans les jambes et de douleurs rhénales.

Vendredi, 27 janvier 1899.

Je me lève les reins fatigués; Michel est également courbaturé; Fromont va un peu mieux mais ne pourrait quitter sa couchette. Les autres essayent de vaquer à leurs occupations.

Michel photographie les deux envoyés de N’Soudi au moment où ils vont partir. Puis mon brave adjoint doit gagner son lit.

A midi, je sens une vague répulsion pour le déjeuner, auquel je n’en fais pas moins grandement honneur : c’est que paraît à table un filet de zèbre étonnant.

Hélas ! la gourmandise est toujours punie. Dans l'après-midi, je sens mijoter la fièvre, Sannonçant par de méchantes et brusques bouffées de chaleur; l'estomac est lourd; recourons à l’ipéca, qui répond complètement à ce que je lui demande.

Est-ce la contagion de l'exemple? Voilà M. De H. qui demande à pouvoir garder la chambre.

Avec Dardenne, nous ne sommes plus que deux sur pied.

Les envoyés de N’Soudi, partis ce matin, nous envoient dans l'après-midi deux quartiers de zèbre; ils ont profité de leur venue sur le continent (!) pour se payer une partie de chasse, qui a été fructueuse.

dE]

Jécris à M. Cerckell que J'ai reçu deux envoyés de N'Soudi avec quelques présents. Il peut être intéressant pour lui de connaître cette démarche amicale! envoie également à Mo-Linga la chèvre que m'avaient amenée lesdits envoyés.

Ma lettre appelle l'attention de M. Cerckell sur l’utilisation des ambachs dans les constructions européennes. M. Fromont les à employés à M'pwélo et, d’après lui, l’ambach n’est pas attaqué par les

termites, charancons et autres destructeurs; seulement il se pourrit très vite si on le plante en terre; il peut donner très facilement de bons éléments pour former des cloisons, des plafonds, un revêtement intérieur complet sous chevrons, ete.; malgré la forme en tronc de cône du trone de l’ambach, il est possible d'en obtenir, sans autre outil qu'une machette, des planclies pouvant avoir 2 mètres à 2",50 de long sur 30 centimètres de large: en donnant à ces planches des épaisseurs de 2, 3 et 4 centimètres, il n’est pas impossible qu'on obtienne un bon élément pour constituer les cloisons d’une maison ordinaire.

Nous n'avons pas le temps de procéder nous-mêmes à une expérience à ce sujet, en faisant élever iei une petite construction.

C’est pourquoi je m'adresse à M. Cerckell, pour qu'il fasse des essais dans le sens que je lui indique et dans tout autre que lui suggéreront ses propres réflexions, par exemple la fabrication de tables, tabourets, étagères, ete.

Je prie M. Cerckell de bien vouloir me faire connaître le résultat de ses essais dès qu'il les aura commençés, ensuite trois mois, six mois et neuf mois après.

Il y a à Ka-Béça quelques parcs légumicrs créés par Dardenne; en cherchant bien, nous y avons trouvé de quoi confectionner une salade de laitue jeune; ce n’est pas tout, il y reste, en outre, quelques oignons, carottes et laitues minuscules. On se souviendra que nous avons apporté d'Europe des paquets de semences hâtives ; quand Dardenne avait été envoyé au sud du Moéro, je lui avais remis un pareil paquet, en lui prescrivant de se faire un jardinet.

Je signale à M. Cerckell qu'il pourrait nous envoyer un homme à qui nous remeltrions les jeunes légumes de ce jardinet, afin qu'il les repique à Mo-Linga.

Enfin, je communique à M. Cerckell les coordonnées astronomiques de Ka-Béça; comme il a celles de M'pwéto, il pourra rectifier de suite sur ses croquis cartographiques la position de la rive occidentale du Moéro, qui se déplace très sensiblement vers l’ouest.

Reçu un courrier de Mtowa; pas de lettre de Boma, ni d'Europe, la route de Ka-Bambaré étant toujours fermée.

Le camarade Hecq m'annonce l’imminente arrivée à Mtowa de la mission de M. Mohun, chargée de construire une ligne télégraphique entre M'towa et Ka-Songo.

Reçu aussi une lettre de M. Mackenzie, l’aimable agent de la Compagnie des Lacs à Ki-Touta (sud du Tanganika) ; il m'annonce que les deux embarcations en aluminium qui doivent me rejoindre sont arrivées au nord du Nyassa, mais que les porteurs manqueront pour les envoyer de suite; M. Mackenzie me demande comment 11 devra s’y prendre pour me faire parvenir ces embarcations, lorsqu'elles pourront arriver chez lui. Je lui réponds en lui faisant connaître quels arrangements J'ai pris à ce sujet avec M. Johnstone, de la factorerie de Ki-Engué, avant de quitter le nord du Moéro: il sufira à la factorerie de Ki-Touta d’expédier à celle de Ki-Engué tout ce qui arrivera pour nous : Ki-Engué expédiera ensuite au sud du Motro, où les envois seront enlevés par les soins du Ka-Tanga.

Avec l'après-midi qui s'avance je me sens devenir de plus en plus cotonneux; et finalement je dois me coucher.

Ainsi Dardenne reste seul debout. le crois que la forte et constante hygrométricité qui caractérise Ka-Béça, à ce moment de l’année, est pour beaucoup dans la dépression qui nous accable; Dardenne étant ici depuis deux mois et demi, à vraisemblablement subi un acelimatement suflisant et résiste, alors que nous sommes tous sur le flane; à nous voir ainsi prostrés, un esprit prévenu où méfiant se demanderait si nous ne sommes pas

empoisonnés; avec un peu d'affolement, un pareil esprit inquiet en viendrait vite à accuser son cuisinier et à le faire condamner à mort. :

Mais nous ne connaissons que trop bien tous ces symptômes, et, si douloureux qu’ils soient, nous savons qu'ils passeront plus où moins rapidement.

Le terrible, pour mon compte personnel, est que mon malheureux cerveau est littéralement surexcité et que tout sommeil m'est impossible.-

Je passe une abominable nuit, à me retourner sans répit : sueurs, nausées, vomissements de bile épaisse, urines noires; de quoi s’effrayer vraiment si tout cela ne n'était archi-connu et familier. C’est égal, c’est dur.

Et l'accès actuel me semble plus pénible : le cercle qui n'écrase les tempes me fait trop mal.

Maigre consolation relative : le ciel est resté lourd de noirs nuages; toute observation était impossible.

Le maximum thermométrique a été de 26° 1/,.

Samedi, 28 janvier 1899.

Triste journée; tout le monde malade, sauf Fromont, qui est remis et peut assurer le service courant.

MM. Michel et De H. doivent garder le lit : mal aux reins, courbature, maux de tête, fatigue dans les jambes.

Le brave Michel a le courage de se lever aux heures d'observation du thermomètre.

Dardenne souffre d'asthme, trop pour pouvoir travailler.

Pour moi, je ne vaux pas tripette ; le moindre mouvement me ferait bien gémuir, tant la douleur des reins est inexorable.

J'essaye de la chaise longue, mais n°y puis tenir qu'une heure; il me faut regagner l’étroite couchette où me visite trop rarement messire Morphée.

Au dehors, M. Fromont a mis l’escorte au peloton de punition, à la suite des faits que voici : la ration hebdomadaire s'était donnée jusqu'ici en grosses perles; celles-ci étant épuisées dans les caisses que nous avons à Ka-Béça, il a été ouvert une caisse de petites perles; les Monghelimas et les Likwangoulas avaient accepté tout naturellement ces perles nouvelles, quand un des soldats équateurs s’avisa de leur dire que ces perles ne valaient rien, ce qui était absolument inexact; de là essais de récriminations auxquelles Fromont coupe court en faisant sonner le rassemblement et en mettant les mécontents au peloton de punition pendant deux heures; ma flemme de fiévreux est bercée de : « Portez, armes! Sur l'épaule droite, armes! Sur l'épaule gauche, armes! Portez, armes! »

Je ne suis pas en état de me lever Notre escorte : inspection d'armes à Ka-Béca. pour admonester nos soldats: je le (Devant le front de la troupe, femmes et enfants de soldats.)

ferai plus tard.

A 18 heures, pris une perle d’opium : pas d'effet. À 20 heures, nouvelle dose d’opium, ce qui me procure un soulagement de courte durée.

Le maximum thermométrique de la journée a été de 25° 1/ Soirée couverte, sombre; pas une étoile à voir.

Dimanche, 29 janvier 1899.

Décidément mon accès de fièvre est plus tenace que je l’espérais. Je me sens veule au dernier des points et continue à souffrir beaucoup des reins; toutefois la tête se dégage.

Thermomètre à 6 heures : 21°.

Une lettre du chef de poste de M’pwéto m’apprend que M. Voss est à la mission de Loanza et M. Questiaux à Mou-Téta; mes instructions leur ont été transmises.

A une demande de M. Chargeoïs, je réponds qu’il pourra employer, pour les dépenses oecasionnées par MM. Voss et Questiaux, 837 yards de calicot, que je lui avais remis, avant mon départ de M'pwéto, en vue de payer trois semaines de salaire à ceux des porteurs qui m’accompagnent et qui ont été recrutés à Mpvwéto. J'avais remis ce payement à M. Chargeois pour éviter de le transporter à Lofoï; comme l’arrivée de mes deux nouveaux agents à Mpwéto exige que j’envoie les étoffes nécessaires à leur entretien, le mieux est de mettre à leur disposition les étoffes laissées en dépôt pour le payement des porteurs ; je payerai ceux-ei complètement à Lofoi.

Je passe une très mauvaise journée; diète absolue.

A 17 heures, double dose d’opium; pas d’effet; à 20 heures, nouvelle dose; nuit de sueurs, d'hallueinations; des millions de chiffres passent en sarabande, des intégrales dressées en liberté tourbillonnent devant mes pauvres yeux fatigués.

L'opium me reproduit iei le même effet que j'en avais éprouvé pendant mon séjour à l'Équateur (1890 à 1893) : il me paralyse l’estomac.

Mes campagnons se remettent.

Soirée de nuages ; observation impossible.

Maxima diurne : 26°.

Lundi, 30 janvier 1899.

Vanné à la cinquième puissance.

Michel, Fromont et De H., qui allaient mieux hier, sont de nouveau repincés. A 6 h. 45 m. le thermomètre marque 21° 1/,.

Je me lève comme je puis et fais réunir les soldats pour leur laver la tête à propos de l'incident d’avanthier.

« Etes-vous assez bêtes pour croire que je n'ai pas payé les petites perles que vous refusiez, tout comme J'ai payé les grosses qui vous plaisent?

« Quand j'ai acheté en Europe, non seulement ces grosses et ces petites perles, mais les étoffes, les couteaux, les miroirs, les grelots, les chapeaux, les parapluies et tout ce que j'ai apporté avec moi, est-ce que je devais venir seulement au Tanganika et au Moéro, qui sont connus, ou bien ne devais-je pas aller aussi au Ka-Tanga, au Lou-Alaba, au Kassaï et dans tout un pays que nul parmi vous ne connaît plus que moi?

« Où est le malin de votre bande qui nous dira ce qui plaira aux gens du lac Di-Lolo, où nous n’arriverons que dans huit ou neuf mois? Quelles marchandises auront le plus de succès, done le plus de valeur, dans les différents pays où nous devons aller tous ensemble?

« Qui à dû se préoccuper de cela? Est-ce vous qui n'aurez qu'à dépenser ce que moi j'ai dû acheter à Mpoutou et amener ici?

« Si je n'avais apporté que des grosses perles, qui sait si les indigènes en auraient toujours et partout voulu !

« Comprenez-vous alors, têtes de pierre, qu'il m'a fallu prendre des approvisionnements variés ?

« Mais, petites ou grosses, mes perles ne sont-elles pas pour mes soldats, pour mes porteurs, pour tous ceux qui me suivront?

« Il faut donc que vous soyez les premiers à employer pour le mieux ces approvisionnements.

« Est-ce entendu? »

— « Oui », est la réponse.

— « Ai-je menti? »

— « Non! non! »

— « Rompez les rangs! Marche! »

Et voilà encore une palabre arrangée par quelques raisonnements simplicistes à la portée de ces intellects.

Le calme est rétabli, mais il faudra avoir l'œil sur ces gens-là, qui comptent et supputent ce que contiennent nos magasins, et mesurent à cela leur fidélité.

Tout ce que je vais pouvoir faire de ma journée va être de m'étendre dans ma chaise longue et de recueillir quelques renseignements autour de moi.

Et voici d’abord un moricaud qui nous apporte des cucurbitacées comestibles; il en à de trois espèces: l’une est le n’katouwé, fruit jaune et plat comme nos citrouilles; le deuxième est le bassoungou, jaune également, mais oblong, ainsi que nos courges à la moelle. Le bassoungou est haut de 30 à 35 centimètres; le n'hatouwé est large d'autant; ces deux fruits fournissent un excellent potage; enfin, la troisième espèce est le £i-pimbi, d’un beau vert à lignes jaunâtres, beaucoup plus petit que les deux autres, allongé comme le bassoungou, et se mangeant en concombre.

Un bout de promenade de convalescent me montre partout un gazouillement de jaunes sauterelles.

Et je tombe sur notre chasseur noir; faisons-le causer.

Oui, mais c'est qu'il est sourd comme un pot, et l’on doit lui hurler dans l'oreille les questions que je lui fais poser.

C’est un vieux serviteur que nous à complaisamment prêté la station de Mpwéto; il est renommé comme chasseur d’éléphants et autres grosses bêtes.

Car n’est pas chasseur d’éléphants qui veut! Aussi les braves à tous crins — vous allez voir que c’est le cas de le dire — se reconnaissent-ils à des emblèmes spéciaux : d’abord ils portent au bras, au-dessus du coude, des entailles formant deux séries de lignes parallèles tracées par le travers du bras; ces entailles sont enduites d’un certain filtre fabriqué à l’aide de produits de la brousse; ensuite, à chaque éléphant tué, le chasseur noir se confectionne soit un bracelet, fait d’un morceau de la corne du pied de la bête tuée, soit, plus simplement, un bracelet fait d’un crin de la queue.

L'homme porte ainsi les marques visibles de son courage et de son adresse; et ces marques sont appréciées au moins à l’égal de la plume de faisan ou de coq de bruyère dont s’adorne le couvre-chef des nemrods européens.

J'ai dit déjà que le chasseur d’éléphants qui nous accompagne est sourd comme un pol; nous avons aussi dans notre colonne un sourd-muet. Cette constatation offre un certain intérêt, car il révèle que nous sommes parmi les populations qui n'ont plus la coutume barbare de se débarrasser de leurs infirmes.

À midi, j’essaye une tasse de bouillon : infecte! d’une tasse de soupe ordinaire : infecte! Je fais faire une assiette de mulligatawny soup, qui est une soupe au curry capable d’emporter une gueule de canon ! Elle me paraît aussi infecte et aussi fade que les autres.

Cest l'effet de l’opium. Que faire, sinon attendre!

Je dois demander du feu et m°y flamber la plante des pieds tant j'ai froid.

À 18 heures, nouvel essai nutritif : je prends avec plaisir deux tasses de soupe légère et quelques tranches de ki-pimbi (le concombre indigène signalé tantôt).

A 19 heures, vomissements.

La grosse nouvelle que notre brave petite chienne Gipsy à de nouveau mis bas (trois rejetons) n’est pas assez émouvante pour me secouer.

Insomnie complète et douloureuse. Pas un quart d'heure d’assoupissement. Et pourtant j'aurai fort besoin d’être dispos !

Je n’ose continuer à recourir à l’opium, étant complètement à jeun depuis plus de quatre jours.

Mardi, 31 janvier 1899.

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