‹ Mission scientifique du Ka-TangaChapitre 28 sur 47 · EE · texte numérisé non relu

EE

Pour comble de plaisir la vermine prise à la maison de Mo-Linga, et dont nous nous pensions délivrés, à reparu; je la retrouve ce matin dans mes essuie-mains et dans mon peignoir de bain. Délicieuse peste !

A 6h. 30 m., le thermomètre marque 20° °/,.

Manger m'est impossible; toutefois un vague mieux se manifeste, annonciateur du prochain rctapage.

Michel, qui a commencé à aller mieux hier, peut se mettre à table, puis allumer sa fidèle bouffarde.

En revanche, Fromont, qui allait également mieux hier, doit de nouveau garder la chambre aujourd’hui.

De H., qui avait dû se coucher hier dans l’après-diner, va assez bien pour pouvoir se lever. Mais le malheur le guette tout particulièrement : un boy, qui verse de l’eau bouillante dans la théière, a la suprême adresse d’en arroser en même temps les pieds de De H.; à entendre le blessé hurler, on croirait que ses pieds sont cuits à point; heureusement, le pied droit n’est que légèrement atteint, le gauche étant brûlé au coup-de-pied, sur une étendue grande comme le quart de la main : pansement à l'huile et chaise longue.

A midi, je m'administre une tasse de soupe, deux bouchées de pigeon, autant de patates douces, avec un verre de vin coupé d'eau : il y à exactement quatre jours et quelques heures que je n'ai rien ingurgité

Deux heures après : vomissements. J'ai retrouvé lexquise sensation de ma gastrite de l'Équateur: je passe une heure à me tordre sous les crampes d'estomac.

Le soir venu, j'essaye d’une tasse de soupe; Michel ne mange rien.

Soirée couverte : observation impossible

Par bonheur, je trouve un peu de sommeil, malencontreusement interrompu par un commencement d'incendie de notre campement : on peut heureusement le circonserire à la hutte où le feu s’est déclaré, puis s’aller recoucher.

Mercredi 1‘ février 1899.

Je me sens un peu reposé; depuis vendredi soir, je n'ai rien (absolument rien, au sens le plus étendu du mot) mangé; pourtint je ne me sens aucun appétit.

Michel rechute et doit garder le lit, brisé, moulu de partout.

Fromont est debout, mais reste sous le coup de la bile; il est hors de service dans la journée.

Je procède seul à la détermination de l'intensité horizontale, qui n'avait pu être prise le lundi 93 janvier, à cause du vent.

Le soir, l'état du ciel permet une observation d'heure, dans laquelle le brave Fromont, quoique malade, me sert d'aide dévoué et intelligent.

Bien que le ciel paraisse bon, la lunette du cercle méridien, qui prend les sixièmes et septièmes grandeurs, atteint difiicilement aujourd'hui les cinquièmes; il doit v avoir, le long du méridien, un voile de cirrus ; on voit les faibles grandeurs, mais à condition de masquer l'éclairage des fils.

Jeudi, 2 février 1899.

Passé une meilleure nuit, quoique toujours sous le coup de cette méchante influenza, qui nous à touchés tous.

Michel reste très pris; le moral semble un peu démonté.

Fromont va mieux.

On dirait qu'un accès de spleen déprime tout mon petit monde : il est vrai que le site et le temps s’y prêtent trop bien.

Mais ici, comme partout, après la pluie vient le beau temps! Attendons-le.

Calculé l'observation d'hier, ce qui me permet de commencer le calcul des longitudes entre M’pwéto el Ka-Béça.

Notre chasseur noir tire un zèbre.

Reçu une lettre du capitaine Verdick, relative aux logements et installations qu'il a préparés très obligeamment pour nous. Il me demande de hâter notre arrivée, car il importe qu'il se rende au Lou-Alaba, où le chef insoumis Mouloumou-Niama vient encore d'attaquer le chef reconnu Kazembé et de blesser un soldat en poste chez ce dernier.

Vendredi, 3 février 1899.

Assez bien dormi.

Michel va mieux. Fromont va très bien. De H. est repincé de la fièvre.

Continuation des calculs de longitude.

Reçu de M. Cerckell une lettre m'annonçant l’arrivée du schooner le Léopold 11, avec 50 charges de calicot pour ma mission. La même barque apporte un maigre courrier d'Europe, dans lequel un paquet de Petits Bleus du mois d'août.

Ca n’est pas un record! ou plutôt ç’en est un!

Répondu à la lettre reçue hier de M. Verdick : je hâterai ma marche le plus possible; malheureusement, l’état du ciel m'a mis en retard et je ne puis laisser des frous dans mon travail de cartographie astronomique. Je préviens aussi M. Verdick de larrivée des 50 ballots, qui vont être expédiés de suite sur Loloï.

Samedi, 4 février 1899.

Nuit coucçi-couça. La tète reste plutôt faible.

Michel n’a pas dormi; néanmoins il continue à aller mieux. M. De H. est levé.

Vu l’arrivée des charges expédiées par la factorerie de Ki-Engué, j'ai dû faire mander aux environs de nouveaux porteurs; dès qu'ils arriveront, nous nous mettrons en route.

Jemploie une partie de ceux que j'ai sous la main à constituer une caravane qui enlève 46 ballots de calicot, et part aujourd’hui pour Lofoi.

Nettoyé le cercle méridien et reconstitué les caisses d'instruments pour le départ.

Construit une butte au point de station.

Une lettre de M. Cerckell nous apprend que cet oflicier était parti en pirogue pour le Lou-Apoula, suivant l’avis que je lui avais donné à titre oflicieux; mais il n’a pas dépassé Ki-Chité, à l'embouchure de la rivière, et est revenu malade; il se croit atteint de dysenterie.

Un sous-officier noir arrive de M'towa pour faire partie de mon escorte; c’est un Equateur, du nom de Bando, qu'une lettre du camarade Hecq me recommande chaudement : « Il ne paye pas de mine, dit la lettre, mais il n’a pas froid aux yeux, et l’on peut compter sur lui dans les moments critiques. »

Dimanche, 5 février 1899.

Bien dormi, ce qui ne m'était plus arrivé depuis longtemps. Aussi, suis-je debout le premier, avant 6 heures, bien reposé.

Il fait froid, un mauvais froid humide.

M. De H. reste au lit, fiévreux; je crois que cet agent se remettrait plus vite, s’il savait s’astreindre à une diète de vingt-quatre heures; malheureusement, il appartient à l’école qui afirme qu’il faut nourrir la fièvre !

Quoi qu'il en soit, il est intéressant de noter que, personnellement, je m'abstiens complètement de quinine, antipyrine, ete., tandis que mes adjoints y recourent en quantité plus ou moins considérable; M. De H. surtout absorbe beaucoup de médicaments.

Michel et Fromont ferment une caisse de collections (caisse n° 13), qui part pour Mpwéto, d’où elle sera expédiée à Bruxelles par la voie anglaise. Cette nouvelle caisse-comprend : un estagnon d'insectes variés, deux boîtes de lépidoptères, une boîte renfermant un ibis (Tantalus ibis) et un chevalier-armé (Lobivanellus senegalus Lin.) mis en peau.

Le reste des animaux préparés à Ka-Béça sera expédié de Lofoi; nous ne disposons ici que d’une seule caisse que nous avions apportée de M’pwéto, précisément en vue de l'emploi que nous en faisons.

Les porteurs de la caisse n° 13 emportent aussi notre courrier : lettres privées et lettres officielles.

Une lettre de M. Chargeois lui rappelle qu’il nous a promis de préparer une ou deux peaux de zèbre pour envoi à Bruxelles; si elles sont prètes, il pourra les expédier par voie anglaise, au nom de notre mission, qui à un compte ouvert à l’African Lakes Corporation.

D'autre part, j’envoie à M. Cerckell les coordonnées astronomiques de Mo-Banga, Mo-Linga et Ka-Béça; je fais remettre au même un demi-ballot de calicot pour couvrir les frais extraordinaires que lui occasionnera l'envoi éventuel de courriers spéciaux ou de porteurs à notre adresse; à ces courriers et porteurs, il devra être spécifié chaque fois que leur payement sera effectué à Lofoï.

Enfin, je prescris à M. Cerckell de toujours envoyer à M'towa copie des lettres et des documents qu'il recevra de notre mission.

Lundi, 6 février 1899.

Assez mauvaise nuit. Dardenne tousse beaucoup. De H. va mieux. Ce dernier partira aujourd'hui pour préparer notre installation au village Mou-Koubé, à deux heures et demie de marche d'ici.

C’est là que nous irons loger demain, tandis que M. De H se portera à la rivière Ka-Toula, deuxième gîte d'étape, où il construira des abris et où il nous attendra.

Les porteurs que j'ai fait chercher sont promis pour aujourd'hui; je compte done bien pouvoir partir demain.

L'avant-garde partie, nous emploierons la journée à aller trianguler lile Kilwa; du moins je vais essayer de le faire, car, au rapport de M. Fromont, il ne sera pas possible de mettre le théodolite en station.

Du point où nous logeons, au débareadère construit pour l’arrivée de Dardenne, il y a 2/, kilomètres, exactement.

Pour arriver au lac, il faut traverser le lit de la Ka-Béca, élargi en lagune par les pluies; chose curieuse, ni Dardenne, ni Michel, ni Fromont (qui tous trois ont été à diverses reprises de notre campement au lac) n'avaient constaté l'existence de cette rivière.

Depuis notre arrivée ici on va quérir notre eau potable en pirogues à grande distance de la rive du lae, tandis que nous n’aurions eu qu'à prendre l’eau de la rivière en amont du village du chef Ki-Lomba.

C’est la rivière qui a donné son nom au village de ce chef.

En nous rendant aujourd'hui au lac, nous devons nous faire porter dans les parties sous eau; or, en dépassant le village, nous trouvons une première bande inondée, large de 600 mètres et profonde de 20 à 75 centimètres ; la limpidité de l’eau et son courant marqué me frappent; ceci n’est pas l’eau du lac; j’interroge et j'apprends que nous sommes dans le lit de la Ka-Béça, formant lagune à cause des pluies.

Nous continuons vers le lac en foulant une terre noire entièrement grasse, ancien Hit du lac, aujourd'hui asséché.

On a accoutumé de dire que les anciens fonds de lacs du centre africain, avec leur sol de terre noire, «doivent» être d’une fertilité prodigieuse. Gela est passé à l’état d’axiome. Mais en considérant ce que je vois ici, et en me rappelant ce que j'ai vu au nord de Moéro, je me demande si cet axiome ne mérite pas le sort des axiomes de la mathématique, c’est-à-dire une condamnation à mort, sans appel.

Nous sommes ici en plein ancien lit du Moéro, et la terre est bien la fameuse terre noire, à grande profondeur. Mais qui dira que le pays est fertile, alors que le sol n’est guère habillé que d'herbes souvent basses et de quelques arbres rabougris ?

Au nord du Moéro, il n'y avait également qu'une végétation maigre dans les parties non cultivées de l’ancien lit du Moéro ; en revanche, la végétation, — comme nous l'avons signalé, — était très puissante sur la terrasse que nous avons suivie entre M'pwéto et Mo-Banga.

Dans le cirque de Mo-Banga même, nous avons trouvé une poussée folle de végétation, mais localisée et suivie bientôt de l’interminable plaine, pauvre de végétation, s'étendant entre Mo-Banga et Ka-Bécça, et à propos de laquelle nous avons dit qu'il ne fallait pas songer à la mettre en grandes cultures.

Devant ces constatations, le fait, pour un pays donné, d’être une ancienne cuve lacustre, ne sufhil pas à assurer sa fertilité; ce fait n’est qu'un facteur d’une cause complexe, et la vérité est qu'une cuve lacustre asséchée peut présenter plus d’un point infertile.

Mais nous voici arrivés à la rive du lac! Devant nous l’île Kilwa qui, d'ici, parait très basse; vers le sud du lac, on ne voit pas la rive, sauf vers le sud-est, où se distingue une pointe basse, qui est la pointe de Ki-Soumpi. La rive anglaise est naturellement totalement invisible.

Quelques pirogues de pêcheurs sont à la rive; elles sont les plus misérables embarcations que nous ayons encore vues. C’est le moment de l’année où l’on pêche le plus; partout, sur la surface du lac, se voient des flotteurs indiquant des nattes dormantes. Des huttes du moment abritent des moricauds, occupés toute la journée à fumer le poisson qu'apportent les misérables barques.

Le débarcadère en troncs d’ambachs, que Dardenne avait trouvé en excellent état à son arrivée au début de la saison des pluies, est maintenant dans l’eau; aussi, sous la poussée du flot, s'est-il complètement disloqué ; l’ensemble flotte, et il faut se mettre trois fois sur le ventre pour faire 20 mètres le long de cet ouvrage d'art nègre; il serait plus qu'absurde de risquer notre théodolite dans cette aventure; nous nous contenterons donc de la triangulation faite à Mo-Linga.

En rentrant-au camp, nous trouvons 20-porteurs arrivés des environs. Nous partirons demain.

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