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CHAPITRE XII

Le long de la falaise des Kou’n’déloungou. — Le village Lou-N’koubé. — Le village Mo-Ambé. — Un flûtiste. — Le long de la Ka-Sanga. — Le village Ka-Mapembwé et ses cultures variées. — Incartade d’un soldat. — Un pont précaire. — Chef aveugle. — Curieux sol arable. — Le village N’gabila. — Les Ba-Lamotwas. — Moustiques enragés. — Herbes-javelots. — Nous quittons la falaise. — Visite des chefs de la Ka- Sanga. — Le village Ki-Swa. — Peints en blanc. — Allures de la plaine bordière de la Lou-Fira. — Passage de la Lou-Fwa. — Une femme chef. — Le village Ka-Langa et le chef Sampwé. — Réception cordiale. — Curieux tonneau indigène. — Le long de la Lou-Fira. — Haie de chasse. — Les chutes Ki-Oubo. — Campement pittoresque. — Au pied des chutes.

Dimanche, 7 mai 1899.

Minima nocturne : 15°,1. Rosée.

Bonne nuit.

Nous emporterons, pour notre reconnaissance, un des thermomètres à minima, un thermomètre fronde et l’anéroide 501.

Pendant notre absence M. Delvaux assurera le service des observations météorologiques.

Dès le réveil les charges sont distribuées; quand cette délicate opération est terminée, nous déjeunons copieusement. Ai-je dit qu'à Lofoi la table est toujours copieuse et très bonne?

A 8 h. 30 m., nous quittons le poste. M. De H. prend les devants avec les soldats qui nous accompagnent, pour aller préparer les logements au village Lou-n’Koubé, où nous gîterons aujourd’hui.

La route file droit vers le nord; pendant 2 !/, kilomètres nous foulons un chemin large de 4 mètres, entretenu par la station, chemin auquel succède l'ordinaire sentier nègre.

A notre droite se développe la falaise rouge des Kouwn’déloungou qui forme là-bas, devant nous, un saillant sur lequel nous allons en droiture; c’est le pic Bodson; le pays parcouru à des allures de verger à arbres clairsemés, parmi lesquels l’euphorbe; l'herbe à 1 mètre de haut. À 7 kilomètres de Lofoi nous touchons au pied du pic Bodson, dont M. Michel prend photographie; les pentes de la falaise sont bien boisées; notre sentier est parsemé de cailloutis de schistes micacés.

Le pic Bodson dépassé, nous continuons vers le nord, laissant la ligne de hauteur décrire une concavite très marquée dont nous suivons la corde.

Ce n’est qu’au douzième kilomètre que se rencontre le premier ruisseau, le Ka-Souswé, large de 2 mètres, encaissé de 3, avec 10 centimètres d’eau claire courante.

Aux approches de ce ruisseau les herbes sont devenues plus hautes; de temps en temps se montre un arbre à tronc énorme.

Au kilomètre 16, nous nous retrouvons beaucoup plus près de la falaise, que nous ne quittons plus jusqu'au gite d'étape.

Deux ruisseaux sont franchis : le Lou-M'hwa, large de 2 à 3 mètres, encaissé d'autant, avec 15 centimètres d'eau claire, et le Ka-Mitata, à sec, large de 1 à 2 mètres, encaissé de 2 à 3 mètres.

Qu'est ceci? un groupe de chasseurs noirs portant à Lofoï les quartiers d’un zèbre; nous nous en adjugeons un bien choisi et reprenons la marche.

A hauteur d’un piton dénommé Lisséba, nous laissons à notre gauche un embranchement de la route menant vers le village Ka-Sélenjoye.

Maintenant les herbes sont plus hautes, d'autant que le terrain que nous foulons aux pieds garde encore race des inondalions; même quelques passages exigent que nous nous fassions porter; M. Michel tombe dans l’un de ces passages marécageux, ce qui fuit prendre un bain intempestif au carnet sur lequel mon adjoint lève l'itinéraire en ce moment.

Nous voici à hauteur d'un saillant dénommé Ki-Apoulouka, délimitant au sud une profonde échancrure des Kou’n'déloungou par laquelle descend la rivière Lou-N’koubé; des cultures annoncent le village du même nom, où nous entrons après avoir franchi la rivière qui a 3 à 5 mètres de large, 2 à 4 mètres d'encaissement, et dont la profondeur varie de 30 centimètres à 1 mètre; l'eau en est belle, claire, courante ; à quelque distance en amont s'entend l’agréable et pittoresque bruit de chutes.

Il est 14 heures quand j'arrive au village; Michel, retardé par la prise de Piltinéraire, arrive à 15 heures; nous avons parcouru 26 kilomètres.

M. De H. n’est arrivé qu'une demi-heure avant moi.

Le chef Potchia, dont le village compte 65 huttes, met à notre disposition les logements nécessaires ; J'occupe sa propre demeure qui est très haute et vaste.

L'étape d'aujourd'hui à été facile; le seul désagrément est l'existence de quelques passages sous eau ; J'ai dit comment le pays avait des allures de vaste verger; nous y avons cueilli deux fruits sauvages comestibles : le Foroumbisi, qui est une sorte de pomme cerise, et le mohongo; ce dernier est le fruit que J'ai signalé à Mpwéto (voir la journée du 21 octobre 1898) sous le nom de N’yongo où Bo-hongo; c’est évidemment le même nom.

A 17 heures notre diner est servi en plein air; chacun y fait grand honneur, tout au plaisir de reprendre la vie de marches.

De 17h 30 m. à 18 heures nous mettons le cercle méridien en place.

Entre Moliro et Mpwéto, puis entre Mpwéto et Lofoi, on se souviendra que je n'avais employé que le théodolite d'Hurlimann pour les prises de position; je désirais ménager mon instrument principal, d'autant que nous étions en saison des pluies et que je craignais, en cis d’averse subite, de ne pouvoir enlever assez rapidement les instruments.

Maintenant que nous sommes en plein sur notre terrain d'action, et que la saison des pluies n’est plus à craindre, nous utiliserons le cercle méridien qui, tout en donnant des observations mieux assurées, est d’un emploi beaucoup plus commode, agréable, et d'autant plus rapide qu'on prend des étoiles de grandeur plus faible qu'au théodolite.

Par un ciel capricieux (il tonne à 18 heures), nous prenons la latitude et l'heure (13 étoiles).

Comme nous sommes arrivés trop tard pour que j'aie pu mettre l’ilinéraire entièrement au courant, Je décide que nous resterons ici demain.

Toutefois, M. De H. prendra les devants avec mission de reconnaître le passage de la rivière Ka-Sanga, que les renseignements indigènes me signalent comme très diflicile à franchir, en ce moment de l’année, sur la route directe vers les chutes de la Lou-Fira.

Lundi, 8 mai 1899.

Minima de la nuit : 15°.

Les ébats d’escadrons de rats m'ont fait dormir plutôt mal.

Trois porteurs ont déserté pendant la nuit; le capita me dit qu'ils ont peur du blanc. Au lieu de mettre des soldats à leurs trousses, je charge leur ecapita de faire savoir si possible à ces hommes qu'ils ont tort de craindre de nous quoi que ce soit; d’ailleurs, après quelques jours de marche, nos gens sauront par euxmêmes à quoi s’en tenir; ils diront alors eux-mêmes aux trois fuyards qu'ils ont été parfaitement imbéciles en se sauvant.

Après le repas du matin, M. de H. part pour effectuer sa reconnaissance.

M. Questiaux prospectera les hauteurs qui forment un demi-cerele autour de nous.

Dardenne peint; Michel photographie et cherche objets de collections; de mon côté, achève de mettre l'itinéraire au propre et je calcule Pobservation d'hier soir.

Tout en travaillant, je reçois les honneurs du chef Potchia, sous la forme tangible et croquable de cinq poules, poisson frais, deux paniers de farine, deux de pommes de terre douces.

Le chef Potchia — brave et complaisant — me dit que ses gens sont de race Ba-Kounda, comme les gens de Mokébo près de Lofoï.

Mon travail terminé je puis jeter un coup d'œil sur les environs et dans le village; comme je l'ai dit, le village Lou-n’koubé est encerclé de hauteurs; au nord se marquent deux pitons dénommés Mpoulamo el Ka-Tambalélé; c’est de ce côté que M. Questiaux s’est fait guider par les gens du village.

Les indigènes sont d’ailleurs en pleine confiance; les gosses nous entourent très curieux; les femmes filent un très beau coton; je note beaucoup de tabac, des ricins arborescents à feuilles monstrueuses, des pourguères, du chanvre. Comme animaux : des poules, pigeons, chèvres (rares) et des chiens; il y a entre autres dans le village un chien provenant du croisement d’un chien indigène avec un basset non-africain; ce spécimen fait la joie de tout le monde; nous le jugeons digne de poser devant l'objectif photographique; pour cela, il faut d’abord tenir l'animal, ce à quoi s’emploient, à grands renforts de cris et de culbutes, les gosses du village; mais quand la bête est tenue, impossible à Michel, malgré ses trucs et sa patience, d'arriver à la photographier; cet animal — le chien croisé bien entendu — diffère de beaucoup de bipèdes, surtout de bipèdes européens que le hasard met constamment devant tout objectif qui se découvre en Afrique.

Je me fais donner, par le bon Potchia, les noms des villages que nous rencontrerons d'ici aux chutes; il me dit que, près de celles-ci, il y a des villages possédant des grottes. Le renseignement est précieux.

De 16 heures à 17 h. 15 m., pris les trois composantes magnétiques.

Ecrit ensuite à M. Verdick la lettre suivante :

« Jai l'honneur de vous faire connaître que j'ai quitté Lofoiï hier pour pousser une reconnaissance jusqu'aux chutes Djouo (?) et si possible aux grottes Ki-Ompé (?).

« Je pensais — dès ma rentrée de eette reconnaissance — me porter vers le lac Bangwélo. Mais Paflaire de Ki-Amakélé se prolongeant beaucoup plus que vous ne laviez eru, J'ai songé à ne pas perdre le bénéfice de cette action, ce qui pourrait arriver si vous quittiez les grottes avant reddition des rebelles.

« Pour atteindre ce but, j'ai décidé que nous irions au Di-Lolo avant d'aller au Bangwélo. De cette facon je pourrai arriver le mois prochain aux grottes de Ki-Amakélé et vous y rencontrer, car je pense que vous ne quitterez pas de là sans avoir réussi. Nous pourrons alors nous entendre, car j'ai à vous parler de plusieurs choses : confection d’un herbier, — nouvelle station — observations météorologiques, ete.

« Je suis convaincu que la modification que j'apporte à notre itinéraire sera de nature à servir les intérêts de votre territoire. »

Je laisse cette missive ouverte afin qu'elle puisse être lue par M. Delvaux, à qui je l’envoie pour expédition

à son supérieur.

M. Questiaux est rentré de sa reconnaissance de prospectage sans avoir rien à signaler de bien marquant.

Dans la soirée arrive un noir porteur d’un mot de M. De H. :

« Mon commandant,

« Le marais à traverser pour arriver au village Ka-Sanga est profond; à certaines places l’eau arrive jusque sous les aisselles. Il est long et difficile à passer, je dirai presque impossible avec des instruments sans commettre des dégâts. »

A la lecture de ce billet désagréable, je mande notre hôte, le chef Potchia, et lui demande de me fixer une modification dans notre itinéraire pour éviter Je passage signalé par notre avant-garde.

Des renseignements nouveaux fournis par ce brave homme résulte que nous devrons suivre de façon presque continue la falaise des Kou-n'déloungou de manière à aller franchir la Ka-Sanga beaucoup plus en amont que ne l’a fait M. de H.; la route en sera allongte de deux ou trois Jours. Comme nous sommes ici pour étudier le pays, la ligne droite — plus court chemin d’un point à un autre — nous indifière totalement.

Mardi, 9 mai 1899.

Au saut du lit j'écris à M. De H. pour lui communiquer notre changement d'itinéraire et lui dire où il devra nous rejoindre.

Potchia nous a fourni des porteurs en place des trois qui nous ont lächés.

A Th. 5 m., nous quitions lhospitalier village, sous la conduite de deux guides choisis par Potchia.

On sort de Lou-n’koubé par un sentier se coulant sous de grandes herbes qui se referment au-dessus de nos têtes; ces herbes sont imprégnées d’une abondante rosée; aussi prenons-nous un bain forcé. Nous traversons aussi des cultures étendues où je note : manioc, maïs, sorgho, mil, patates douces, ignames, arachides, mioumbou, haricots variés parmi lesquels le haricot de terre, sésame, etc.

Le haricot de terre qui s'appelle ici n’djougou-mabwé (ce qui est presque la traduction du terme français ou réciproquement) n’est autre que le voandzia sublerranea, très commun et très connu depuis toujours dans toute l'Afrique intertropicale, ce qui n'empêche qu'il y a été signalé dernièrement, par un botaniste occasionnel suivi par les professionnels, comme une nouveauté au Congo, nouveauté d’un intérêt capital puisqu'elle constituait un élément si complet que dorénavant on allait pouvoir ne plus vivre que du voandzia sublerranea.

Pen doute, et ne me prêterai pas à l'expérience, non plus vraisemblablement que qui que se.soit qui connaîl le haricot de terre.

Fermons cette digression et continuons notre route qui s'annonce, et restera aujourd’hui encore, très facile, sauf les passages dans les très hautes herbes. Cà &’est une damnation!

Le sentier suit de facon générale le pied de la falaise, celle-ci ayant une direction nord légèrement est et présentant des saillants et des rentrants suecessifs; les saillants forment des pitons assez marqués dont l’altitude au-dessus du sentier me paraît varier de 350 à 400 mètres.

Comme hier, nous marchons sur cailloutis de schistes; aux hautes herbes de la sortie de Lou-n’Koubé succède le pays à allure de verger; les arbres, clairsemés, sont nombreux, sans que rien d’exploitable sy observe; les ruisseaux n’abondent pas; le premier est franchi vers le cinquième kilomètre de l’étape; c’est le Ka-Panga, large de 2 mètres, à lit boueux où stagne une eau laiteuse à courant insensible; les abords sont marÉCAgeUX.

Le cailloutis de schiste fait place à une argile sablonneuse à hauteur du piton Tandabara, bientôt

suivi du pie Ka-Miloundou, au pied duquel le sentier franchit un ruisselet dont le lit, à fleur de sol, est à sec.

Un peu au nord de ce point le sentier se bifurque; l’embranchement de gauche va vers le village Pa-Kalombeé, chef Ka-Fwanka; l’'embranchement de droite, que nous prenons, nous évitera les passages marécageux; de fait, ici tout est déjà see et l’on marche sur un lit de feuilles sèches; une partie à allure de verger mène à l'emplacement d'un ancien village, Di-Koussou, qui s’est porté sur la Ka-Sanga; le site est d’une fertilité marquée à en juger par la hauteur des herbes et des jones; cet ancien village dépassé, nous sommes au pied du pie Ka-Wékanôno, où nous stoppons un moment pour permettre à Michel d’en prendre photographie; le sol est toujours schisteux; le sentier ; s’infléchit vers le nord-est pour gagner Le pie Ka-Wékanôno (falaise occidentale des Kou-n’déloungou).

un éperon au sommet duquel se montre

très nettement une muraille de grès rouge à pic; cet éperon marque l’amorce d’une vaste indentation qui reporte la falaise fortement dans l’est; c’est l’indentation de la Ka-Sanga, rivière que nous avons traversée sur le plateau des Kou-n’déloungou en arrivant à Lofoï.

Nous ne suivons pas l’infléchissement de la falaise, mais continuons dans le nord-est vers le village Mo-Ambé; avant d'y arriver on traverse un ruisseau du même nom, large de 2 à 3 mètres, encaissé d’autant, et qui est déjà à sec; c’est un lit de torrent qui ne se remplit qu'aux pluies.

A 12 heures nous sommes au village, qui compte 20 huttes; létape à couvert environ 19 kilomètres.

Au cours de la marche, nous avons dégusté d'excellents mohongo et aussi des foumi nounga nounga, un très curieux fruit rouge que Dardenne à dessiné à Lofoï; nous ne voyons pas l’arbuste qui le fournit, nous le verrons prochainement et alors j'en parlerai. (Voir la planche en couleurs.)

Remarqué aussi le Joko-loko, gros concombre, jaune à maturité, et caractérisé par ses nombreuses pointes molles : non comestible; enfin le village Moambé a des papyrus et deux borassus.

Les papyrus marquent le voisinage de la Ka-Sanga, qui n’est en effet qu’à 200 pas de nous; mais nous ne pourrons pas la franchir ici vu sa profondeur en ce moment; nous devrons la remonter demain par sa rive gauche pour aller trouver en amont, au village Ka-Mapembwé, un pont indigène.

Je consacre laprès-midi à la mise au net de l'itinéraire et à la préparation d’une observation de nuit.

Une tente a été dressée pour nous servir d’abri; le logement se fera dans des huttes que les chefs Ka-Toumba et Ki-Somkobéla s’empressent de mettre à notre disposition.

A la tombée du jour nous sommes régalés d’une audition musicale qui n’a rien de banal; il faut dire que les instruments de musique sont très rares dans la vallée de la Lou-Fira; même le légendaire tambour se voit et s'entend peu; le gong en bois où en métal n’a pas été vu par nous; les n'dimba (caisses de résonance garnies de tiges métalliques sonores) se voient exceptionnellement; l’instrument le plus fréquemment vu est l’instrument à cordes confectionné par les arabisés et ayant pour caisse de résonance une calebasse: encore ne voit-on ce dernier instrument qu'aux mains des gens ayant le contact européen; aussi fümesnous agréablement surpris en trouvant au village Mo-Ambé un joueur de flûte tout à fait remarquable:

son instrument est entièrement semblable à une de nos petites flûtes, mais de dimensions plus fortes; il permet à son propriétaire de jouer des airs variés, avec trilles, trémolos, pianos, rinforzandos, échos! Le musicien a l’air vivement intelligent, met vraiment du sentiment dans l'exécution des divers morceaux, dont il est naturellement le compositeur; il a plaisir à charmer son auditoire ; tous nos gens sont groupés autour de lui.

Pendant une demi-heure il nous amuse fort; Michel a pris une photographie de cette scène. Finalement la conversation suivante s'engage :

— « D'où vient ta gouma-ia-molomo (c’est le nom de sa flûte)?

— « Je la fis moi-même.

=- « Alors tu pourrais en faire une autre?

— « Oui, bien certainement.

— « Je voudrais acheter celle-ci. » —

L'homme semble se consulter, puis, sans un mot, il me tend l’objet convoité par le collectionneur blanc; je lui remets 2 brasses d'étoffe, ce qui lui semble un royal payement, à en juger Joueur de flûte au village Mo-Ambe. par l'expression spéciale que prend sa bonne

frimousse.

Mais voici le soleil disparu; mettons-nous au cercle méridien : 15 étoiles sont prises, le ciel étant superbe. Voilà qui va bien et constitue un fameux apéritif au repas du soir.

Mercredi, 40 mai 1899.

Minima de la nuit : 13°,8.

Au réveil Michel et moi procédons de suite à la prise de l'observation magnétique; les cuisiniers ont ainsi le temps de préparer à laise le déjeuner.

Départ à 8 h. 20 m.

Au nord de la Ka-Sanga se développe, est-ouest, la falaise des Kow’n’déloungou, le long de laquelle nous reviendrons demain ; devant le village Mo-Ambé se dresse le pie M'Kébwé.

Le chemin que nous suivons est large de 1,50; il réunit toute une série de groupes de huttes qui reconnaissent comme chef Ka-Toumba, vu hier.

Nous longeons la rivière à peu de distance, sans pourtant la voir; seule la décèle une ligne dense de vigoureux papyrus; pas d'arbres formant galerie; les abords de la rivière sont en ce moment marécageux et impraticables ; sur les trois premiers kilomètres de marche, nous traversons successivement les groupes Mou- Koutou (11 huttes); M'héya (7 huttes); Mou-Kobé (9 huttes) ; Ki-Pamba (11 huttes); au sortir de ce village, on patauge pendant une centaine de mètres dans une dépression marécageuse, aux abords de laquelle les herbes ont subi un commencement d'incendie; on dirait qu'on a fait ici un sentier raccourei en vue de notre passage, car nous quittons le sentier élargi qui oblique vers le sud-est en destination du village du chef Ki-Moungou, et continuons à longer à quelque distance l’infranchissable Ka-Sanga; les herbes sont très hautes, rendant la marche désagréable, d'autant qu’elles sont en parties rabattues et écrasées sur le sentier, ce qui rend celui-ci tout à fait glissant; vers le sud se développe la falaise que nous avions abandonnée hier; elle produit l'impression d’un vrai mur fortifié, tant, à sa partie supérieure, elle tombe à pic.

Entre notre sentier et cette falaise, e’est la plaine à allures de verger telle que nous l’avons parcourue hier et avant-hier; les arbres sont disséminés; des acacias prédominent, groupés parfois en oasis par six à dix beaux spécimens.

= oi e

Sous la protection de leurs vastes parasols se développent des bouquets de {oumi-nounga-nounga, ce bon fruit acide, rouge, amusant à manger que j'ai signalé hier.

Nous avons pu constater que les villages séparent leurs champs cultivés, de la brousse, par des fossés; les herbes sont rabattues extérieurement sur une largeur de 2",50 à 3 mètres; du côté intérieur du fossé une haie en bois épineux, ou simplement en herbes sèches grossièrement tresstes, achève de protéger les cultures contre l'invasion des gourmands de la brousse, en particulier les nzibizi et les phacochères; on voit de nombreux pièges, lant pour ces derniers gros animaux que pour le petit gibier de toute nature.

A 11 h. 45 m., avant fait une promenade de 10 kilomètres seulement, nous sloppons au village Ka-Mapembwé, chef Pa-n’koni; 36 hultes disséminées par pelits groupes dans des plantations très variées et très étendues, dont voici l’énumération typique : beaucoup de manioc, maïs, sorgho, loupondo (haut mil à faire le pombé), loukou (petit mil idem), coton (en quantité; on voit les femmes le filer}, pommes de terre douces, ignames, pois-cajan, haricots, voandzeia subterranea, arachides, sésame (par places, le sésame abandonné à lui-même est redevenu sauvage et pousse en longues tiges avec de belles fleurs en digitales, mais de maigres et rares gousses), courges, éalebasses, ricin (abondant), fougère (médicinier cathartique), tibac, chanvre, hibiscus esculentis, tomates, piment, aubergine amère (de couleur orangerouge), mioumbou, €anavalia (énorme haricot), quelques bananiers, quelques ficus à éloffe, le tephrosia vogelii, qui est une légumineuse dont le sue sert à stupéfier le poisson.

En ce village si bien approvisionné, les huttes disparaissent sous une pittoresque garniture de cucurbitacées; la mienne en mérite une photographie.

A 11h. 40 m., arrivée de M. De H., qui a suivi l’autre rive de la Ka-Sanga et a traversé celle-ci au pont du village où nous logeons; il est parti hier du village du chef Ka-Fwanka ; il a logé chez le chef Ma-Tembwé; la route est bonne, sauf deux passages marécageux, pro-

fonds de 30 à 40 centimètres, larges d’une trentaine de mètres. Une hutte garnie d’un plant de eourges.

Dans l’après-diner je recois le chef Ki-

Moungou et son vassal Pa-n’koni; on se rappellera que nous avions eu leur visite sur le plateau, à la date du 17 février dernier ; jai alors écris leurs noms : « Ki-Mongwé » et « N’kégni », ainsi qu'il m'avait paru les entendre prononcer. C’est à dessein que j'ai laissé dans ce récit les deux notations, et le fait se représentera plusieurs fois ; il prouve combien on est exposé à noter des appellations approximatives seulement.

Ki-Moungou apporte trois paniers de belle farine, neuf d’arachides, deux de patates; Pa-n’koni offre : cinq poules, trois paniers de farine, un de maïs, deux de patates, trois de manioc en carottes.

Je fais à ces braves gens un cadeau d’étoffes, perles et bimbeloterie variée équivalent à leur présent: celui-ci est en grande partie distribué à notre caravane; seuls deux soldats ne reçoivent rien que deux mois de retenue pour avoir volé au passage dans un des villages traversés ce matin; malheureusement pour eux, lé volé à eu confiance dans lavertissement que j'ai fait donner partout, à savoir que tout soldat qui volerait où maltraiterait un indigène serait puni aussitôt que signalé ; et ledit volé, tout en hurlant comme un écorché, est accouru à moi au milieu des herbes où zigzaguait la colonne; j'ai fait sonner le rassemblement au pas gymnastique et l’homme a, sans hésitation, désigné les deux voleurs; lun est un soldat que Lofoi m'a passé en place du Monghélima tué à Ki-Amakélé; il est done doublement coupable, puisqu'il trompe à la fois son ancien chef qui me l’a donné pour un honnête garçon, et les indigènes qu'il connait personnellement.

Tant pis pour lui; la discipline reçoit toute satisfaction.

Les soldats indigènes doivent être constamment sous la surveillance directe des Européens; il n'est plus possible de les abandonner à eux-mêmes après les malheureuses expériences faites à ce jour.

Ici encore, au village si accueillant qui nous héberge, voici ce que je constate : le chef Pa-n’Koni me présente un morceau de papier plié en quatre, qui lui à été remis par un soldat en poste dans un village de la vallée, contre des poules prétendüment destinées à la s'ation de Lofoï; le rusé personnage a joué le même tour à de nombreux chefs; il lui avait sufli pour cela de ramasser quelques bouts de papier jetés par les Européens; en les pliant soigneusement et en les présentant au nom du blane comme des mokandes à poules à rembourser par ce blanc, le truc ne pouvait manquer de réussir.

J’explique à Pa-n’Koni cette simple histoire, puis je l’indemnise en lengageant à aller plus souvent prendre langue lui-même à la station européenne; il causera ainsi avec les blancs, et les fripons de sa couleur auront moins beau jeu de le mettre dedans. IIS auraient surtout moins beau jeu si la bride ne leur avait été autant lâchée!

Dardenne prend une aquarelle d’une jolie chute double formée par la Lou-N’gouchié qui dégringole de la falaise au nord du village Ka-Mapembwé ; le soleil de après-midi donne lieu à une opposition d'éclairage très curieuse ; à sa partie supérieure la chute, étant double, forme une sorte de fer à cheval vivement éclairé, donnant à la nappe liquide des allures de coulées d'argent fondu; plus bas les deux bras se réunissent et entrent dans l'ombre portée d’un éperon avancé de la falaise; la nappe si brillante devient brusquement sombre, ce qui produit un pilloresque contraste.

sonne observation par 11 étoiles; les débuts de notre nouvelle excursion sont promelteurs.

Aussi tout le monde est-il bien portant, ce dont on s'aperçoit à la façon dont chacun fait honneur aux divers repas.

Jeudi, 11 mai 1899.

Minima nocturne : 16°,92.

A T heures nous nous dirigeons vers le pont de la Ka-Sanga; à 1 kilomètre du village commence l’inonda- Lion, qui s'étend jusqu’à 250 mètres sur chaque rive, et dans laquelle s'engage la colonne qui a de l’eau jusqu’à la ceinture, car le pont n'existe que sur la rivière proprement dite et ses abords immédiats ; il est long d’environ 8 mètres et est pour ainsi dire complètement sous eau en te moment; le passage est précaire, mais sans lui nous aurions dû remonter encore la rivière avant de pouvoir la franchir; bien qu’elle wait que 4 mètres de large, elle est grossie par la saison des pluies qui s'achève, et trop profonde pour être guéable; le courant semble peu marqué. Des nuées de moustiques voraces et audacieux nous harcèlent pendant le passage.

Le passage s'effectue lentement mais sans accident et nous quittons l'inondation pour traverser les cultures des chefs Ki-Ao et Ki-Amakopé, dont les 20 huttes sont réparties en trois groupes; le chef Ki-Ao est très vieux et aveugle ; il nous attend sous un grand arbre qui ombrage sa hutte; je lui serre la main et lui fait remettre un petit cadeau; le chef Ki-Amakopé nous offre trois poules, un panier de bananes, un d’arachides, deux de mais, un de manioc, deux de pommes de terre.

Nous sommes de nouveau au pied de la falaise des Kou’n'déloungou, dans la partie où elle revient vers l’ouest en longeant la rive droite de la Ka-Sanga; une série de pitons parmi lesquels le piton Mou-Kébwé ou M'Kébwé signalé hier; car nous revenons littéralement sur nos pas par la rive droite de la Ka-Sanga, occupée, comme la gauche, par une série de groupes de huttes avec grandes plantations; successivement sont vus les villages Mou-Koula (20 huttes), chef Tandwé; Ki-Foto, chef Ka-Pomfwé; puis trois petits groupes de 11 huttes à eux trois; à la fin de l'étape, nous entrons au village N’gabila (35 huttes); tous ces villages, sauf le dernier, vont puiser leur eau à la Ka-Sanga, tous les ruisselets que nous franchissons n'ayant d’eau qu’au moment même où il pleut ; ces ruisselets ont en moyenne 1 à 2 mètres de large, sont presque tous encaissés de 2 à 4 mètres dans des bancs de schistes et de grès rouges; les plantations principales des villages sont rapprochées de la Ka-Sanga; toutefois des champs ont été ménagés dans le terrain de schistes se délitant et, au village Ki-Foto particulièrement, nous constatons avec surprise que le sol des champs de sorgho n’est autre qu’une aire recouverte de cailloutis de schistes : pas d'argile ni de terre meuble à la surface, rien que du cailloutis : et le sorgho à 3%,50 de haut; le chef de ce village nous offre au passage deux poules, dix œufs, un panier de farine, deux d’arachides.

Jo

Les passages à grandes herbes, toujours aussi peu agréables, alternent avec des parties à allures de verger, à herbe courte; de temps en temps, une termitière avec quelques plants daloès et des euphorbes candélabres ; rien d’exploitable dans la brousse; pas une liane, pas un bel arbre; rarement une fleur.

Aux deux tiers de l'étape, à hauteur d’un pic dénommé Lou-Koudé, la vue porte librement sur une immense plaine vers le nord-ouest, l’ouest et le sud; c’est d’abord une vaste nappe verte où les jones et les papyrus très serrés décèlent la Ka-Sanga et ses abords marécageux ; au delà de cette nappe claire, un fond plus sombre, boisé, avec bordure de hauts borassus clairsemés.

Un peu après avoir dépassé ce point, nous rencontrons un groupe de noirs se rendant à Lofoi : c’est le chef Mou-M'pafou, du village Mou-N’demba, près de la Lou-Fira; un soldat, en poste chez ce chef, accompagne le groupe qui amène des chèvres et divers produits au poste. Tout comme nous, le chef Mou-M'palou préfère remonter la Ka-Sanga pour aller la traverser au pont de Ka-Mapembwé, plutôt que de s'engager dans les marais qu'a traversés M. De H., marais que ce dernier a mis une heure trente minutes à (franchir, ayant de l’eau jusqu'aux aiselles ; il avait bien essayé de se faire porter, mais les noirs finirent par le laisser tomber à l’eau et il prit un bain froid bien conditionné. Sur mon invitation, le chef Mou-M'pafou revient sur ses pas pour loger avec nous à la N’gabila, afin que je puisse l’interroger.

La N'gabila est une adorable rivière, large de 6 mètres, encaissée de 3, avec 30 centimètres d’eau cristalline courant en cascatelles sur un lit de larges dalles de grès; en amont de notre point de passage s'entend un bruit de chutes; une superbe galerie arborescente complète à merveille le cadre où nous trouvons le village, très sale, du chef Bi-Kaya; il est 11 h. 45 m. quand nous y stoppons, ayant parcouru 18 kilomètres.

Deux doubles toits de tente sont lestement dressés pour nous fournir un abri nécessaire par manque d'arbres ombreux dans le village même; logement dans des hultes qu’on rend le moins malpropres possible.

Nous nous trouvons ici dans une nouvelle indentation de la falaise, indentation assez étroite, où dominent les pics Mwawa-Méoka et Ki-Milombo ; on est un peu écrasé par les hauteurs, mais le site est joli; nous y passerons la journée de demain, de manière que le prospector et le peintre puissent se documenter, pendant que Michel et moi mettrons notre besogne au courant.

Le chef Bi-Kaya apporte : 1 poule, 2 cruches de pombé, 6 paniers de farine, 2 de patates, 1 d'arachides.

Le chef Mou-M'pafou, qui est revenu ici avec moi, nous offre une chèvre.

Ces divers cadeaux réjouissent autant nos porteurs que nous-mêmes; plus personne qui songe à déserter.

J'interroge assez longuement le chef Mou-M'pafou, qui appartient à la race des Ba-Lamotwa, et je fais prendre sa pholographie avec celle du groupe de sujets qui l’accompagnent; sur cette photographie figure également le sol-

dat en poste’ chez le dit chef; ce document montre que la prestance des Ba-Lamotwas est pour le moins la même que celle des autres indigènes; On verra plus lard pourquoi jetenais à établir cette remarque et à la confirmer par une preuve visuelle.

Une bonne observation de 15 étoiles termine au mieux cette journée.

Le chef Mou-M’pafou (race Ba-Lamotwa) au village N'gabila (1S99).

Vendredi, 12 mai 1899.

Après le déjeuner, pris en plein air, M. Questiaux, accompagné de guides fournis par Bi-Kaya, se rend aux chutes de la N’gabila; il met 4 heures pour y arriver, tandis que la descente ne prendra que 45 minutes.

Sa reconnaissance ne lui montrera, une fois de plus, que la même formation : un puissant massif de grès en muraille verticale, au-dessus de puissantes assises de schistes, sans intermédiaire.

M. Michel accompagne un moment notre prospector pour photographier la chute.

Dardenne prend une très fraiche esquisse de la rivière et fait une curieuse étude du massif rougeûtre des hauteurs vues d’enfilade vers l’est; pour cette étude notre ami, en peintre consommé, se huche sur le toit d’une hutte en construction où le soleil a beau jeu à le boucaner, sans arriver à lui faire abandonner sa place; il est vrai qu'un boy essaie de l’abriter sous son vaste parasol de peintre; là srène est piquante, le résultat excellent, comme on le verra par la reproduction en couleurs donnée dans le présent ouvrage.

De mon côté Je calcule les deux dernières observations. De 15 h. 35 m. à 16 h. 15 m., même pluie violente qu'hier.

Samedi, 43 mai 1899.

Minima nocturne : 15°,2.

Pendant la nuit j'avais été à diverses reprises intrigué par des gémissements qui semblaient venir du voisinage immédiat de ma hutte; on me dit ce matin que, précisément contre celle-ci, à été disposé un piège à fauves, avec un jeune chien comme appt; une hyène est venue qui à réussi à enlever le pauvre chien sans se faire pincer.

A 7 h. 15 m., nous reprenons notre route vers l’ouest, parallèlement à la falaise; on suit pendant 5 à G kilomètres la lisière de la plaine où paresse la Ka-Sanga, dont on n’est guère éloigné; la proximité des parties marécageuses mel sur notre route une quantité de moustiques altérés : ces misérables culex et anophèles rendraient enragé l'être le plus calme de la création; nous devons nous entourer le cou et la tête d’un essuiemain aux passages infestés; comme la prise de l’ilinéraire m'empêche de mettre mes mains en poche, les misérables en profitent sans relâche; c’est la seule vie animale qui se révèle dans la brousse d'aujourd'hui. Vrai, elle est choisie!

À part cet inconvénient momentané, et les passages en hautes herbes, la route est bonne; la brousse n’a que peu de rapports avec celle du bas Congo; on ne voit pas le m'filou, le malolo (anona senegalensis), le n'kwésou, le moulla-panza (pentaclethra macrophylla), le mucuna pruriens (poil à gratter), lentada gigalobium, l’arbus precatorius, toutes essences caractéristiques de la région du chemin de fer Matadi=Léopold- Ville.

En revanche, les herbes laissent après les vêtements des quantités de semences ou d'organes divers pointus et crochus, qui percent souvent jusqu’à la peau, et sont moins qu'agréables.

Comme compensation, les buissons de toumi-nounga-nounga abondent; on dirait de gracieux bouquets de noisetiers sauvages dont les noisettes seraient remplacées par de grosses grappes d’un rouge vif, que blanes et noirs arrachent avidement pour s’en régaler à satiété; certains de ces éurieux fruits ont cinq lobes consécutifs, ayant la forme et la grosseur d’une gousse d’arachide, mais plus longue. (Voir la planche en couleurs.)

Ce délicat arbrisseau devrait ornementer les stations de ce pays.

Après avoir laissé sur notre gauche le village Pa-Wasalangana, chef Ma-Tembwé, nous traversons un point marécageux aux pluies, qui nous mène au ruisseau Lou-Mbichia à see, puis de suite à la rivière Ka-Lombé, large de 4 à 5 mètres, encaissée de 3, avec 25 centimètres d'eau claire courante et une belle galerie arborescente ; on passe sur un bon pont indigène et l’on entre au village Ki-Bounda, chef Ka-Longami (15 à 20 huttes et de grandes cultures); ce chef a fait désherber, à 4 mètres de large, une petite partie la route; nos gens

2e ons ee

voudraient nous faire stopper ici; d’après eux le village suivant est très loin, et l’on ne peut songer à camper sur la route, parce qu'il n’y à pas d’eau.

Après la désertion de trois de nos porteurs redoutant les fatigues de notre excursion, voici que notre monde en trouve les conditions assez agréables pour vouloir prolonger la durée du voyage; toutefois au lieu de stopper nous repartons bientôt. Le sentier s'écarte maintenant un peu du pied des Kou-n’déloungou ; alternances de parties d'herbes et de sous-bois agréables jusqu'au village Pa-Kimina-Tenga, chef Moélo, où commence l’importante agglomération du chef M'passa, constituée par de petits groupes de huttes dans de grandes cultures (le sorgho et le maïs prédominent), sur une étendue de 4 gros kilomètres.

Il est 12 h. 45 m. quand nous faisons halte au village Ka-Pamba, après avoir couvert 21 kilomètres.

Nous trouvons pour nous installer de bonnes maisons suffisamment élevées, et qui sont du modèle des maisons en pisé failes dans les stations européennes; l’absence de grands arbres nous oblige à dresser un double toit de tente comme abri pour le travail des écritures et le deuxième repas.

Nous avons d'autant plus de plaisir de trouver ces trois où quatre maisons convenables, que tout ce que nous avons vu en fait de huttes, aujourd'hui, était bas et sale; les habitants également nous ont paru peu propres et plutôt inintelligents.

Nous sommes arrivés avec la pluie qui, de 12 h. 50 m. à 13 heures, tombe à grosses gouttes ; jusqu’au soir il tombe de lemps à autre une goutte isolée; on perçoit vers le nord les grondements d’un orage lointain; le ciel est laid comme aux plus mauvais jours de la saison pluvieuse.

Dans l'après-midi nous recevons les chefs Ka-Songami, Ka-Fwanka et M'passa qui offrent à eux trois :

> poules;

4 pigeons ; 20 œufs ;

T pots de pombé ;

17 paniers de farine;

2 paniers d'ignames;

5 paniers de pommes de terre

douces ; 1 panier de manioc en carottes;

4 paniers d’arachides.

Tout ce monde est venu en confiance, avec une nombreuse suite de gamins et de jeunes femmes; on les photographie. À défaut de photographies sensationnelles, montrant des têtes au bout de piques, nous nous contentons aisément de n’enregistrer par nos objectifs que des scènes montrant un accord parfait entre les voyageurs que nous sommes et les hôtes qui nous accueillent avec largesse, ainsi que nous en faisons ici la preuve graphique.

Nos trois déserteurs du premier jour de marche sont ramenés par leur chef, et la seule vengeance que nous en tirons est de leur faire dire, par les fidèles, combien de paniers de vivres ont déjà été distribués et absorbés joyeusement en cours de route.

A 17 heures la pluie recommence ferme; l'orage s’est rapproché de nous; il fait froid; on doit allumer du feu pour nous; mais la pluie qui continue nous force à rester cloitrés; l'observation est impossible: de 21 à 22 heures, il tombe de véritables torrents de pluie.

Dimanche, 14 mai 1899.

Minima nocturne : 19.

Ciel complètement couvert de nimbus; de temps à autre il tombe encore une goutte d’eau.

Départ à 7 h. 45 m.

Notre route pique d’abord dans l’ouest un peu nord, pendant environ 7 !/, kilomètres; là elle bifurque; un embranchement vers l’ouest conduit au village du chef Ka-Bimbi; nous suivons l’embranchement de droite qui se relève nettement vers le nord.

Pendant ces T!/, premiers kilomètres la route est détestable, gardant, des dernières pluies, de longs passages inondés; moustiques innombrables et voraces; je puis à peine prendre l'itinéraire; il faut tout le temps s’éventer à l’aide d’un mouchoir; Questiaux et Dardenne s’enveloppent entièrement la tête d’un essuiemains; l'ennui causé par cet infiniment petit est tellement grand qu'on ne se lasse pas de le répéter ; si même les moustiques n’inoculaient pas la fièvre, leurs attaques bourdonnantes et piquantes sufliraient à provoquer ce déséquilibre qui se manifeste par une fièvre purement mécanique.

Nombreux passages sous grandes herbes dont les graines acérées — véritables javelots minuscules — pénétrent jusqu'à la peau; un autre inconvénient des grandes herbes est qu'on ne voit pas le sentier; on marche au hasard, d’un pas mal assuré; on dirait que le pied tâtonne et sent la route avant de se poser; la marche est toute différente de la marche ordinaire, et, naturellement, plus fatigante.

A signaler, à travers la vaste plaine herbue qui constitue le pays parcouru aujourd'hui, toute une série de portions circulaires (25 mètres de diamètre en moyenne) à herbe très basse déjà séchée et tombée; ces parties forment comme de minuscules oasis avec quelques arbres; il ne serait pas impossible que ce soit le travail souterrain des fourmis qui empêche en ces points une plus forte végétation. Par places des dattiers sauvages de petite taille sont groupés en buissons, ou bien ce sont de nombreux petits acacias épineux très désagréables le long du sentier; enfin, j'aurai tout dit de la flore peu variée, en signalant les deux ou trois points caractérisés par des acacias-parasols de belle taille et assez nombreux, et deux fruits sauvages : le moukoré (non mür), et une petite baie à quatre loges, sans pulpe, mais que l’on suce pour sa saveur douceâtre un peu parfumée. |

Le sentier s’est écarté de la falaise qu'on voit filer droit dans le nord; les indigènes donnent à ces hauteurs le nom de Mou-kÿn'gè-n'gamba; pas une seule fois encore, depuis Lofoi, nous n'avons entendu le mot Kou-n’déloungou.

A remarquer aussi que la plupart des saillants de la falaise ont un nom local.

Comme roches dans la plaine nous foulons quelques blocs de limonite, et ramassons quelques échanüllons de concrétions calcaires.

Encore un passage marécageux, suivi de la rivière Lou-Oungwé aux abords également marécageux, et nous entrons au village Ki-Swa, chef Mouiné-Kamba (30 huttes).

Il est 143 h. 50 m.; nous avons fait environ 24 {/, kilomètres.

Les gens de Ki-Swa sont poudrés à frimas (les uns avec de la farine, les autres avec de largile blanche), de sorte que je ne m'aperçois pas tout d’abord que je n'ai à faire qu'au sexe laid et fort; les allures de ces pierrots africains sont au surplus bizarres et empreintes d’un manque de confiance absolu.

Le village est admirablement dégoûtant; nous nous y installons tant bien que mal; et le chef Mouiné- Kamba peut s’'amener avec quatre poules, cinq paniers farine, un panier arachides.

Comme je lui demande pourquoi lui et ses gens se sont passés à la couleur blanche, il me répond que c’est en signe de soumission :

« Nous avons appris qu'une colonne comptant plus d'hommes et de soldats que nos plaines ne comptent de tiges d'herbe était en route vers nos villages; et nous nous sommes blanchis pour montrer que nous ne voulions pas la guerre. »

Ce propos — d'un hyperbolisme digne de l'Orient — laisse à penser que quelque manœuvre louche s’est produite, ou que ces gens n’ont pas cru pouvoir se fier à ce qu'on à pu leur dire de nous.

Quoi qu'il en soit, Je traite le chef Mouiné-Kamba si aimablement que bientôt tout son monde rapplique au village, y compris le beau (?) sexe, ce qui me prouve que toute confiance est revenue.

Après le chef de Ki-Swa, je reçois Ka-M'bilo-m'hilo qui, me dit-il, est »’{o'o (fils) du grand chef Sampwé

de la Lou-Fira; il est venu en pirogue par la Lou-Fwa où nous logerons demain, pour nous souhaiter la bienvenue; nous lui faisons un présent pour l’illustre Sampwé.

Après-midi ordinaire pour moi, e’est-à-dire rédaction de notes, calculs et préparation de l'observation de nuit.

Michel trace une percée méridienne dans les plantations; celles-ci abondent en pigeons sauvages; mon adjoint en abat six, de trois coups de feu; cela nous fera un excellent déjeuner demain matin.

Soirée couverte; observation impossible.

Lundi, 15 mai 1899.

Minima de la nuit : 15°. Forte rosée.

Questiaux a eu la malchance de tomber dans une hutte vermineuse; sous les assauts des tiques, il n’a pu fermer l'œil ; aussi est-il, ce matin, prédisposé à la fièvre.

Départ à T h. 10 m. Direction générale : nord-ouest.

A la sortie du village Ki-Swa se montrent de nombreux acacias épineux, puis des grandes herbes déjà brülées en partie, ce qui est bien inattendu à ce moment de l'année; peut-être est-ce pour en dégager le plus tôt possible les villages, car, au sortir de cette partie de hautes herbes, nous traversons le village Ka-Louissa (14 huttes), chef Ina-m'foumou.

Au sortir de ee village la route grimpe sur une termitière arasée, du haut de laquelle on aperçoit, vers le nord-ouest et tout à l'horizon, une trouée dite Xi-Ombo, dans une ligne de hauteurs marquées, de direction générale nord-sud, c’est-à-dire parallèle à celle des Kou-n’déloungou; la partie au nord de la trouée est appelée, par nos guides, Ka-Lambo; la partie au sud, Ki-Ama. Entre ces hauteurs de l’ouest et les Kou-n’déloungou à l'est, s'étend la plaine drainée par la Lou-Fira, plaine uniforme, basse, herbue, fatigant l'œil par sa monotonie. Cette plaine se prolonge, à perte de vue, vers le nord=nord-est par celle de la Lou-Fwa, affluent de la Lou-Fira.

La route est moins désagréable que celle d'hier, sans toutefois être d’une gaieté folle avec ses alternances de passages marécageux — où le pied s'enfonce dans une épaisse et gluante boue noire laissant de lourdes plaques aux semelles du promeneur — et de parties à sce, au sol d'argile brune parsemé de nodules de limonite et de débris de concrélions; de temps en temps des cercles dénudés comme ceux signalés hier; dans les parties marécageuses les herbes sont hautes; ailleurs les herbes sont moyennes; ces herbes ne sont plus celles d'hier: elles ont l'avantage de ne plus décocher de javelots au passant; une espèce simule une grande folle avoine.

De-ci de-là, petits bouquets de borassus. A mi-route nous observons de nombreuses termitières basses, en terre molle, remplies de brin de paille coupés à quelques millimètres de longueur. Moins de moustiques qu'hier; traces de lions (d’après nos guides), de hyènes et d’antilopes.

D’après ce qui se découvre et se dérobe successivement comme horizon au cours de la marche, il semble que cette plaine soit formée de longues ondulations peu sensibles.

À 10 h. 20 m., nous sommes devant la Lou-Fwa que son rideau d'arbres nous avait signalée depuis quelque temps.

La rivière est large de 8 à 10 mètres, encaissée de 2 à 3 mètres environ; son courant marqué est encombré de snags; l’eau est assez sale.

Le chef Sampwé a fait venir de chez lui deux petites pirogues pour assurer notre passage, la rivière étant en ce moment trop profonde pour être franchie à gué; le transbordement de notre colonne durera 1 1/, heure.

Nous assistons au passage des caisses d'instruments; Michel prend une couple de photographies: puis nous gagnons le village Lou-Fwa où nous arrivons à 11 h. 35 m.; l'étape est de 16 kilomètres.

Le village Lou-Fwa est sous l’autorité d’une femme, M" Mawana, fille de Sampwé ; la bonne hôtesse nous a fait préparer des logements; chose à noter, tous ces villages n’ont pas d'arbres sous lesquels on puisse trouver abri contre les ardeurs du soleil; nous dressons donc un double toit comme abri.

Questiaux arrive à l'étape fiévreux, et se couche dès qu'on a nettoyé à fond sa literie pourrie de tiques prises la nuit dernière.

Bientôt Me Mawana s'approche et offre gentiment deux poules, un panier de farine, un d’arachides et trois de pommes de terre douces; elle nous octroie la permission de la photographier; comme je lui demande de nous procurer si possible des œufs ct du poisson, elle nous aflirme qu'il n’en existe pas au village; hier, à Ki-Swa, il avait aussi été impossible de trouver un œuf., À remarquer aussi que nous n'avons vu de miel nulle part.

Un plus réel ennui est, qu'aujourd'hui comme hier, nous ne trouvons qu’une eau mauvaise, d’une coloration jaunâtre et d’un fort goût de marais; notre filtre à charbon, non plus qu'un petit filtre à bougie et à pompe,

apporté par M. Questiaux, n’enlèvent le mauvais La femme-chef Mawana. goût de ce breuvage naturel.

En faisant un tour dans le village je trouve quelques cailloux roulés; je constate aussi que les indigènes ont beaucoup de fusils, mis bien en évidence; les villages ont les ordinaires « maisonnettes des esprits », dont j'ai parlé à plusieurs reprises.

Belle soirée : observation facile par 16 étoiles; au début de l'observation, superbes pinceaux de lumière antizodiacale; au milieu de lun d'eux brille Jupiter.

Mardi, 146 mai 1899.

Minima nocturne : 13°,4. Rosée abondante; il fait frisquet; toute la plaine est dans le brouillard.

De 6 h. 30 m. à 7 h. 35 m., pris les trois composantes magnétiques.

A Sh. 10 m nous sortons de Lou-Fwa-Village, marchant vers l’ouest 15° Nord; un moment on distingue les hauteurs de Pouest.

Route facile, sauf toujours les passages sous hautes herbes qui, aujourd’hui, sont l'exception; les herbes basses et moyennes dominent; terre noire grasse, trop grasse, se durcissant fortement et se crevassant par la sécheresse; on peut se rendre compte que ce terrain est en grande partie sous eaux à la saison des pluies.

Peu d'arbres, sauf des bouquets de borassus grêles et, en un point, une ligne d’acacias et d’une autre légumineuse, simulant un rideau de ruisseau; comme note pittoresque il y a à signaler de nombreuses asperges sauvages, mettant dans les herbes basses la joie vive de leurs grelots rouges; il y a aussi des chardons que Dardenne baptise du nom d’un voyageur qui a préconisé de marcher, en Afrique, les mollets nus, afirmant qu'on à avantage à s’habituer à être éraillé et écorché par les épines et les ronces non artificielles qui émaillent la brousse; je n'ai connu personne qui eut suivi pareil conseil.

Enfin, si je note que le sol est couvert, d’une façon continue, de cailloux roulés, j'aurai signalé tout ce qui s’est présenté d’observable aujourd'hui.

Mais voici que, brusquement, la route s’élargit à S mètres; c’est Sampwé qui a ordonné ce travail en vue de notre arrivée ; le vieux chef est venu à notre rencontre, et — contraste à noter avec les allures au village Lou- Fwa — on ne voit pas un seul fusil. Voulant répondre à ce bon accueil, je mets Sampwé dans mon hamac et

marche à côté de lui, ce qui provoque de la part de ses gens une formidable clameur qui s’enfle jusqu'aux villages proches.

Avant d'y arriver, je grimpe au sommet d’une haute termitière, d’où se découvre très bien le pays; nous sommes tout près de la Lou-Fira, mais rien, pas un arbre, ne marque ici son cours; vers l’ouest on à deux plans de hauteurs ; les hauteurs d’arrière sont celles déjà vues et signalées hier; c’est par la percée Ki-Ombo que passe la Lou-Fira ; la ligne de hauteurs plus proche de nous, moins accentuée, laisse voir d'ici la percée des chutes que nous venons visiter.

Les toits des huttes des groupes dépendant de Sampwé et échelonnés sur la Lou-Fira, ainsi que plusieurs termitières, sont couverts de moricauds pour qui notre arrivée est un cortège inaccoutumé; tout le village où mène la grand’route s’est porté vers nous; les femmes hurlent la bienvenue, les mâles gambadent follement; et le vieux Sampwé me paraît stupéfait de la bonne grâce que j'ai mise à lui offrir mon hamac.

A 10 h. 45 m. nous entrons dans le boma principal de Sampwé; nous avons fait 11 kilomètres.

Le village s'appelle Ka-Langa ; il ne compte pas moins de 125 huttes, non comprises les dépendances que Michel ira visiter dans l'après-midi; ee gros village se développe sur la rive droite de la Lou-Fira, en un point où la rivière, faisant.un coude marqué, offre à Dardenne une perspective des plus heureuses que le peintre consignera tantôt par une adorable aquarelle, reproduite dans le présent livre.

La Lou-Fira est, ici, appelée aussi Lou-Alaba; les gens que j’interroge à ce sujet me répondent que Lou-Fira et Lou-Alaba c’est la même chose, c’est « la grande eau »; malheureusement cette « grande eau » est bien mauvaise en ce moment; son odeur la rend imbuvable, et cette saveur ne disparait pas par le thé; elle se masque toutefois par le café.

Depuis Lofoi nous n'avons eu que deux fois de la bonne eau : à Lou-n’Koubé et à la N’gabila.

Nous nous installons dans des huttes; j’occupe la demeure du chef; elle est énorme.

Notre installation terminée, je reçois le chef Sampwé et son fils Ka-M'bilo-m'hilo, vu avant-hier à Ki-Swa ; ils offrent à eux deux : une chèvre, douze poules, vingt-six paniers de farine, deux paniers d’arachides; de plus on nous vend, pour trois brasses d’étoffe, un énorme loupé-ngiwé (phacochère) tué à coups de lances, et à 21 heures Ka-M'hilo-m'bilo apporte encore un zèbre que ses chasseurs sont allés abattre à notre intention.

On voit d'ici quelle fête pour tout le monde, car presque tout cela est distribué à nos noirs.

Il y a un soldat en poste à Ka-Langa; il à eu la bonne idée de nous réunir une corbeille d'œufs; ainsi s'explique que nous n’en avons pas trouvé à Lou-Fwa et à Ki-Swa; notre homme avait tout mobilisé chez lui.

Après le lunch, Michel et Questiaux remontent la Lou-Fira pour se rendre compte de l’importance de l’agglomération totale de Sampwé, et voir le confluent de la Di-Kouloué, aperçu tantôt du haut de la termitière.

Entre-temps j'interroge Sampwé qui me dit qu’il y aura, pour nous, deux étapes d'ici aux chutes; nous tächerons de n’en faire qu’une.

Comme l’idée m'est venue de ne pas rentrer à Lofoi par le chemin que nous venons de suivre, je demande au vieux brave si je trouverai un chemin par l’autre rive de la Lou-Fira.

« Oui, est la réponse, si, des chutes, tu reviens d’abord ici; nous te ferons traverser la Lou-Fira et nous « te guiderons, par un ancien sentier peu fréquenté, jusqu’au village Mirambo où passe une bonne route vers « le sud. »

Je demande alors à Sampwé de me fixer à peu près les gîtes d'étape pour le retour par cette route; de ses indications résulte que nous mettrons dix à douze jours pour regagner Lofoi; la route serait bonne: nos capitas la connaissent en partie.

Ces renseignements me décident à adopter le plan de retour par la rive gauche; il en résultera une prolongation de notre reconnaissance; en conséquence, j'écris à M. Delvaux pour l'en avertir; il devra prévenir M. Verdick et nous envoyer un supplément de vivres; je lui donne les détails suffisants pour que le porteur de sa réponse puisse venir à notre rencontre.

Cela fait, je mets l'itinéraire au net et prépare l'observation.

Michel et Questiaux rentrent de leur excursion; les divers groupes dépendant du chef Sampwé — nous somuies chez des Ba-Lembwés — occupent la rive droite de la Lou-Fira, depuis le confluent de la Di-Kouloué {affluent de la rive gauche de la Lou-Fira) jusqu’à quelques 8 kilomètres en aval.

Sur la rive gauche existent des cultures avec huttes de garde; cette rive gauche est d’ailleurs plus basse que la droite, et par suite plus soumise aux crues; il paraît dès lors improbable que les villages que nous trouvons en ce moment sur la rive droite aient jamais été situés sur la rive gauche, dans l'angle sud du confluent de la Di-Kouloué, comme on le trouve encore indiqué sur des cartes

semi-officielles. 11 ne fallait pourtant ni méthodes, ni connaissances, ni instruments spéciaux pour fixer pareil détail. Pauvre science géographique! A-t-elle été et sera-t-elle encore assez impudemment violée.

Michel photographie un énorme récipient à farine ou à graines, sorte de tonneau formé d’une seule bande d’écorce d'arbre (d'un arbre colosse), enroulée selon sa forme cylindrique naturelle, munie d’un fond en bois fixé par une solide ligature, et cousue latéralement par le moyen de lianes; cette écorce est, nous dit-on, imputrescible et inattaquable par les charençons et autres voraces parasites qui demandent au cullivateur noir, comme au blanc, une part forcée de ses récoltes. Et se défendre soi-même contre ces intrus est encore plus sûr, ici comme en Europe, que de compter sur la protection des fétiches, tels que ceux qui sont disposés en série devant la maison de Sampwé : marmites avec eau et coquilles d’escargots; poteaux fichés en

terre dans un tas de cailloux roulés et surmontés d'un vieux pol, ete.

Bonne observation par 15 étoiles.

Mercredi, 17 mai 1899.

Minima nocturne : 15°.

A Th. 10 m., nous franchissons la poterne et le fossé du boma qui encerele le village où nous avons logé. Dès que nous sommes dehors, nos veux sont frappés, dans la direction nord-ouest, par la vue d’un énorme nuage isolé, immobile, touchant le sol; ce sont les Ai-Oubo, — disent les guides et les gens de Sampwé — les Ki-Oubo où vous allez.

Et nous nous arrélons un instant pour contempler cet effet pittoresque qui me rappelle le nuage analogue bien connu des rares voyageurs congolais qui ont vu les chutes de linkissi, ce merveilleux spectacle naturel que des centaines d'Européens, au temps où l’on parcourait encore la route des caravanes Matadi=Léopold- Ville, ont négligé d'aller admirer.

A noter ici que les herbes sont déjà brülées dans le voisinage immédiat du boma de Ka-Langa.

Pendant trois quarts de kilomètre, la route longe la Lou-Fira jusqu'à un groupe de 45 huttes réunies sous l'autorité du chef Ka-Béça et portant aussi le nom de Ka-Langa; là nous obliquons un peu vers l’est pour éviter une zone encore inondée de 1,50 d’eau en ce moment; deux autres groupes de huttes se voient sur le bord même de la rivière, tous dépendant toujours de Sampwé; en aval de ces groupes, la Lou-Fira s'habille d’une belle galerie arborescente qui marque son cours sinueux.

Notre détour nous fait passer le long d’un rideau d'arbres, à une couple de kilomètres de la rivière; entre celle-ci et ce rideau d'arbres s'étend une plaine herbue; les herbes sont généralement hautes; des portions sont déjà brülées; en un point où le sol est dénudé, nous relevons des traces de lions (aflirmation de nos guides); vers le septième kilomètre de cette étape, on se rapproche de la Lou-Fira, en traversant une portion un peu marécageuse; on sort ainsi de la plaine de grandes herbes, à terre noire grasse, et l’on trouve un sol de limonite, parsemé de cailloux roulés et de quartzites. On longe la belle galerie de la rivière, formée

ie

de grands arbres parasols, de borassus nains, de phœnix, ete.; lherbe est moyenne et clairsemée; parfois la plaine est presque nue; la Lou-Fira décrit des zigzags marqués dont nous suivons les cordes; à l’un des coudes où nous touchons la rivière, nous notons des efllorescen”es salines peu abondantes, et de nouveau une bande marécageuse doit être traversée, qui s'étend sur environ 1 kilomètre entre les deux rivières Lou-Silabama el Ki-Fourwa; cette dernière a 75 centimètres de profondeur. Ce méchant passage franchi, nous arrivons au village Ka-Sépa, chef N’géréka; ce village, de construction récente, compte 41 huttes disposées le long de la Lou-Fira ; il n’y existe pas un seul arbre; nous stoppons de 10 h. 40 m. à 11 h. 30 m. pour prendre des renseignements.

Le village possède quatre pirogues, dont on se sert vers l’amont et un peu vers l'aval, car on est proche des Ki-Oubo; son chef N'géréka dépend d’un chef N’sabila dont la résidence est située sur la rivière Lou-A’n'tenzi que nous traverserons tantôt au départ de Ka-Sépa.

Jai ici une nouvelle — et trop fréquente occasion — de constater combien il importe de rectifier les itinéraires (imprimés ou manuscrits) existant à ce Jour; sur ceux dont je suis muni, je trouve la rivière Loua’n'tenzi renseignée sous le vocable Lou-Atéchi; le village du chef N'Sabila s’y trouve porté sous le nom de «Chin-Koka », alors que «Kinkoka » est un fils de N’'Sabila ; enfin ce dernier est appelé, sur ces itinéraires, «Mossapila ». Il y a évidemment des analogies entre tous ces noms; mais l'habitude de désigner les villages par le nom de leur chef (presque toujours mal rendu) est à abandonner complètement sous peine de n'avoir jamais une carte d'actualité, car seuls restent, par transmission successorale, les noms de quelques grands chefs; de plus, comme plusieurs groupes dépendent souvent d’un même chef, on les trouve {ous indiqués sous la même appellation. Il faut fixer le nom de la terre, de celui ou celle qui y exerce l'autorité et, le cas échéant, donner le nom du suzerain; quand, avec cela, on donnera la latitude et la longitude, et l'altitude à quelques dizaines de mètres près, et aussi la déclinaison magnétique, on aura tout à fait fixé les idées.

A 11 h. 50 m., nous nous remettons en marche; la route, qui continue à prendre les cordes des grands arcs décrits par la Lou-Fira, s'infléchit nettement Ouest 10° Nord; en quittant Ka-Sépa on a à franchir la Lou-a-n’tenzi, qui forme marais à papyrus sur 600 à 700 mètres de large; les hommes ont de l’eau jusqu'aux épaules: les boys — des gamins — doivent être portés.

Ces passages marécageux rendent la route désagréable, mais, quand le moment sera venu, des ponts seront facilement jetés là où il le faudra.

La galerie arborescente de la Lou-Fira s’est de nouveau interrompue; sur les deux rives s'étend une large plaine herbue où le gibier doit être abondant, ar nous devons franchir, à certain moment, une haie de traqueurs dont le développement est de plusieurs kilomètres; dans cette haie solidement construite sont aménagées, de distance en distance, des ouvertures munies de pièges variés, constitués les uns par un trou recouvert de branchages, les autres par des lacets,

d’autres encore par des couloirs où le gibier — généralement des carnassiers dans ce cas-ci — s'engage pour saisir un appät formé d’un paquet de mulots

ou de quelque autre petit animal; en saisissant l’appât, l’imprudent fait décliqueter un tronc d'arbre qui l’écrase; Michel photographie un de ces pièges

primitifs, mais sûrs.

Nous approchons des « Ki-Oubo » dont le rude grondement à commencé à Piège à gibier. se faire entendre; le nuage de ce matin à disparu, bu par messire soleil; chose remarquable, nous n'avons pas de ligne de hauteurs même faible devant nous; tout au plus un léger relèvement du terrain, ce qui confirme limpression que nous avions eue ce matin en quittant Ka-Langa, à savoir que les chutes Ai-Oubo (il n’y a plus de doute sur ce nom exact que prononcent invariablement ainsi tous les indigènes) étaient en plaine, alors que les cartes et les renseignements (présentés comme positifs) de nos prédécesseurs, en font une percée dans une ligne de hauteurs.

Sans doute n’ont-ils vu les Ki-Oubo (improprement appelés Djouo sur les cartes) que de très loin: ils ont eu alors une illusion de perspective telle que celle que nous avons eue nous-mêmes hier du haut de la termitière, à l’arrivée chez Sampwé.

Les constatations de fait que nous ferons aux chutes mêmes expliqueront le phénomène.

Le sentier touche maintenant la rivière, qui a repris son admirable et verdoyante galerie; encore un point marécageux, suivi d'un sol de grosses dalles de grès et nous sommes aux Ki-Oubo.

Il est 13 h. 20 m.; l'étape a couvert 21 1/, kilomètres.

Le point est important à tous points de vue; c’est pourquoi, l’âge de la lune étant favorable, nous allons nous installer ici pour quelques jours, aux fins de prendre une série de culminations lunaires; il y aura aussi du travail pour le prospector, pour le peintre et le photographe taxidermiste.

Le campement est dressé dans un site pittoresque, à demi-boisé; malheureusement les grands arbres — à part ceux de la galerie de la Lou-Fira — manquent, et nous devons construire une salle à manger du moment, rapi-

dement installée d’ailleurs, car elle ne comprend qu'un hangar largement ouvert.

Pendant que ce campement s'élève sous la direction de mes compagnons de route, je descends vers les chutes dont le redoutable grondement nous réjouit; ainsi que le montrent nos cartes, les chutes Ki-Oubo forment l'amorce d’une étroite dépression, en

contrebas d'environ 80 à 100 mètres,

Campement aux chutes Ki-Oubo (1599).

relativement à la plaine proprement dite de la Lou-Fira.

C'était bien le nuage formé par le terrible remous des eaux tombant dans cette dépression que nous avions aperçu en sortant de Ka-Langa ce matin, à l'heure où la bute, condensée par le froid de la nuit, s'élève en impalpables gouttelettes jusqu'à 75 mètres de hauteur et plus, en une masse grise où le soleil forme un arc-en-ciel complet dont les jeux, dans cette draperie perpétuellement flottante, sont de toute beauté; puis la chaleur solaire en provoque l’évaporation pour le reste de la journée, et le gros nuage sombre disparaît ne laissant de buée qu’au contact direct de la chute. Les Ki-oubo sont constituées par un escalier de géants dont la dernière marche à 16 à 18 mètres de hauteur à pic; on a ainsi devant soi une succession de violents rapides aboutissant à une chute proprement dite; cet ensemble ne peut s’embrasser d’un seul coup d'œil; pour aujourd'hui — car je dois préparer l'observation de ce soir — je me contente de chercher le meïlleur point d’où se découvre bien la partie d’amont des chutes, que Dardenne viendra peindre et Michel photographier; mes noirs, la machette à la main, ne s’avancent que prudemment, redoutant de dégringoler avec quelque énorme bloc rocheux mal équilibré; comme c’est amusant! car nul accident ne se produit et, après un bon temps de recherches, il me semble que nous avons déterminé le vrai point de vue.

Retournons au camp nous mettre au travail des notes pendant que Michel, Dardenne, Questiaux et De IH. vont à leur tour se remplir les yeux du spectacle gratuit des Ki-Oubo.

Reçu le chef N’géréka qui nous a guidés jusqu'ici et qui présente la coutumière offrande : 12 poules, L bouc énorme et puant, 10 œufs, 17 paniers farine, 2 paniers d’arachides; je note ici que le nom indigène de l’arachide est ka-longa, qui est aussi le nom de l’agglomération de Sampwé. Y a-t-il un rapport quelconque entre les deux? Je n'ai pu le déterminer.

Comme j'interroge N’géréka au sujet de ce qu’on trouve en continuant à descendre la Lou-Fira, il me dit, entr’autres choses, qu'on arrive de suite au village Mo-Lobo, chef Ki-Alwé, qui possède des grottes. Voilà qui accentue l'intérêt de notre excursion.

Pour accentuer nos raisons d’être en joie, l'observation du soir est absolument réussie, par 15 étoiles et a lune (premier bord).

Tout serait parfait si Dardenne, arrivé un peu fiévreux à létape, n'avait dû se coucher vers 19 heures, au lieu de paraître au repas du soir.

Jeudi, 18 mzei 1899.

Minima nocturne : 14°.

Pendant les premières heures du matin, la buée ténue du nuage des Ki-Oubo, irisée par les ravons solaires, comme argentée par places, tombe sans relâche sur notre campement.

M. Questiaux, fiévreux, doit garder la tente; son étude du terrain egt remise à demain.

Dardenne et Michel fixent les chutes; l’un sur toile, l’autre sur plaques.

Pour moi, je mets au courant le Journal de route et effectue le calcul des dernières observations.

Visites intéressantes dans l'après-midi; c’est d’abord le chef Ki-Alwé, du village à grottes dont on nous à parlé hier; c’est un homme bigle et à demi-sourd qui arrive les mains vides, semble tout étonné d'être pourtant bien reçu et promet de nous apporter bientit son cadeau.

Le chef N'géréka nous vient dire le bonjour du voisin; il a apporté un petit pot d'huile de palme : « Fu verras des palmiers, me dit-il, si tu descends jusqu'au village du chef Ki-Ombo. »

Et voici venir précisément ce chef, avec une petite chèvre, un panier mais et trois de farine; son village s'appelle Ki-Boué et on y trouve, en effet, quelques élaïs, grande rareté botanique ici : nous serions à l'actuelle limite, vers le sud, de ce précieux palmier; j'entends la limite actuelle en temps que culture indigène, car — ainsi que je l’ai signalé — il y a de jeunes élais à Lofoi-Station.

De 16 h. 50 m. à 1S heures, nous fixons les trois composantes magnétiques. Et la journée s'achève par une deuxième observation astronomique réussie (11 étoiles et la lune).

Vendredi, 19 mai 1899.

Minima nocturne : 149,9. Il fait frisquet sous la buée léuue qui tombe du nuage des chutes, où le soleil levant se joue à plaisir.

Michel a mal dormi, mais n’est pas hors de service; Questiaux ne pourrait encore quitter le camp; De H. est malade à devoir rester dans la tente.

Dardenne est en bon point; quant à moi, j'ai passé une excellente nuit et me sens tout à fait dispos. Tant mieux, Car il y a du caleul sur la planche.

Les indigènes des environs viennent vendre force vivres à nos porteurs; j'y note des paquets de miongé nanzôvo, OU Canne à sucre.

On se souvient que, le 15 mai, au départ de Ki-Swa, nous avons traversé un village pour lequel nos guides ont donné le nom de Ka-Louissa, chef Ina-m'foumou; aujourd'hui arrive au camp une femme du nom de Moyéba, qui est la « femme-chef » de ce village; je crois comprendre que Ina-m'foumou est le suzerain dont elle dépend; elle offre 22 pigeons, T paniers farine, 4 d'arachides, 1 de pommes de terre el 1 calebasse d'huile de palme, qui est épaisse, presque solide, au lieu d’être fluante et claire comme dans le bas Congo.

Après cette femme-chef, c’est un certain Mwépo, vassal de N’sabila (dont j'ai parlé hier) qui apporte # poules, 15 œufs, 1 régime de bananes et 1 panier de farine.

OS

Il est remplacé en audience par Ki-Alwé, notre demi-sourd d'hier, qui se ramène aujourd’hui avec des airs plus dégagés, car il apporte 7 poules, 3 paniers de farine, 4 de pemmes de terre, 4 d’arachides, 1 de maïs non décortiqué et 2 jarres de tokwa.

Le tokwa est réputé comme la meilleure préparation de pombé; il différerait des ordinaires brassins en ce qu’on ajoute — si je comprends bien — du jus de canne à sucre. Voyez-vous les raflinés! Dardenne, qui déguste religieusement ce breuvage nouveau pour nous, déclare que c’est «le lambic supérieur » de ces pays lointains.

Butte géodésique construite aux chutes Ki-Oubo (rive droile de la Lou-Fira) (1899).

Soirée couverte; toutefois, j'arrive à prendre une troisième observation complète par 7 étoiles et la lune.

Que je dise ici que mes trois observations de culmination lunaire ont donné, comme longitude des Ai-Oubo les trois valeurs suivantes :

17 mai : 927. 1!. 49,39 Est Greenwich.

1S mai : 0'. 41.00 »

19 mai : Dee »

Moyenne : 270. 4. 35,98 Est Greenwich.

Par le transport de l'heure (1 chronomètre) la longitude fut trouvée égale à 270.4. 41,69.

La moyenne des culminations lunaires reçut un poids 9, le transport de l'heure un poids 1, ce qui fournit comme longitude définitive des Ki-Oubo : 27°. 2!. 95! 08 Est Greenwich.

Re nee

Quant à la latitude, les trois observations fournirent

Amie 200% 30/24561S10 IS mai 19,81 19 mai 491070 Moyenne : —9°. 50'. 49,50, avec une erreur moyenne de + #".

En reportant cette position très assurée sur une carte semi-oflicielle dont je suis muni, je trouve que les chutes appelées, sur cette carte, Djouo, doivent être déplacées de 6 à 7 minutes vers le sud et de 14 à 15 minutes vers l’ouest; le déplacement, on l’avouera, valait la peine d’être fixé. Cette peine eût été évitée, si les voyageurs, qui firent les premiers croquis cartographiques de ces pays, avaient été des observateurs, munis de bons

instruments. Je taperai sur ce clou jusqu'à ce qu'il soit enfoncé.

Samedi, 20 mai 1899.

Minima nocturne : 140,6.

M. Questiaux est sur pieds. M. de H. va mieux.

Javais cru, hier soir, que j'allais piquer un peu de fièvre à la suite du travail excessif de ces derniers Jours: il n’en a rien été, heureusement, et je me sens étonnamment dispos.

Nous séjournerons encore ici aujourd’hui pour permettre à M. Questiaux de prospecter les chutes. Notre chercheur d’or part de suite après le déjeuner.

Michel consacre sa matinée à achever d’édifier deux énormes buttes commencées hier et marquant le méridien; elles sont formées de blocs de grès.

Pendant son excursion, j’abats les calculs de l'observation

d'hier.

M. Questiaux rentre pour le deuxième repas; il à trouvé un chemin menant au pied même des chutes; le repas achevé, nous repartons ensemble (Michel nous accompagne muni de son appareil) pour refaire ce chemin.

Pour ce, de notre point de campement, situé à hauteur des chutes grondantes, nous devons nous porter à environ quinze minutes en aval pour trouver une sente de gibier amenant à la rive droite de la Lou-Fira, qu'il faut alors remonter à travers roches, lianes, troncs d'arbres écroulés, etc.

Mais comme on est payé de sa peine par la grandeur du spectacle, moins sauvage et moins sombre qu'à l’Inkissi sans doute, mais plus théâtral, plus décor de fécrie! En particulier, la vue des parois en surplomb qui bordent la Lou-Fira immédiatement en aval des Ki-Oubo, est écrasante de grandeur. Les schistes inférieurs, dont les assises affleurent le niveau actuel des eaux bouillonnantes, ont été rongés horizontalement à grande profondeur, tandis que des portions plus résistantes demeuraient inaltaquées et formaient des piliers d’un mètre; en même temps

les masses de grès qui surmontent les schistes s'avancent en

porte-à-faux, simulant des balcons circulaires, des niches, des La erevasse des chutes Ki-Oubo, mâchicoulis, ete. A la rive gauche, la ligne de la chute se termine (paroi de la rive droiïte, rue du pied de la chute).

par une remontée un peu oblique où s’échelonnent, en cascade verte, des bananiers vigoureux, pendant qu'une partie des eaux s'échappe latéralement en vraie cascatelle de Jardin de plaisir.

Ste

Nous arrivons jusque tout près des chutes, dans le vent frais que souffle la masse liquide s’écrasant devant nous; sur les roches d’où se déverse le flot irrésistible, des plantes à larges feuilles, collées à même la pierre polie, se sont fixées à la dernière saison sèche, et telle est leur adhérence que l'effort d’arrachement des masses d’eau qui glissent sur elles ne parvient pas à leur faire lâcher prise. De-ei, de-là, dans les parois latérales, quelque frais et délicat spécimen d’Adiantum Capillus Veneris. Et toujours les jeux du perpétuel arc-en-ciel, ou plus exactement « arc-en-chute ». Dans les excavations qu'ont formées les eaux en creusant les schistes inférieurs, se révèlent des traces de calcaires apportés par des eaux d'infiltration; M. Questiaux, notre prospecteur, à détaché l’unique et petit stalactite qui, depuis combien d'années! attend patiemment le viol d’un géologue.

Ces traces de calcaire, l’inattendu de cette étroite dépression où tombe la Lou-Fira pour continuer sa

F7 rs a QE. Heat aie Vaux. sn.

Les chutes Ki-Oubo, partie d’amont.

course dans une espèce de sous-plaine formant comme un effondrement dans la grande plaine principale, enfin, la visite des deux chefs Ki-Alwé et Ki-Ombo dont les villages, situés à quelque distance en aval, posséderaient des cavernes, nous décident à ne pas rebrousser chemin, sans avoir poussé à quelque distance en aval des Ki-Oubo.

C’est pourquoi, en rentrant au Camp, j'avertis nos gens d'avoir à se tenir prêts à partir demain matin; toutefois, comme nous repasserons par ici pour regagner Lofoi, les éclopés et notre nombreuse basse-cour ne nous aceompagneront pas; ils continueront à villégiaturer aux chutes Ki-Oubo.

M. Questiaux rédige et me remet une notule sur ses observations de caractère géologiques; je ne reproduirai pas ces renseignements ici; les intéressés les trouveront dans la publication de nos observations de l'espèce qui sera faite par les soins de la Société belge de Géologie, de Paléontologie et d’Hydrologie; notre prospecteur à recueilli les nécessaires échantillons.

J'avais préparé une dernière observation de la lune; mais le ciel couvert ne la permet pas.

CHAPLLRE XTIT

Continuation de la reconnaissance le long de la Lou-Fira, en aval des Ki-Oubo. — Dépression inattendue. — Nombreuses concrétions calcaires. — Affleurements dolomitiaues. — Le village Mo-Lobo et ses grottes (?).-- Curieux passage d’oiseaux. — Le village Di-Boué. — Les Bena-Miteumba. — Les « Mouta» et les prétendus troglodytes du Ka-Tanga. — Palmiers élaïs. — Ruisseau d’eau chaude. — Crevettes minuscules. — indigènes peureux. — Nous reprenons le chemin de Lofoï. — Traversée de la Lou-Fira et de ia Di-Koulouwé. — Le mauvais guide. — Le joli village Di-Sanga. — Encrier vide. — Étapes désagréables. — Le village Ki-Lombé. — Les Ba-Lembwés. — Renseignements ethnographiques. — Froid désagréable. — Zèbres et antilopes. — Traces d’éléphants. — Manque de bonne eau potable. — Pays pauvre. — Les villages Ki-Tabiké. — La Bou’n’Keia. — Vue d'ensemble sur la plaine basse de la Lou-Fira. — Le pays se mouvemente. — Le village Ka-Miba. — Un chef en appareil de guerre. — Arrivée de M. Delvaux. — Le long des hauteurs N'Kôni. — Rencontre de M. et M"° Mac Lackiaen. — Camp de ta Ka-Lin’dila. — Passage de la Lou-Fira. — Le viilage Toupissia et le chef

Mokandé-Bantou, fils de M'Siri. — Beau troupeau de gros bétail. — Curieuse ca5ture d’un serpent-cracheur. — La station du Lou-Kafou. — Nouvelles de M. Voss. — Retour vers Lofoï le long de la falaise des Kou n’déloungou. — La vieille Ki-Pouna, femme-chef du village Ki-Sa. — A propos des larges routes. — Le joli village Ka-Panda. — Un cimetière indigène. — A propos de l’accessibilité de la falaise des Kou-n’céloungou. — Rentrée à Lofoï. — Nouvelles diverses.

Dimanche, 21 mai 1899.

Minima nocturne : 15°.

Départ à 7 h. 55 m.; direction générale de marche : nord 10° Ouest.

En quittant le camp nous avons d’abord une partie de pays très pittoresque, bien boisée; sol de sable et de larges dalles de grès; ce point serait un superbe emplacement de station; les cultures qu'on y développerait profiteraient, en saison sèche, de la journalière buée matinale qu'éparpille au loin le nuage projeté par les Ki-Oubo, buée qui retombe sous forme d’imperceptible poussière aqueuse.

Nous relevons des traces nombreuses d’antilopes, de zèbres, de singes, etc. ; parmi ces traces se distingue une empreinte très grande, que le capita dit être la trace du nimba, animal ressemblant au n'yombe (bufile.. Toutefois nous ne reconnaissons pas le pied du buflle; serait-ce le gnou? ou le rhinocéros? Ce dernier est signalé dans le pays tandis que le gnou ne l’est pas.

Ainsi que je l’ai dit les chutes Ki-Oubo forment, dans la plaine plate que nous avons suivie depuis Lofoï, l’amorce d’une dépression, ou mieux d’une sorte d’effondrement dans lequel se précipite la Lou-Fira: cest dans cet effondrement que va dégringoler le sentier que nous suivons, pour retrouver une plaine étroite en contrebas de la première, d'environ 50 à 60 mètres.

A droite et à gauche de la chute le terrain de la plaine supérieure dessine un bourrelet marqué; de sorte que, si l’on barrait la rivière en rétablissant la jonction entre ces deux bourrelets, on reconstituerait l’ancien lac — aujourd’hui asséché — qui couvrait jadis la plaine où git Lofoï-Station.

Ayant franchi le bourrelet de la rive droite des Ki-Oubo, nous commençons à descendre, d'abord doucement, puis de façon plus accentuée, jusqu’au fond de l’effondrement que je viens de dire et qui n’a pas plus de 3 kilomètres de large, si même il les a; la Lou-Fira se tient plus près de la sous-falaise ouest; le sentier, lui, court le long de la sous-falaise est; nous avons la sensation de retrouver la falaise des Kou’n’déloungou, tandis qu'en réalité on longe une nouvelle série de couches inférieures à celles longées depuis Lofoï, et qui sont encore des grès recouvrant des schistes; le sentier, qui court à travers des herbes tantôt hautes tantôt basses {avec beaucoup d’aloës et des arbustes rabougris), est couvert de nombreux débris caillouteux. Parfois, très rarement, un caillou roulé, un bloc de limonite, quelques fragments d’oolithe; mais ce qui nous frappe surtout, é’est l'énorme quantité de caleaire pur que nous rencontrons, en blocs éparpillés partout; leur blancheur éclatante et leur cassure à grain très fin font dire à M. Questiaux : produits de sources thermales !

Vers le huitième kilomètre la sous-plaine s’infléchit vers l’ouest, les sous-falaises suivant le mouvement ; le coude formé en ce point par la Lou-Fira est marqué par les rapides Mangou, guéables aux eaux basses; ici commencent des cultures annonçant la proximité du village du chef Ki-Alwé; et brusquement nous foulons aux pieds d'énormes affleurements de dolomie; partout émergent des blocs monstrueux de cette roche d’un gris blanchâtre; les surfaces, érodées par les eaux qui ont dû respecter les parties les plus dures, sont caractéristiques.

C’est sur ce sol de roches bosselées, contre la Lou-Fira, en un point où les coins d’argiles sont exceptionnels, qu'est bâti (?) le village Molobo ou N’kiakoméno, chef Ki-Alwé, où nous arrivons à 10 h. 50 m., après une étape de 11 !/, kilomètres. Au nord et au sud, la sous-falaise a deux saillants qui portent le même nom de Ka-To’n'toméné, d’après les dires indigènes.

Le village Molobo compte T5 huttes, plus dégoûtamment sales et ignobles l’une que l’autre, réparties dans une série d’enelos palissadés très solidement, les palissades étant formées de deux et trois épaisseurs de perches.

Ces divers enclos abritent tous une ou deux entrées de mouta (grottes souterraines). Il s’agit, en réalité, de fissures naturelles dans la dolomie; on y descend par de grossières échelles en perches, et lon peut à peine se faufiler dans un couloir étroit, mouvementé, où se voient des amorces d’embranchements en culs-de-sae.

Ces grottes furent explorées par MM. Questiaux et Dardenne. Dans l’une des fissures ils ne sont pas demeurés dix minutes pour avoir tout vu, ou tout au moins ee qu'il paraissait possible de voir. Une seconde fissure n’était guère plus grande; celle-ei offrait sa plus grande largeur au pied de l'échelle d'accès, puis se continuait très élroite. D’après MM. Questiaux et Dardenne il n’existerait pas de communication entre les divers « trous » {ce mot est plus juste) de chaque enclos partiel. Toutefois il serait étonnant que les fameuses retraites, réputées si longtemps inaccessibles, se bornassent à ces

trous, sans communicalion ni issue secrèle : s’y réfugier en cas

d'alerte ne serait-ce pas se livrer sûrement à l'ennemi? Je pense, au contraire, que, malgré son accueil très empressé, le chef Ki-Alwé n’a

Echelle de descente dans les grottes du village Molobo. pas laissé deviner son secret, el que, très probablement, et possible-

ment, les divers « trous » de chaque enclos sont en communication par une fissure unique très étendue, très tourmentée par places, où deux personnes ne pourraient se croiser, et où abondent les chauves-souris. Cette fissure s'étend vraisemblablement au loin vers des sorties tenues

secrètes.

Intérieur du village Molobo et ouverture d’une des grottes (1599).

Quoi qu'il en soit, ces trous ne sont pas habités en temps ordinaire; mais, sur le sol dolomitique, tourmenté et sans revêtement argileux, les indigènes ont établi tant bien que mal leurs huttes dont l'aire est faite, presque pour toutes, de terre rapportée. Il serait impossible de dresser iei une seule tente; et, si répugnantes que soient les huttes, même pour nous qui avons l’habitude d’v loger régulièrement, force est bien de nous en contenter, et de passer la nuit dans les taudis infâmes des prétendus troglodytes, qui ne sortent même pas de leur enclos palissadé pour satisfaire leurs naturels besoins. Pouah !

Pour comble, nous constatons l'existence de punaises; la capita à qui j’exhibe animal en lui demandant ce que c’est, me répond Kou nounka mingi (cela pue horriblement !).

Enfin, la vie de l’explorateur ne peut pas toujours être bourrée de charmes !

Nous essayons de mettre le pilier du cercle méridien en terre; impossible de lFenfoncer à plus de 10 à 12 centimètres; il faut, pour le rendre stable, recourir à de lourdes pierres postes sur les traverses qui relient les pieds; l’instrument est ainsi trop élevé et sa manipulation est difhicile; au surplus, un ciel ouaté de vilains nuages rend inutile notre travail préparatoire.

A notre arrivée, le chef Ki-Alwé nous a offert le « tokwa » (pombé supérieur) de l'amitié. Je le fais causer au sujet des « moutas » et j'apprends, qu’à peu de distance en aval, se trouve le village Ki-Boué, ayant des grottes dans la montagne. Il est possible que demain je pousse une pointe, aller et retour, jusqu'à ce village.

Dans l'après-midi un de nos porteurs se fait pincer volant un pigeon du village; on me l’amène; l'homme demande pardon sur tous les tons, se déclarant prêt à tout faire pour être pardonné. « Eh bien, mon gaillard, puisque tu aimes tant le pigeon, avale-le tout cru !»

D'abord interloqué de ce châtiment plutôt spécial, l'homme voit dans mes veux que je ne plaisante pas, et commence à dévorer son oiseau, la tête la première; après avoir entamé la poitrine il voudrait bien plumer la bête; je le lui défends et il continue avec un si évident dégoût que je larrête à la quatrième bouchée, en lui promettant qu'une prochaine fois il ira jusqu'au bout.

Ses braves camarades se tordent de l'aventure, ce qui vaut mieux pour nous que s'ils prenaient fait et cause pour le voleur. Chaque fois que j'ai trouvé une punition qui provoquait les rires des amis du coupable, nous pouvions être certains d’avoir mieux réussi que par des coups.

Je dois aussi faire punir deux soldats qui ont voulu s'approprier des attributs de danseurs et de féticheurs.

Je note encore ici la fabrication d’une huile comestible à l’aide de la noix n’koussa, qui a la grosseur d’une amande qui serait ovoide; nous en avons ramassé ce matin au départ des Ki-Oubo, sous un des arbres énormes qui la produisent; dure comme la noix du Brésil, la n’koussa en rappelle le goût.

Lundi, 22 mai 1899.

Minima de la nuit : 14°,8.

Bien que notre premier contact avec des habitants de villages à cavernes fut rien moins qu’encourageant j'ai décidé que M. De H. resterait ici avec le gros de la colonne, pendant que nous irions jusqu'au village Di-Boué; nous comptons rentrer aujourd'hui à Molobo.

Mais d’abord déjeunons

Pendant cette importante opération Dardenne s’écrie tout à coup : « Voilà un train qui arrive! »

Effectivement, un bruit analogue à l’arrivée d'un train se rapprochant rapidement, nous atteint et nous dépasse avant que nous ayons eu le temps d’en déterminer la cause. Pourtant j'avais brusquement pensé à un énorme vol d’abeilles; en réalité, il s'agissait d’une bande d’une centaine d'oiseaux noirs, un peu plus gros que des hirondelles, paraissant voler dans une position oblique et filant avec une vitesse prodigieuse. Peut-être leur bruit d'ailes, déjà très marqué par lui-même, est-il encore renforcé ici par un effet d’écho continu provoqué par les parois élevées qui nous encerclent à faible distance !

À Th. 35 m., nous filons allègrement.

Le sentier pique dans l’ouest, restant aussi facile que celui d'hier; pas de marais; nous avons laissé ceux-ci dans la plaine supérieure. Drôle de pays!

La Lou-Fira décrit une grande courbe vers le sud, paraissant longer la falaise de sa rive gauche laquelle falaise s’est naturellement infléchie de même; nous faisons la corde de cette courbe; cette corde est en même temps celle de deux indentations successives de la falaise nord, qui paraît dominer notre sentier d'environ 195 mètres; un ruisseau à sec est traversé, le Ki-Palala large de 2 mètres, lit à fleur de sol, sur roches dolomitiques avec cailloutis de grès, schistes et quartzites; le sentier grimpe ensuite sur le plan incliné d’un éperon projeté par la falaise; au delà se montrent des schistes ardoisiers dont nous prenons échantillons.

Doucement maintenant descend le sentier par une portion de hautes herbes et de belle futaie; à un moment on découvre, dans le nord-ouest, la percée de la Lou-Fira entre les monts Ki-Ama et Ka-Lombo, dont nous avons parlé à la date du 15 mai dernier; très près de nous, les deux sous-falaises qui délimitent l'étroit effondrement où nous nous trouvons depuis hier, se rapprochent fortement par deux saillants, celui du nord dénommé Ka-Niba, celui du sud Ka-n’da-moukola. Et nous voici à un joli ruisseau, le Ta-n’da-moukola qui tombe près d’iei dans la Lou-Fira, après avoir arrosé les plantations et le village Ki-Boué, où nous sommes rendus à 9 h. 5 m., la distance parcourue n'étant que de 5 1/, kilomètres.

Le village Ki-Boué, non palissadé, est infiniment plus propre que Molobo; de plus le chef Ki-Ombo nous a préparé une grande maison où l’on peut loger à cinq, une maison plus petite pour moi, et un local pour les boys et le cuisinier. Malheureusement pas un pouce d'ombre; est-ce que notre réputation nationale, trop méritée, de n’aimer pas assez les arbres nous aurait précédés en ces pays?

Le site étant très joli, de plus une reconnaissance rapide nous ayant montré des choses intéressantes à étudier en détail, je charge Michel d'aller chercher la caravane demeurée chez Ki-Alwé, et midi n’a pas sonné (si l’on peut dire!) que tout notre monde est installé à Ki-Boué.

Les soldats que je fais retourner sur leurs pas avec Michel ayant paru mécontents, je les attrape de la bonne façon; décidément cette bande ne constitue pas une élite.

En attendant le retour de Michel et de la colonne, nous visitons les moutas. Cette fois ce sont bien des grottes et des grottes fort curieuses.

Mais avant de décrire ce que nous en avons pu voir, il me faut reproduire ici quelques extraits de récits de voyage qui n'avaient rien moins établi en Europe que la,croyance à l'existence de véritables troglodytes au Ka-Tanga.

Dans le récit du missionnaire anglais Fred. S. Arnot publié sous le titre : Garenganxe ou sept années de prosélytisme religieux en Afrique centrale, deuxième édition, page 198, on lit :

Les grottes de Sombuwé.

« Janvier 1887. — Les gens que je rencontrai étaient presque tous de la tribu des Ba-Sanga, qui sont les premiers occupants du pays, et dont actuellement il ne reste que quelques représentants. Je comprends à peine encore un mot de leur langage. Poussant vers le nord-ouest, au voisinage des monts Kalasa, j'eus une bonne occasion de voir les fameuses montagnes à cavernes, qui sont habitées.

« La grande caverne a deux entrées, distantes de cinq milles ou plus; on y trouve un ruisseau d’eau courante.

« Il existe aussi, dans ce pays de montagnes, beaucoup de grottes plus petites et de retraites où les indigènes se

cachent. En parcourant leurs villages je pus tout au plus en approcher deux ou trois à la fois. »”

Ce texte est accompagné d’un renvoi au bas de la page, disant :

« L'entrée de ces grottes ressemble à des trous de lapins. Lesdites grottes constituent des retraites si parfaites que Msiri n'arriva jamais à se faire payer tribut par ces populations. Près de l’entrée des cavernes, il y a des champs de mil; les gens redoutaient vivement de me voir visiter leurs cavernes et je dus promettre que je n’en ferais rien, sinon personne

ne se füt approché de moi. »

Sur la carte accompagnant le récit d’Arnot, on trouve, par environ 10°20' de latitude sud et 26°40' de longitude est de Greenwich, lindication : « Mont Kasala, Mont Sombuwé, caves inhabited » (c’est-à-dire cavernes habitées).

Telle l’origine de la légende des troglodytes du Ka-Tanga.

Plus que les autres voyageurs, les missionnaires ont une tendance à être le jouet de ce que l’on a si joliment appelé le mirage africain ; il leur faut du merveilleux à tout prix, et dans leurs récits sévit presque toujours un subjectivisme outré.

Ces grottes, que le missionnaire anglais n'avait pu visiter, devaient revenir plus tard dans tous les récits des voyageurs parcourant le Ka-Tanga; sans que personne eût l’occasion d’en connaître plus que n’en connaissait Arnot, sans qu'on eût pu y pénétrer, on allait en donner des descriptions suggestives, on allait même arriver à exécuter, à Bruxelles, une fresque représentant la falaise rouge des monts Kou’n’déloungou où s'ouvraient les entrées des grottes; vêtus de peaux de bêtes, les troglodytes — hommes et femmes — fêtent le retour des chasseurs dont deux portent, par le travers d’une perche, un superbe zèbre !!!

Grande fut notre déception, lorsqu'au cours de notre reconnaissance, nous visitâmes les grottes du Ka-Tanga.

Mais procédons par ordre.

Dans une communication présentée à la Société royale belge de géographie, le 4 mai 1893, on lit :

« Nous transportämes notre camp à Ki-Pouna, petit village situé sur la rive droite de la Lou-Fira Le 15 avril, nous quitlons ce camp pour nous diriger vers le nord-est, et atteindre le Moéro que nous voulions étudier.

« Nous traversämes la chaine des Kou-n’déloungou à la hauteur de Ki-Pouna, gagnant au sommet une allitude de 1,700 mètres. Cette chaine est habitée par la tribu des Balamotoas, race tout à fait primitive, qui habite dans des cavernes. Ces troglodytes ne font que peu ou pas de cultures. [ls vivent du produit de leur chasse, dont ils échangent une partie avec les Ba-Sangas et les Bas-Chilos, contre de la farine de maïs et de sorgho. Ils fuient à l'approche de tout étranger, pour se réfugier dans leurs cavernes, endroits inaccessibles et bien défendus par d'immenses blocs de pierre qu'ils

précipilenl sur toutintrus qui veut pénétrer chez eux »

Dans la même séance, une autre communication disait :

« Le Kou-n'déloungou est le refuge de la curieuse tribu des Balamolos qui, en maints endroits, habitent des galeries

creusées dans les parois presque perpendiculaires de la falaise. »

La mission dont nous avions le commandement a longé les Kou’n’déloungou le long de leur falaise orientale, en se rendant dans le sud de PEtat du Congo; le long de sa falaise occidentale au retour; elle a traversé lesdits Kou’n’déloungou trois fois, et rien ne nous permet de confirmer les dires prérappelés. Nous sommes certains que les voyageurs cités se sont simplement hasardés à rapporter des «on-dits » soit indigènes, soit européens, surtout européens.

En règle très générale le plateau des Kown’déloungou n'est pas habité; la cause semble en être que l’indigène désire se soustraire aux froids très sensibles de ces hauts plateaux (la température nocturne la plus basse relevée par nous fut de 2 au-dessus de zéro, pendant plusieurs semaines).

A notre arrivée à Lofoi-station (chef-lieu, aujourd'hui abandonné, de la zone Ka-Tanga) le capitaine Verdick, installé depuis huit ans dans le pays, nous certifia n'avoir pas connu de populations sur le plateau des Kou’n’'déloungou. Msiri avait bien autrefois essayé d'y installer un village sous le commandement du chef Chiweélé; cette tentative datait d’une vingtaine d'années; mais ledit village n'existait plus à l’arrivée des premières expéditions belges au Ka-Tanga.

D'un autre côté nous avons personnellement trouvé, sur les bords du ruisseau Ki-Matété (affluent de la Bi-lé-wé), des traces d'anciennes cultures dépendant du chef Ka-Pwassa, dont le village est situé dans la plaine basse s'étendant entre le Moéro-sud et les Kou-n’déloungou. Ces restants de cultures étaient de peu d'étendue. (Voir page 205.)

En réalité, les Balamotwas ont leurs villages, d’une part dans la plaine basse que Je viens de dire, de l’autre dans la vallée de la Lou-Fwa, le long de la falaise occidentale des Kow’n’déloungou. Ils reconnaissent comme chef principal le chef Mou-Founga, qui réside au village Pa-n’sonta, sur la rivière Lou-lchi; nous eûmes l’occasion de traiter avec le chef Mou-Founga et de loger dans son boma. Les Balamotwas, qu'une communication faite à la Société belge de géographie, le # mai 1893, qualifie de « véritables pygmées », ne se distinguent cuère, en réalité, des tribus portant un autre nom. Je fis prendre plusieurs photographies d’indigènes Balamotwas ; les types qui figurent sont de fort belle prestance, et ne donnent nullement l’idée de les qualifier de pygmées. (Voir page 273.)

Un coup d'œil sur la photographie du chef Mou-m'pafou, prise le 11 mai au village N'Gabila, fera justice de cette assertion. Dans la suite de ce récit, Je montrerai plusieurs autres photographies de Balamotwas, tout aussi probantes que celle-cr.

Après avoir — ainsi que nous le disions précédemment — longé la falaise orientale, puis la falaise occidentale des Kou-n’déloungou, en pénétrant dans toutes les indentations; après avoir escaladé cette falaise en cinq places (et, soit dit en passant, on ne trouve que très peu de sentiers permettant d'accéder des plaines basses au sommet de la falaise), force nous est d'établir de visu qu'on ne constate nulle part que les Balamotwas {ou tout autre tribu) habitent des grottes creuses dans ces parois; nous n'avons trouvé nulle part : « les galeries très « étendues creusées dans la montagne et dont les entrées semblent de minuscules portes de temples égyptiens, « pointillant les falaises rouges du Kou-n’déloungou. »

La simple constatation des réalités par nous-mêmes nous conduit donc à annuler les renseignements recueillis par nos prédécesseurs, en ce qui concerne les Balamotwas pygmées et troglodytes; la vérité très simple est que les Balamolwas ont les mêmes villages, les mêmes cultures, les mêmes mœurs, la même taille que les divers groupes ethniques habitant le pied des Kou-n’déloungou.

La vérité ainsi rétablie en ce qui concerne les Balamotwas pygmées et troglodytes, je reviens aux moutas que nous trouvions dans les Mi-Toumba, et non dans les Kou-n’déloungou.

Le village Ki-Boué occupe la rive droite de la Lou-Fira; il est perché au haut de la paroi presque perpendiculaire qui borde cette rivière, et surplombe d’une vingtaine de mètres le niveau de l’eau. Dans cette paroi à pie, que revèt un merveilleux rideau de verdure {lianes, racines, arbres, etc.), s'ouvrent les cavernes, refuges des indigènes en cas d'alerte; les naturels se disent Bena-Mitoumbas.

Le sentier d'accès aux moutas n’est guère engageant, et c’est après un temps d’hésitation très marqué que nous nous y risquons, en prenant la peu noble précaution de nous asseoir pour nous laisser couler jusqu’à un

bout de garde-fou plus où moins solide, plutôt moins. Un faux pas, et lon piquerait une bien jolie tête, droit dans la Lou-Fira. Heureusement on atteint de suite une sorte de plate-forme de 1 mètre à 1%,50 de large, moins raide que le sentier d’aceès; de plus le garde-fou protège contre des chutes vers la rivière,

La paroi verticale où nous sommes accrochés en ce moment est formée par le calcaire qu'enlèvent à Ja dolomie les eaux de pluie, de sources, de ruissellement et d'infiltration. On voit des lianes, de grosses branches, des racines, des masses de brindilles couvertes du dépôt calcaire, et servant en quelque sorte de squelette aux concrétions qui continuent à se développer le long de ce guide végétal, lequel se prend lentement, sous l’incessant dépôt, tandis qu'une nouvelle garniture de plantes varices se projette plus en avant, qui, plus tard, sera prise à son tour, aecentuant le surplomb de cette sorte de marquise au-dessus de la Lou- Eira. {Voir la planche en couleurs.

Nous sommes à une quinzaine de mètres au-dessus du niveau actuel de l’eau, sur une plate-forme suffisamment horizontale, assis sur de gros blocs de calcaire concrétionné. La voûte de la grotte, formée de stalaetites enchevêtrées et devenues d'un brun rougeûtre sous d’abondants dépôts de fumée, se projette, ainsi que nous venons de dire, en une sorte de marquise. De celte plate-forme un sentier quasi vertical descend Jusqu'à la rivière, ce qui permet aux gens réfugiés ici de se maintenir approvisionnés en eau. M. Questiaux se laisse dégringoler jusqu'à la rivière, et constate que la dolomie se continue sous le niveau actuel des eaux. En arrière de la plate-forme, assez bien comparable à un chemin de ronde, s'ouvrent des anfractuosités transformées en logettes. Une première visite n’accuse pas une pénétration bien profonde, quelques mètres au plus. Toutefois M. Questiaux finit par découvrir un joint où il se faufile et peut pousser jusqu’à une vingtaine de mètres; il reprendra ce chemin avec un guide dans l'après-midi.

Une fois réfugiés dans leurs moutas, les indigènes de Ki-Boué peuvent se considérer comme imprenables; peut-être pourrait-on les inquiéter fortement en traversant la rivière et en les menaçant de la rive en face, surtout au

moment où ils essaieraient de descendre à l’aiguade. Sur cette rive gauche on distingue Dans la grotte du village Ki-Boué (rive droite de la Lou-Fira). des cultures avec huttes de garde.

A mes questions : « Comment traverse-t-on la Lou-Fira? Y a-t-il un gué? » on ne répond que négativement : «Il n’y a plus de pirogues; elles sont cassées; il n’y a pas de gué. »

On sent l’indigène méfiant.

L’intense coloration noir-brun sang, dont la fumée a patiné les stalactites, atteste que le refuge a été souvent occupé. Cependant, l’indigène n’a pas songé un seul instant à l’aménager en régularisant les anfractuosités, ou en enlevant les blocs qui gênent ou obstruent en plusieurs points. C'est, qu'en temps ordinaire, les

gens occupent les huttes de leur village en plein air, au milieu de cultures très étendues. Mème, à la saison des pluies, n'aflirment-ils, ils ne trouveraient plus refuge dans ces grottes rendues intenables par les eaux d'infiltration suintant de partout. Ils se contentent alors de cachettes dans la brousse,

Ainsi que je viens de le dire, nous sommes chez des Bena-Mitoumbas. Comme je leur demande où sont les Balamotwas et s'ils ont des grottes, ils se mettent à rire : « Les Balamotwas sont au loin à l’est et au nordest, du côté des montagnes; ils n’ont pas de grottes. » Mes interlocuteurs rient aussi de bon cœur quand je leur dis que les Balamotwas ont été présentés comme pygmées.

Pendant que M. Dardenne prend des croquis et que M. Questiaux recueille des échantillons de roches, je reprends le chemin du village et je parcours celui-ei avec un certain intérêt. C’est ici que, pour la première fois, nous voyons le palmier élaïs chez l’indigène. Toutefois on ne trouve qu'un seul exemplaire de haute taille, faisant le pendant d’un superbe borassus; puis viennent trois élais de 6 à 7 mètres de hauteur, et de nombreux spécimens encore petits, espoirs futurs d’abondantes récoltes d'huile; les quatre palmiers adultes portent de beaux régimes. En outre les bananiers abondent, malheureusement — pour nous — sans régimes mürs en ce moment.

Un peu en aval du village, le long de la Lou-Fira à laquelle on accède par un raidillon de chèvres, se développe une prestigieuse bananeraie où l’on compte les bananiers par centaines et centaines. Les cultures sont très étendues et variées : manioe, pommes de terre douces, ignames, arachides, haricots, maïs, sorgho, mil, courges, épinards, tabac, chanvre, ete. Que nous voilà loin — pour ee village-ei comme pour celui du chef Ki-Alwé qui, lui aussi, possède de très grandes cultures — des troglodytes ne vivant que du produit de leur chasse! En réalité, la chasse et la pêche paraissent bien peu pratiquées ici; aux dires des quelques habitants qui n’ont pas craint de se laisser voir, la pêche ne se ferait qu'aux eaux basses; quant au gibier, il est trop rare dans l’étroite dépression où la Lou-Fira coule ici, dépression dont il serait impossible de sortir facilement, à cause de la muraille verticale de grès qui couronne de façon continue la paroi latérale de ladite

dépression.

Je viens de parler des quelques habitants qui n’ont pas craint de se laisser voir. La journée du lundi 29 mai s'achève sans que femmes et enfants aient été visibles un seul moment. Il est certain que le village est quasi complètement déserté. D’après les capitas de notre caravane, les gens se seraient «terrés » en des points des grottes où nous n'avons pas eu accès; d’après les mêmes capitas, ces grottes s’étendraient très loin. M. Questiaux, dans une nouvelle reconnaissance, à pu pénétrer jusqu’à quelque 25 mètres, puis n’a plus trouvé moyen d'avancer. Pendant qu'il était sous terre, éclairé par un bout de bougie, il entendait résonner fortement le sous-sol sous les coups de pilon des femmes de nos soldats fabricant de la farine; ce serait une indication qu'il y à réellement là des grottes importantes. Mais il est bon de se demander comment lindigène pourrait Y circuler sans lumière; or, il n’est pas même arrivé à l’âge de la torche de résine qu'on trouve chez d’aucunes peuplades du bassin central congolais; employer de simples brandons me parait inadmissible. Quoi qu'il en soit, J'adresse au chef Ki-Ombo de sévères remontrances parce que son monde persiste à rester caché sans raison.

« Nos femmes sont aux cultures très loin d'ici » est sa seule réponse.

Grossier mensonge! Mensonge aussi le manque de pirogues pour passer sur la rive gauche! On se méfie absolument. De nouveau je tire verbalement les oreilles au chef qui, avec ses veux clignotants — mais étonnamment brillants — me parait un fort rusé compère.

Mais pourquoi cette défiance? Il sait comment nous nous comportons partout, et qu'il aurait bien plus d'avantage à se montrer confiant comme tous les chefs vus à ce jour. Un de ses hommes, qu’il a désigné pour servir de guide à M. Questiaux cet après-midi dans la visite des grottes, a faussé subreplicement compagnie à notre prospector, lequel a dû revenir au jour. Je lui fis donner alors deux nouveaux guides, mais il ne put réussir à découvrir autre chose que ce qu'il avait déjà vu. À mes observations, le chef répond qu'il fera chercher ses gens, el que nous aurons une pirogue demain.

Tristes constatations : j'ai payé de mon fond de culotte ma visite aux moutas; en même temps la peau de

mes mains à aussi laissé quelques bribes aux aspérités des roches auxquelles il faut se cramponner pour remonter au jour. Cela ne serait rien, si je ne constatais en même temps que je vais manquer d'encre. Et aucun de mes quatre adjoints n’en a avec lui! Horresco referens!

Remarqué dans le village une paire de cornes de buffle.

Les indigènes qui se laissent voir sont munis d’ares à quatre cordes formées d’écorce d’une liane-jonc: je suppose qu'une seule corde à la fois est bandée et que les autres forment réserve; je demande qu'on nous en apporte quelques-uns à acheter.

De son côté, au sortir des grottes où il a passé plusieurs heures à peindre, Dardenne prend une aquarelle d’une des plus belles convolvulacées que nous ayons vue à ce jour. (Voir la planche en couleurs.

Le cuisinier à trouvé des tomates, et tout serait parfait si les moricauds du village n'avaient ainsi filé avec presque toutes les provisions ; on sait que nous avons laissé notre basse-cour aux Ki-Oubo.

Nous ne trouvons à acheter aujourd'hui que deux poules; pas de pigeons, pas de chèvres, pas de poisson.

Consolons-nous en prenant une observation complète (7 étoiles) par une soirée menaçant de se couvrir rapidement; c’est Juste ce qui peut être pris. Et allons-nous coucher, heureux d’une journée si bien remplie.

Seul M. de H. se couche fiévreux

Mardi, 23 mai 1899.

Minima nocturne : 12 5/,.

Nous passerons la Journée ici pour y continuer les recherches.

Ki-Ombo, à qui j'ai dit hier que nous n'avions plus que deux poules pour cinq blanes, avait d’abord répondu : « Nous n'avons plus rien, ni poules, ni pigeons; nous ne prenons pas de poisson; nous ne chassons pas. » — Le pauvre homme! — La vérité est que tout a été porté aux cachettes. Il n’y a plus de poules et cependant on a apporté onze œufs!

Singulier mélange de méfiance craintive et de désir de nous être agréable, où du moins de ne pas nous mécontenter.

Toutefois, aujourd’hui, Ki-Ombo apporte trois poules. Je lui rappelle sa promesse d'hier, de faire venir ses gens, et lui dis que je serai très mécontent s’il ne tient pas sa parole. Il va chercher huit femmes, presque toutes d’un âge infiniment respectable, et me déclare : « Moi, je fais ce que je peux, mais mes gens ont trop peur. » Il assure encore que nous aurons une pirogue après-midi.

Un de nos capitas apporte trois poissons pris par lui dans la Lou-Fira : un répugnant silure à tête énorme et deux poissons genre anguille à tête de serpent. Michel met un de ceux-ci en formol; Dardenne dessinera l’autre.

De 8 h. 15 m. à 9 h. 25 m., nous déterminons les composantes magnétiques.

Pendant que Michel et moi sommes à ce travail, j'ai chargé M. Questiaux de remonter un petit ruisseau, le Tanda-Moukola, que nous avions franchi en arrivant au village de Ki-Boué. Ce joli ruisselet coule sur Cailloutis; il à de { mètre à 2,50 de large, avec 10 centimètres d’eau cristalline chargée de chaux, ce que nous avait révélé un arbre renversé au bord du ruisseau et qui, dans sa chute, avait emporté à sa base de larges dalles de concrétions calcaires.

Comme nous traversions, en arrivant hier, le Tanda-Moukola, je demandais, suivant l'habitude, d'où venait le Joli ruisseau; un indigène me répond que ce n’est qu'une dérivation de la Lou-Fira. Je le traite de méchant imposteur — une telle dérivation exigerait que l’eau puisse remonter les pentes — mais un autre homme de Ki-Boué explique que l’eau du Tanda-Moukola sort de terre, non loin de la paroi verticale qui encercle la dépression où nous nous trouvons depuis les Ki-Oubo; si nous n'avons pas traversé le ruisseau en

venant de chez le chef Ki-Alwé, c’est, qu'à un moment donné, il disparaît sous terre pour ne reparaître qu'à proximité du village Ki-Boué. En entrant dans ce village, le ruisseau se divise en plusieurs embranchements minuscules circulant dans les plantations du village, et traversant un groupe de huttes défendues par une levée de terre abondamment garnie de plantes et d'arbres. C’est dans ce coin de village qu'existent les palmiers élaïs qui, avec la traversée du ruisselet cristallin, font de ce site un coin romantique. Au lieu de tomber à pie dans la Lou-Fira, ainsi qu'on s’y attendrait, le Tanda-Moukola se perd brusquement à travers les concrétions calcaires où nous avons trouvé les grottes-refuges dont nous venons de parler.

C’est ce ruisseau que devra remonter notre prospector, afin de vérifier les dires de l’indigène qui lui attribue un cours en parlie souterrain.

Avant terminé l'observation magnétique, Michel et moi allons rejoindre M. Questiaux.

A peine a-t-on remonté le Tanda-Moukola pendant une cinquantaine de mètres, en amont du sentier, qu'on trouve effectivement le ruisseau sortant de terre; de plus, son eau est tiède. Continuant les recherches, nous retrouvons le cours d’eau plus en amont, et arrivons à un second point d’où il sort nettement, en deux branches, d’un amas de gros blocs de dolomie. Ce deuxième point n’est guère qu'à quelque 300 à 400 mètres du village; l’eau y est à une température de 30° C.; elle est d’un goût assez fade à cause de sa tiédeur et de la ehaux qui la charge. Dans le filet d’eau limpide se jouent des poissons genre épinoches: M. Questiaux y trouve des crevettes minuscules et de petits coquillages variés: nous recueillons des unes et des autres pour nos collections. ,

Nous rentrons au camp pour le deuxième repas.

M. De H. à dû se coucher à 11 heures.

A 4 heures, le chef Ki-Ombo ne reparaissant pas, je le fais chercher; il se décide à déclarer qu'une pirogue est à notre disposition ; je charge notre prospector d'aller reconnaitre l’autre rive; il devra aussi examiner d’en face la paroï au haut de laquelle nous sommes campés: notre ami revient me prévenir que la pirogue est petite au point de ne pouvoir contenir qu'un seul homme à la fois; de plus elle est en piètre état. Dans ces conditions force nous est de renoncer au passage de la Lou-Fira. Néanmoins je ne crois pas devoir agir contre le chef Ki-Ombo qui me parait obéir seulement à une «venette bleue ». Je me contente de lui adresser de nouvelles admonestations, à la suite desquelles il veut que je reste encore un jour, pour qu'il puisse aller lui-même chercher une autre pirogue, plus grande, chez le chef Ki-Alwé.

Je lui dis que nous ne pouvons rester ici plus longtemps, et que je serai obligé d'écrire au « grand Boula- Matari » que le chef Ki-Ombo est un froussard.

Mercredi, 24 mai 1899.

Minima nocturne : 11°,6. Forte rosée; matinée très froide donnant la sensation de l’onglée; l’eau des ablutions parait glacée. Tous les jours force nous est de faire flamber un grand feu de bois pour combattre le froid qui est loin, très loin d’être agréable, comme on pourrait trop aisément se l’imaginer. d’attire l'attention sur cette impression inattendue, car J'aurai plus tard à coordonner des observations en apparence contradictoires el qui, en réalité, s’interpréteront d’une façon vivement intéressante au point de vue de l’aeclimatement.

Nous partons de grand matin sans avoir revu Ki-Ombo, oublieux de nous faire ses adieux. Maniolo lo ho iaké mongo pa Zoungou! (il à trop peur du blanc) dit l'un de nos capitas.

En repassant dans le lit du ruisseau Tanda-Moukola, nous percevons mieux la tiédeur de l’eau, par contraste avec le froid matinal. Mayi moto! (de l'eau chaude!) s’écrient nos gens étonnés. Bientôt nous revoici à hauteur du village si sale du chef Ki-Alwé, qui, lui, nous attend en confiance, Nous stoppons pendant quarante-cinq minutes pour permettre à M. Questiaux de grimper jusqu'au baut de Ja falaise Kato’n’toméné, au nord du village Kia’ n'Koméno; il me semblait y distinguer de profondes anfractuosités, et comme une entrée de caverne.

Il n’en était rien.

Bien que j'aie l'impression que les indigènes de Kia’ n’Koméno et Ki-Boué pourraient bien ne pas nous avoir laissé pénétrer l’entier secret de leurs grottes, ce que nous avions vu chez eux ne confirmait pas la légende de « troglodytes habitant de longues galeries creusées dans les parois presque perpendiculaires de la

falaise des Kou’n’déloungou ». Ce que nous avions vu, c'était des indigènes vivant de la même vie que tous les autres habitants de ces régions, ayant leurs villages au milieu de grandes cultures au plein soleil. Hs ont découvert, dans le sous-sol dolomitique de ces villages, des cavernes naturelles où, en temps d'alerte seulement, ils se terrent et se tiennent cois et comme ensevelis à Jamais, avec le seul désir de savoir le danger éloigné, äfin de pouvoir reparaitre au grand jour. Aussi n’ont-ils pas cherché à améliorer les moula pour en rendre le séjour plus supportable. Après la description que nous avons donnée des moulta, inutile de signaler qu'il serait plus que dificile d'en « défendre l'accès par d'immenses blocs de pierre que les troglodytes

précipilent sur tout intrus qui veut pénétrer chez eux ».

Pendant notre arrêt près du village Kia’ n’Koméno, j'ai fait prendre les devants à M. De H. avec le gros de la colonne, pour aller préparer les logements chez le chef N’géréka, village Ka-Sépa. En arrivant à 13 heures à ce village nous y recevons la visite du chef N'sabila, le suzerain de N'ééréka, qui à apporté : 5 paniers de farine, 1 d'arachides, 1 d’ignames, 1 de pommes de terre, 1 de manioc et 3 jarres de pombé tokwa.

A Ka-Sépa nous attendaient trois hommes envoyés de Lofoï, savoir : un homme de confiance du poste et deux de nos soldats (un sergent et un non gradé). L'homme de confiance me remet la lettre suivante, de M. Delvaux :

« J'ai l'honneur de vous informer qu'une bagarre à éclaté entre soldats monghélimas, bangalas et mongos, au sujet de femmes, hier soir.

« Un soldat monghélima a été grièvement blessé à la tête, d’un violent coup de bâton, qui pourrait avoir des suites fatales.

« Le coup à été porté par un soldat mongo; la bagarre a été principalement provoquée par le sergent Bandé; j'ai voulu faire arrêter les coupables, mais ils s'étaient éclipsés. Comme il serait dangereux de les garder ici, Je vous les envoie aujourd’hui. Je ne puis les emprisonner, les soldats de leur race faisant de l’esclandre et mes forces ne me permettent pas de leur résister ; je dois donc transiger.

« En vous faisant part de ce déplorable incident, je vous prie de bien vouloir me donner des instructions. »

Outre cette lettre, M. Delvaux nr'envoie une missive de M. Verdick:; ee dernier me fait connaitre qu'il

compte être rentré pour le 1‘ juin.

M. De H. qui avait paru assez remis pour assister au déjeuner et au diner, doit se coucher à 17 heures.

Jeudi, 25 mai 1899.

Minima nocturne : 14,8.

Nous regagnons aujourd'hui le village Ka-Langa.

M. De H reste malade, souffrant surtout de violents maux de tête; il doit se coucher en arrivant à l'étape. Je lui propose de le renvoyer d'ici à Lofoi en quatre jours par le chemin le plus court, pendant que nous prendrons la rive gauche de la Lou-Fira; il préfère rester avec nous.

Técris à M. Delvaux la lettre suivante :

« J'ai l'honneur de vous accuser la réception de votre lettre en date du 20 mai. Vous me demandez des instructions relativement à la bagarre qui s’est produite entre soldats de notre escorte. Comment voulez-vous que je vous dise d'ici ce qu'il y aurait à prendre comme mesures ?

« Vous m'avez envoyé les deux fauteurs présumés de la bagarre; je les garde avec moi et ne pourrai examiner l'affaire qu’à Lofoi, au prix d'une perte de temps, en un moment où je n'ai et n'aurai pas une minute de trop.

« M. Verdick m'annonce sa rentrée pour le 1° juin et me dit que vous irez aux grottes de Ki-Amakélé. Je vous prie instamment de ne pas oublier de montrer à M. Verdick la facon de remonter le chronomètre en ayant soin de bien refermer chaque fois le trou de clef.

« Veuillez aussi montrer la même chose à M. Voss, en lui demandant de ma part de remonter le 733 jusqu'à notre retour; j'ai pris huit observations complètes jusqu'ici; je compte prendre sur la rive gauche de la Lou-Fira un nouvel ensemble de points; tout ce travail serait moins assuré si je trouvais le 733 arrêté à ma rentrée à Lofoï.

« Je vais manquer d'encre — notre excursion se prolongeant — et aucun de mes adjoints n’a d’encrier. Je vous demanderai done d'envoyer un homme à ma rencontre par l'itinéraire que je vous ai fait connaitre dans ma lettre du 16 mai dernier, pour m'apporter de l’encre.

« J’envoie d'ici directement sur Lofoi deux caisses échantillons roches diverses, à remettre à M. Voss: prière de manier avec précaution ces Caisses qui contiennent des concrétions calcaires friables.

« Merci d’avance pour ces divers services. »

Le courrier vers Lofoi expédié, je puis donner audience à notre viel ami Sampwé; le bon vieux chef — que certains rapports présentent sous le jour le plus noir — apporte dans ses bras une mignonne bambinette qui a été fortement brülée à la jambe gauche; j'effectue un pansement antiseptique et laisse à notre hôte une bouteille de sublimé corrosif.

Je me mets ensuite pour le reste de la journée au calcul des longitudes entre Lofoï et Ki-Oubo.

Michel prend la photographie d’un superbe papayer; j'ai déjà dit que ce précieux arbre ne se voyait qu'à titre exceptionnel; le spécimen couvert de fruits que nous fixons aujourd'hui sur la plaque photographique montre que pourtant le pays n’est pas rebelle à la culture des papayers.

Vendredi, 26 mai 1899.

Minima nocturne : 129,7.

Dès 6 h. 30 m., je mets la caravane en route, par petits groupes espacés, de manière à faciliter le passage de la Lou-Fira, qui se fait à environ 1 !/, kilomètre en amont; huit pirogues y sont employées; nous arrivons nous-mêmes en ce point à 8 h. 5 m. et y demeurons vingt minutes pour surveiller le passage des caisses d’instruments ; au point où nous la traversons, la rivière est encaissée de 2%,50 et large de 60; au moment où, sorti de pirogue, je grimpe le talus de la rive gauche, un serpent noirâtre, long d'environ 2 mètres, file du haut du talus vers la garniture de jones qui bordent l’eau; son passage est si rapide que je n’ai pas le temps de lui envoyer le coup de bâton mérité.

Ayant pris pied sur la rive gauche, nous continuons à remonter la rivière pour gagner le confluent de la Di-Kouloué; le terrain parcouru est soumis aux inondations; aussi est-il encombré de hautes herbes, sauf une portion mise en cultures, avec un groupe de huttes, proche la Di-Kouloué, dont nous atteignons le confluent à 9 h. 20 m.

A quelque 200 à 300 mètres en amont de ce point, la Di-Kouloué est bordée de beaux acacias et mimosas couverts de centaines de mérops natalensis, ces merveilleux oiseaux qu’on a justement comparés à des fleurs volantes; ces curieux oiseaux sont localisés; nous les avons rencontrés à Chiromo sur le bas Shiré; depuis ce point nous n’en avons plus vu. Il y à aussi dans les arbres de la Di-Kouloué des perruches, des tourterelles, des pintades; notre coup de fusil, malheureusement, ne donne rien qu’une fuite générale et complète. Dommage, surtout, que nous n’ayons pas un mérops à mettre sous le pinceau de Dardenne !

A son confluent avec la Lou-Fira, la Di-Kouloué à 35 mètres de large, 2 mètres d’encaissement; son eau est trouble, le courant quasi insensible; le crocodile existe dans la rivière.

Les huit pirogues qui ont achevé le passage de la Lou-Fira sont remontées pour assurer le second transbordement; je demande pourquoi on ne nous à pas fait suivre la rive droite de la Lou-Fira jusqu’à hauteur du confluent de la Di-Kouloué, de manière à ne faire qu'un passage d’eau; on me répond qu'il aurait fallu traverser une lagune marécageuse où l'on à de l'eau jusqu'au cou; belles plaines que celles de la Lou-Fira

vraiment !

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