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esprits étaient sombres et tristes. Vers dix heures le ciel s'éclaircit et nous permit de nous approcher avec précaution de la vaste et redoutable embouchure de la Colombia. Nous ne tardâmes pas à apercevoir d’immenses brisants qui s’étendaient à une distance de plusieurs milles, et qui nous présageaient d'une manière infaillible la présence d'un banc de sable. La rivière est traversée par des bas-fonds qui semblent opposer une barrière invincible à notre entrée. Cette vue nous remplit deffroi. Nous sentions que tenter le passage ce serait nous exposer à une mort certaine. Que faire? Que devenir ? Comment nous tirer d’une situation si périlleuse ?
Le 30, notre capitaine, du haut du mât, aperçut un vaisseau qui tournait le cap pour sortir de la rivière. Cette découverte, qui nous réjouit, fut en un instant dérobée à notre avide regard par un rocher derrière lequel le vaisseau jeta l'ancre en attendant un vent favorable. L'apparition de ce bâtiment nous fit conclure que le passage de la rivière était praticable, et nous conçümes l'espoir de nous diriger sur ses traces. Vers trois heures, le capitaine envoya le lieutenant et trois matelots pour sonder les brisants et chercher une entrée favorable pour le lendemain matin, qui était le 31 juillet, fête du grand Loyola. Cette coïncidence nous parut d'un heureux augure et ranima notre espérance et notre courage abattu. Pleins de confiance dans la puissante protection de notre glorieux fondateur, nous le priâmes avec ferveur de ne pas nous abandonner dans notre détresse, Ce devoir rempli,
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nous courûmes sur le pont pour voir revenir la chaloupe montée par le lieutenant. Il n’était pas encore onze heures, lorsqu'elle aborda l’Fnfutigable. Personne n’osa interroger les matelots, dont la triste contenance présageait de décourageantes nouvelles. Cependant le lieutenant assura au capitaine qu’il n’avait rencontré aucun obstacle, et qu’il avait passé la barre la veille, à onze heures du soir, avec cinq brasses d’eau (30 pieds). On mit immédiatement les voiles au vent. et l’Infatigable, favorisé par une légère brise, reprit lentement sa marche majestueuse. Le ciel était serein et le soleil brillait d’un éclat inaccoutumé. Il y avait longtemps que nous n’avions eu une si belle journée ; et si Fentrée de la rivière avait été sûre ce jour eût été le plus beau de notre voyage. À mesure que nous approchions, nous redoublions nos prières. Nous étions prêts à tout événement, et notre prudent capitaine donna l’ordre de sonder la rivière. Un hardi matelot s’attacha au dehors du vaisseau et jeta la sonde. Bientôt nous entendimes le cri de sept brasses. Par intervalles la même voix criait six brasses., cinq brasses. On comprendra sans peine combien nos cœurs battaient à chacun de ces cris. Mais lorsque nous entendîimes le matelot crier : Trois brasses, tout espoir s’évanouit. Nous avons cru un moment que le vaisseau allait être jeté sur les récifs ; le lieutenant dit au capitaine : Nous sommes entre la vie et la mort, mais il faut que nous avancions. Le Seigneur n'avait pas résolu notre perte, mais il semblait éprouver la foi de ses serviteurs. Au bout de quelques instants les nouvelles
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Un second cri de trois brasses vint de nouveau nous remplir d’épouvante. Nous nous sommes trompes de route, s’écria le lieutenant. Bah ! répondit le capitaine, ne voyez-vous pas que l’Infatigable triomphe de toutes les difficultés? Avancez. Le ciel était n° .r nous; autrement ni l'habileté de notre capitaine, ni l’activité de nos marins n'auraient pu nous délivrer d’une mort inévitable. Nous nous trouvions ‘dans le canal du Sud qu'aucun vaisseau n’avait encore traversé. Peu d’instants après nous apprîimes que nous avions miraculeusement échappé au danger.
Notre vaisseau avait d’abord tenu la droite en entrant dans la rivière, mais à peu de distance de l’embouchure, a Colombie se divise en deux branches, formant en quelque sorte deux canaux. Celui du nord, près du cap de Désappointement, est celui que nous aurions dû prendre; celui du midi n’est pas fréquenté à cause des terribles brisants qui obstruent son entrée et sur lesquels nous avons passé les premiers et probablement les derniers. Nous apprîimes aussi que le gouverneur du fort Astoria, ayant apperçu notre vaisseau depuis deux jours, se rendit en toute hâte, avec quelques sauvages, à l'extrémité du cap, et s’efforça au moyen de grands feux, de dra-
peaux et de coups de fusil de nous avertir du danger. Nous avions en effet aperçu ces signaux, mais sans en comprendre le motif,
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Dieu, sans doute, voulait nous montrer qu'il était aggcz puissant pour nous Cxposer au péril et nous en retirer sains et saufs. Que son saint nom soit béni! Gloire aussi à S. Ignace, qui a protégé si visiblement ses enfants le jour de sa fête.
Vers quatre heures et demie, un canot s'approcha de nous : il était monté par des Ingiens Clatsops, ayant à leur tête un Américain établi sur la côte. Les cris de ces sauvages des forêts Ctonnèrent nos pères et les sœurs de Notre-Dame. Nous ne pümes distinguer que le seul mot CATCHE (attrape), qu'ils répétaient sans fin. Notre capitaine leur fit signe d'approcher, et leur permit de venir à bord. Aussitôt l'Américain m'accosta et m’exposa les périls que nous avions courus, en ajoutant qu’il serait veru à notre aide, mais que les Indiens reculèrent devant le danger. Les Indiens, de leur côté, s'efforçaient de nous faire conrendre par signes combien grande avait été leur terreur, car ils 5’attendaient à tout moment de voir notre vaisscau brisé en mille pièces. Ils avaient pleuré pour nous, convaincus que sans l'intervention Gu grand esprit, nous r’aurions jamais pu échapper au péril, Ces braves sauvages avaient en effet raison. Tous ceux qui connaissent l'histoire de notre passage aflirment la même chose, et ne cessent de nous féliciter de notre miraculeuse conservation. La seconde visite que nous reçûmes à bord fut celle de quelques Tchinouks, petite tribu qui habite les immenses forêts des rives septentrionales du fleuve. Les Clatsops, dont le nombre ne s'élève qu’à cent cinquante hommes, occupent
qu'il était ‘ nous eh soit béni!
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approcha Clatsops, côte. Les s pères et listinguer épélaient »procher, méricain ions coude, mais Les Inre Coileur teroir notre uré pour grand u péril.
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ne les rives méridionales. Les Tchinouks habitent trois villages situés au-delà de la forêt. Les hommes s’enveloppent d’une couverture de lit pour paraître devant les blancs; ils sont excessivement ficrs de leurs colliers et de leurs boucles d'oreilles. Leurs mœurs sont très sociables, et nous fûâmes obligés de nous tenir sur nos gardes pour contenir leur trop grande familiarité. Pourvu qu’on ne les renvoie pas, ils sont contents et ne demandent rien de plus. Ils sont d’une humeur pacifique, et comme ils ont peu de besoins, ils mènent une vie indolente et paresseuse. La chasse et la pêche forment leur principale occupation. Leurs forêts abondent en gibiers, et leurs rivières en Saunor, Après avoir pourvu à leurs besoins journaliers, ils restent des heures entières immobiles et couchés au soleil. J’ajouterai qu'ils vivent dans l'ignorance la plus profonde de la religion. Tels sont les Indiens qui ont habitude d'aplatir la tête de leurs enfants.
Le lendemaiu matin, nous aperçûmes un petit esquif qui se dirigeait vers nous. Il portait M. Burney, qui s'était les jours précédents, du haut du cap, si viveinent intéressé à notre sort. Il nous aborda avec une extrême bonté, et nous invita à retourner avec lui au fort Astoria, dont il était l’intendant général, afin que sa femine et ses enfants pussent avoir le plaisir de nous voir. Persuadé que cette visite, après un voyage si ennuyeux, serait agréable à tout le monde, j'acceptai cette invitation avec plaisir.
Pendant que les aïmables hôtes préparaient le di-
ner, nous fimes une petite excursion dans la forêt 3*
…. 58 — voisine. Nous admirions l’immense élévation et la prodigieuse grosseur des sapins, dont plusieurs avaient deux cents pieds de haut et quatre et demi de diamètre. Nous en vimes un qui avait quarante-deux pieds de circonférence. |
Après une course de deux heures, M. Burney nous reconduisit au fort.
Dans une seconde promenade, plusieurs de nos compagnons admirèrent les tombes des sauvages. Le défunt est placé dans une espèce de canot fabriqué d’un tronc d'arbre; on le couvre de nattes et de peaux, puis on le suspend aux branches des arbres ou on l’expose sur le bord des rivières. Nous vîmes dans un seul endroit douz® de ces tombeaux; ils sont ordinairement placés dans des endroits de difficile accès pour les préserver autant que possible des atteintes des bêtes féroces. Non loin de ce cimetière, un de nos frères, plus curieux que les autres, s’avança un peu dans les bois, mais il revint en toute hâte et tout effrayé sur nos pas, disant qu'il avait vu le museau d’un ours qui n’avait pas l’air apprivoisé.
Je partis pour le port Vancouver le 2 dumoisd’août, désirant m’y trouver avant mes compagnons, afin d'informer leR. P. Blanchet de mon heureuse arrivée.
Quant à nos Pères, voici ce qui concerne le reste de leur voyage. Le 3 et le 4, la marche de leur vaisseau fut retardée faute de vent. On pouvait d’un coup d'œil mesurer le chemin qu’ils avaient fait en trois jours. Vers le soir, une douce brise s’élevaet leur permit de continuer leur route. En quelques heures ils
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eurent franchi les écueils qui s'étendent à une distance de six lieues. Cette distance une fois parcourue on peut tenir constamment le milieu du fleuve; il s’y trouve toujours une quantité d'eau suffisante ; mais ses nombreuses sinuosités exigent une manœuvre continuelle.
Ici la rivière est magnifique ; la surface polie des eaux, le courant rapide dérobé aux regards par le resserrement de son lit et des rochers, le bruit sourd des cascades, tout cela est si imposant qu’on ne peut le décrire. On ne se lasse jamais d'admirer la richesse, la beauté et la variété de ces contrées solitaires. Les deux rives sont bordées, dans presque toute leur longueur, par des forêts vierges, et couronnées par des montagnes boisées. C’est surtout dans ces forêts que le grand, Ie pittoresque, le beau, le sublime, revêtent les formes les plus singulières et les plus fantastiques. Depuis le géant des bois jusqu’à l’humble arbrisseau, tout excite l’étonnement du spectateur. Les plantes parasites forment un des traits caractéristiques de ces pays boisés. Elles s’attachent à l'arbre, grimpent jusqu’à une certaine hauteur et alors laissant tomber leurs sommets à terre, reprennent racine, croissent, s'étendent de branche en branche, d'arbre en arbre dans toutes les directions, jusqu’à ce que de nouveau entrelacées, tressées, nouées sous toutes les formes possibles, elles festonnent toute la forêt d’une draperie dont le fond de la plus riche verdure, est nuancé par des guirlandes de fleurs aux mille couleurs. En remontant la Colombia, nous vimes cà
sm 00 = et là de larges baies, au milieu desquelles de jolies petitesîles, semécs en quelque sorte comme des groupes de fleurs et de verdure, offrent un coup d'œil charmant. L'artiste devrait venir ici étudier son art; il y trouverait les vues les plus pittoresques et les plus gracicuses qu’on puisse imaginer : les couleurs les plus variées, les sites les plus ravissants, sont prodigués sur cette terre. À chaque pas les perspectives deviennent plus grandes et plus majestueuscs. Dans aucune partie du monde la nature n’est aussi coquette qu'ici.
Enfin, le 5 août, le vaisseau arriva au fort Varcouver vers sept heures du soir. Le gouverneur, homme excellent et vraiment pieux, accompagné de sa femme et des personnes les plus notables de la place, se trouvait sur le rivage pour nousrecevoir. Aussitôt que le vaisseau cût jeté l’ancre, nous mîmes pied à terre, etnous nousrendîimes en toute hâte au fort, où nous füuies reçus ct traités avec une extrême cordialité. Nous fûünes obligés de nous arrêter huit jours, parceque le R. P. Blanchet, qui n'avait pas reçu ma lettre qui l'informait @e notre arrivée, n’y vint que le 12. A ia première nouvelle, il se hâta de nous.rejoindre et d'ameneravec lui un grand nombre deses paroissiens. fi avait voyagé pendant tout un jour et une nuit, et nous fâmes heureux de revoir ce prêtre infatigable. Bien que notre séjour au fort fût agréable, il nous tardait cependant d'arriver le plus tôt possible au poste que la divine Providence nous avait destiné. Les picuses religieuses soupiraient aussi après leur
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