‹ Missions des Jésuites en Russie et dans l'Archipel GrecChapitre 16 sur 30 · LE PÈKE GILLES HENRY A MADEMOISELLE DE L · texte numérisé non relu

LE PÈKE GILLES HENRY A MADEMOISELLE DE L

Kizlar, le 2 décembre 1810.

Mademoiselle,

Béni soit le Seigneur qui a daigné prolonger vos jours, afin que vous puissiez augmenter de plus en plus le trésor de vos bonnes œuvres, et vous mettre à même de voir plus clairement et d'aimer plus parfaitement le Seigneur dans le Ciel ! Vous devez sans doute cette prolongation à vos aumônes et aux mérites de vos bons exemples : priez le Seigneur et prenez vous-même toutes vos précautions, pour que, lorsque vous viendrez à manquer, vous ayez une héritière qui soit la mère des pauvres, et essuie les larmes que ces membres chéris de N.-S. J.-C. verseront quand ils vous perdront. Je vous remercie beaucoup de la confiance que vous daignez encore avoir en moi : je crois bien que pour votre intérieur, vous n'avez rien perdu , du fait de mon absence. En cherchant le Seigneur avec simplicité de cœur, comme vous l'avez toujours fait, vous aurez san: doute rencontré un guide tel qu'il vous était nécessaire : ne cessez de faire à ce sujet des prières au Seigneur, qui est plus prêt à nous donner ses grâces, que nous ne sommes à les demander. Quoique vous

a\ez une grande dévotion à votre bon ange , ajoutez-y la dévotion aux anges gardiens de tous vos vassaux et de toutes les personnes avec lesquelles vous avez affaire : ce sera un moyen de rendre plus efficaces les instructions et les avertissements que le Seigneur vous donne le zèle et la grâce de faire, pour sa gloire et la conversion des pécheurs. Continuez à faire usage de la grande considération dont vous jouissez pour consoler les affligés , ramener les erT rants, diminuer le nombre des offenses faites au Seigneur. Hélas ! le démon a partout ses apôtres : n'v aurait-il donc personne qui voulût être l'apôtre d'un Dieu qui vous a comblée de tant de biens ! N'oubliez donc jamais que le Seigneur ne vous a jamais fait aucun outrage; sou venez- vous à combien de périls vous avez été exposée, et pour le corps et plus encore pour l'âme; combien de vos amies peuvent être maintenant en enfer! combien en suivent le chemin! combien de familles ont été ruinées, bouleversées, éteintes par la révolution ! Ne vous en serait-il point arrivé de même, si le bon Dieu ne vous en avait préservée? Qui est cause que vous n'ayez point perdu la foi dans votre Samarie où elle est éteinte; que vous n'ayez point perdu toute pudeur dans votre Babylone, où tout est prostitution? si ce n'est la main du Seigneur qui vous a fait plus de miséricorde qu'à tant d'autres ! Pourriez-vous rougir d'un Dieu

qui vous a fait tant de bien , el vous en prépare de bien plus purs , de bien plus parfaits dans le ciel ! Ah ! si vous pouviez voir l'immense poids de gloire que le Seigneur vous prépare, el qu'il est prêt à vous attribuer , pourriez- vous ne pas vous armer de zèle pour empècber les outrages faits au Seigneur, et la perte de tant d'àmes que vous pourrez sauver en les avertissant ? Ah ! mademoiselle, vous aimez le Seigneur : pouvez- vous donc, sans verser des larmes de sang, vous rappeler que vous avez quelques amis dans le monde? et pourrez-vous jouir en paix de la bienveillance de tant d'amis, si vous réfléchissez que le Seigneur n'a point, pour ainsi dire, de vrais amis dans le monde ? Ce Dieu est infiniment saint, infiniment bon, et pour cela il est tant injurié ! Ah! si Dieu était méchant, il trouverait peut-être des fidèles serviteurs ! Mais à quoi bon, direz- vous, cette longue instruction? Mademoiselle, en voilà la raison : c'est que plus le Seigneur vous a donné, plus il exige de vous : témoignez- lui votre reconnaissance en admonestant les pécheurs , en faisant instruire la jeunesse, en distribuant des catéchismes , des chapelets, des croix , établissant des maîtres d'écoles dans toutes vos terres, en exerçant des œuvres de miséricorde corporelle envers les pauvres. Je vous recommande d'abord les pauvres prêtres, les pauvres religieuses dispersées, les pauvres honteux ; et sur-

tout je vous recommande votre pauvre femme sourde, parce qu'elle est plus affligée, parce qu'elle était la dispensatrice de vos aumônes, parce qu'elle est de ma patrie et qu'elle porte le nom de feu ma chère mère.

Ne soyez pas surprise que je vous recommande plus que jamais les pauvres ; c'est à vos bons exemples que je suis redevable du tendre amour que j'ai pour les meilleurs amis du Seigneur, et Dieu m'a fait la grâce de m'envover à Mozdok , où tout notre peuple est très-pauvre, mais quelle espèce de pauvres sont-ils? Ce sont des gens de la première noblesse, ce sont des princes, des princesses, qui ne sont devenus pauvres que pour avoir tout perdu en passant de l'idolâtrie ou de l'hérésie à la religion catholique. Ah ! Mademoiselle, si j'avais ici vos immenses richesses, que je ferais d'heureux, combien j'essuierais de larmes et que j'empêcherais de crimes! Ici, les jeunes filles sont élevées avec tant de soin, que la plupart brûlent du désir de demeurer vierges; mais les parents, n'ayant rien pour les nourrir et les habiller, les marient malgré elles, rendent victimes malheureuses du monde des âmes destinées à n'avoir que Notre-Seigneur Jésus-Christ pour époux. O vous, tendre épouse du Fils de Dieu , que ne puis-je vous avoir ici pour un jour ! Vous verseriez des larmes de sang en voyant cinq jeunes princesses, dont trois sont

nubiles , balayant, lavant notre église, cousant nos habits, lavant notre linge, cuisant notre pain, exerçant le métier de couturières pour nourrir le prince leur père et la princesse leur mère. Mais ellesmêmes elles sont quasi toutes nues , jusque-là qu'un homme d'esprit, n'ayant point d'argent, vient de vendre jusqu'à sa montre et tous ses livres pour leur acheter des chemises et des habits pour l'hiver ! Eh bien! le croiriez-vous ? déjà deux fois des hommes très-riches les ont demandées en mariage, et elles s'y sont refusées, préférant de rester dévouées à un Époux immortel, dans l'oubli et la pauvreté, aux richesses et aux honneurs du monde! Maintenant elles tiennent l'école des jeunes filles. Mais ce qui doit le plus engager les âmes charitables à les secourir , c'est leur ëminente vertu; j'ai vu beaucoup de monastères de religieuses qui menaient une vie trèsexemplaire, et je n'ai rien vu qui m'ait tant édifié que la conduite de ces jeunes princesses.

Je vous prie d'être mon interprète auprès de Mademoiselle A. C. ; daignez aller la consoler de la perte de sa chère sœur, elle ne l'a pas perdue ; mais elle a gagné une puissante médiatrice auprès du Seigneur. Je suis convaincu que Mademoiselle A. multiplie de plus en plus ses bonnes œuvres, en revètissant les pauvres, pourvoyant aux orphelins, et faisant instruire les ignorants. Ouvrez les yeux, Mademoiselle,

et voyez votre Epoux qui vient, il est à la porte, il vous attend, et bientôt les mains des pauvres vous porteront dans le sein de l'Agneau sans tache, pour \ jouir avec lui des chastes délices, et chanter le cantique que les vierges seules peuvent chanter. Faites part à cette demoiselle de ma lettre, dites-lui que j'offrais la sainte Messe pour sa sœur, bien avant de savoir sa mort. Continuez, je vous le répète, Mesdemoiselles, à fermer la bouche aux impies, par une piété exempte de bigoterie, qu'ils feignent d'attaquer; ayez cette piété féconde en bonnes œuvres qui font la gloire de la virginité et le supplice du libertin : soyez les mères, les frères, les sœurs de Jésus-Christ, en accomplissant exactement la volonté du Seigneur, et la faisant accomplir aux autres. Vous trouverez pende compagnes visibles; unissez-vous aux saints anges, priez-les de vous éclairer, de vous conduire; vous aurez peu de soutiens ; cherchez votre force, votre asile dans les sacrés Cœurs de Jésus et de Marie, dans lesquels j'ai l'honneur d'être, Mesdemoiselles ,

Votre très-humble et très-indigne serviteur,

Gilles Heimiï.

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