‹ Missions des Jésuites en Russie et dans l'Archipel GrecChapitre 17 sur 30 · LE PÈRE GILLES HENRY A M. X..., EN BELGIQUE · texte numérisé non relu

LE PÈRE GILLES HENRY A M. X..., EN BELGIQUE

Mozdok, le 2 mars 1812.

Monsieur ,

Quelle joie pour moi d'aller mettre le Seigneur

en possession des pays où il n'avait jamais pénétré ; que j'y dis volontiers la sainte messe ! et toujours j'v reçois les plus abondantes consolations. Voilà deux ans que, traversant le Caucase avec le R. P. Supérieur d'Astrakhan, le jour de l'exaltation de la sainte Croix, nous «émîmes en voyant les tombeaux mahométans sur les plus hautes montagnes, et nous dîmes : Ah! quand pourrons-nous sur leurs ruines arborer la sainte Croix ! A la même heure, on entendit dans les montagnes douze coups de canon : chaque tribu se mit en armes croyant qu'on venait les attaquer. Arrivés à la forteresse , le général catholique, qui seul a des canons dans le Caucase, nous raconta le fait, et nous dit qu'il n'avait point fait tirer le canon, que lui-même avait été épouvanté, qu'il fallait que quelques roches se fussent fendues ; mais moi qui savais que l'on avait entendu de même douze coups de canon dans une contrée où arrivait saint François Xavier en signe de la possession qu'en allaient prendre les douze apôtres, je commençai à soupçonner ([ne la chose pouvait n'être pas naturelle.

L'année dernière nous gravîmes avec un prince polonais une montagne assez haute, en trois heures; sur le sommet nous y plantâmes une croix; notre exemple fut bientôt suivi par les Messieurs et les Dames venus de Saint-Pétersbourg qui firent leurs offrandes au pied de notre croix : c'est ainsi Monsieur^ que nous semons dans les larmes, espérant que d'autres, dans la joie, viendront moissonner avec abondance le fruit de nos sueurs. Il faut toujours qu'il y ait du sang versé pour obtenir la conversion des idolâtres, nous offrons chaque jour le nôtre au Seigneur par un continuel martyr, aidez-nous donc par vos prières. Vous savez quel est ce pays du Caucase ; c'est le plus malsain, où tout manque, où l'on ne trouve ni artistes ni ouvriers; nos paroissiens sont tous des idolâtres, des mahométans, etc. convertis, et il est fort peu de nos paroissiens dont les aïeux aient été catholiques; mais la plupart de ces catholiques étaient restés douze à quinze ans sans se confesser; il y a parmi eux des princes et des nobles; mais on ne les distingue plus que par la noblesse de leurs sentiments et de leurs actions : et leurs filles, à cause de leur pauvreté, sont obligées de garder le célibat, ce qui est une espèce d'opprobre chez elles, comme chez les juives ; ou bien épouser des mahométans, ou des hérétiques; mais généralement elles préfèrent courageusement à ce

parti la croiv et les opprobres de Jésus-Christ. Oh ! si quelque saiut Nicolas venait à leur secours ! Nous avons trouvé ici la maison et l'église tombant en ruine ; nous avons rebâti une maison et une petite église que nous chauffons en hiver., et nous en avons commencé une grande pour l'été que nous ne pouvons achever faute de moyens : ce n'est pas (pie nous n'avons tout donné, nous et notre peuple, car les femmes ont offert jusqu'à leurs présents de noces, leurs bijoux, leur argenterie : beaucoup de personnes d'une autre communion ont aussi aidé à la construction de l'église : nos pauvres peuples nourrissaient les ouvriers; les femmes leur cuisaient le pain, les filles lavaient leurs linges; les princes, les nobles avant à leur tête un général catholique ont plâtré eux-mêmes l'église d'hiver; mais tant de bonne volonté n'a point suffi, et nous sommes forcés de soupirer en entendant les impies, qui sont en grand nombre, passant près de cette église à demi-construite, s'écrier : Où est votre Dieu? Quelle serait votre joie si, après avoir vu des chrétiens renverser les églises, détruire les autels, massacrer les prêtres, vous voyiez des princes qui, hier idolâtres, aujourd'hui convertis, nous aident selon leur pouvoir; si vous voyiez les plus petits enfants nous apporter du lait, du pain, du beurre, etc., etc., tout ce qu'ils ont; si vous les voyiez traîner par la ville des bu-

ches de bois pour chauffer l'église! Quelle serait votre allégresse si vous voyiez nos enfants semblables à ceux de la Doctrine chrétienne, instituée dans les Indes, nous prier de les conduire auprès du moribond, chanter des cantiques à ses pieds; si vous entendiez le malade, sa femme, ses enfants, chantant eux-mêmes, les voisins entrant même par les fenêtres., etc. ! Un père de famille, moribond, consolait son épouse et ses enfants éplorés, en leur ordonnant de chanter avec lui le Stabat Mater, et la prière : Anima Christi , les litanies du saint Nom de Jésus. Quelle métamorphose, quel beau spectacle pour nous qui, à notre arrivée, voyions les parents abandonner leurs enfants, et leurs enfants leurs parents malades ; de les voir aujourd'hui, par un effet de la grâce de Dieu, remplir tous les devoirs de la charité ! Ma plus chère et ma plus agréable fonction, c'est l'éducation chrétienne de ces pauvres enfants qui se confessent toutes les semaines ; c'est la direction, l'instruction et l'entretien des pauvres; et le Seigneur bénit nos travaux. Ce qui rend d'un autre coté notre ministère bien pénible et laborieux, ce sont les militaires; nous en comptons plus de cinq cents catholiques, répandus jusqu'à deux mille versts (dont cent quatre font 25 lieues communes), le long de la ligne du Caucase: il faut affronter tous les dangers, la mort même, presque à chaque

pas pour leur aller administrer les secours de la religion particulièrement une fois chaque année. Ce qui exige de nous encore plus de dépenses et de dévouement, ce sont les passagers qui vont en Géorgie, ou qui en reviennent, dégoûtés de ces déserts; mourant de faim et de froid; les uns dépouillés en chemin, les autres ayant perdu leurs compagnons. Ils arrivent à pied, la plupart malades, quelquefois moribonds : effrayés par la vue des sauvages qui habitent ce pays; par celle du commandant qui est un Tartare ; ils viennent se jeter dans nos bras comme des enfants qui retrouvent leur père. Tous : généraux, ambassadeurs, fils du prince de Géorgie, académiciens , naturalistes, astronomes, tous nous réclament et se réfugient chez nous : quelle belle carrière pour nous, quelle occasion d'exercer la bienfaisance catholique envers des gens qui auparavant auraient dédaigné de nous regarder ! Tous, apprenant que nous avons renoncé aux aises de la patrie, à nos parents, à nos amis pour venir vivre et mourir sans nom, peut-être sans sépulture, au milieu des barbares, dans ces horribles montagnes du Caucase; exposés à des maladies auxquelles n'échappent guère les étrangers, dans ce pays : tout cela touche ces voyageurs qui, oubliant leur impiété, leurs erreurs, se persuadent que notre religion est la seule vraie, et, en partageant avec T. ^

nous notre chétive cuisine, ils conviennent que les seuls prêtres catholiques sont les seuls ministres du Seigneur qui aient une charité universelle, et que leur religion est celle qui vient de Dieu même.

Agréez , etc

Gilles Henry.

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