‹ Missions des Jésuites en Russie et dans l'Archipel GrecChapitre 24 sur 30 · N. Vucino · texte numérisé non relu

N. Vucino

(Extrait des P?^écis historiques, publiés parle R. P. Terwecoren.) U. c

il se servait de tous les petits bouts de papier qu'il ramassait pour écrire ses notes ; et , dans ses lettres , il ménageait tellement celui dont il se servait que souvent il faut une loupe , même à de bons yeux -, pour déchiffrer son écriture si fine et si serrée. Nous en savons quelque chose , et c'est à cette difficulté de lecture que nous devons les erreurs commises dans l'orthographe des noms propres : erreurs dont nous nous excusons et pour lesquelles nous promettons un errata.

Mais cet amour de la pauvreté ne brillait pas seulement sur le papier; le Père Henry l'exprimait • partout. Durant de longues années , sa nourriture se composa d'une sorte de soupe faite avec du son bien bouilli et des herbes amères , dont il se régalait, après y avoir ajouté une bonne dose de vinaigre. Pour dissimuler sa mortification , il assurait que son régime était excellent et lui faisait beaucoup de bien. De plus, il était vêtu comme un pauvre. Sa soutane d'une date fort ancienne était non de drap, mais de simple toile noire devenue rousse par le long usage , un antique chapeau de paille doublé de toile, complétait ce costume peut:être un peu trop négligé, et dont la propreté laissait à désirer.

Nous avons dit que le P. Henry attirait les cœurs par son extrême douceur et charité ; mais jamais ces admirables vertus ne dégénéraient en complaisances,

et ses lettres nous montrent souvent avec quelle énergie il savait dire la vérité. Nous ajouterons ce seul trait. Quand il vint à Rome recevoir ses instructions de la Propagande, le cardinal Préfet (plus tard Sa Sainteté Grégoire XVI) lui dit à sa première visite : « Ah! c'est vous qui avez écrit contre mes amis ! » « — Vos amis, Eminence , lui répondit le Père, ah ! combien je voudrais qu'il fussent aussi les amis de Dieu ! )) Le cardinal ne répliqua pas un seul mot.

Sachant que dans une des îles de l'Archipel où il donnait la retraite aux clercs et élèves du séminaire, tous se confessaient à l'évêque, il n'hésita pas à s'élever avec force contre cet abus, et cela en présence du prélat qui, touché des raisons alléguées par le prédicateur, nomma immédiatement un confesseur pour les élèves et ne voulut plus en entendre un seul .

Pour montrer à quels soins minutieux la charité du P. Henry savait descendre, le P. Jean Caro cite ce fait : « Quand j'arrivai à Chio pour commencer mes études en août 1842 , le Père se trouvait à la campagne et sans livres ; mais aussitôt , pour ne pas me laisser perdre le temps , il se mit à composer une grammaire pour mon usage. »

Le P. Henry savait être libéral de son temps quand la charité le demandait ; mais il l'économisait toujours et surtout clans ses rapports avec les personnes désignées sous le nom de dévotes et avec les

religieuses : sa direction était un heureux accord du suaviter et du fortiter ; mais il observait scrupuleusement le br éviter tant recommandé par saint Ignace.

Afin de mieux utiliser le peu de temps qu'il donnait à la récréation, il l'employait à faire des chapelets, et nous verrons dans ses lettres comment il occupait les loisirs du bon chanoine, plus tard Mgr Zaloni, à coudre des scapulaires de la sainte Vierge.

Nous voudrions, en terminant ces pages, copier celles que nous avons lues avec tant d'intérêt dans le journal d'un jeune voyageur, compatriote du P. Henry (le fils de M. le comte Gérard Le Grelle, actuellement Recteur du scolasticat de Louvain) , qui, en 1840, eut la consolation de voir le vénérable missionnaire à Syra. Nous pouvons toutefois résumer ces pages, et ce que nous avons dit nous-même en ce peu de mots : Le P. Gilles Henry avait auprès de tous et gratta sermonis, et fama sanctitqtis.

LE PERE GILLES HENRY AU REVEREND PERE RAYMOND BRZOZOWSKI, ASSISTANT D'ALLEMAGNE.

Tiniec. près Cracovie, le 29 mars 1829.

Mon Révérend Père ,

Pox Christi.

Etant revenu d'Asie en 1827, avec le R. Père Woyszvv illo, mon supérieur , je ne veux pas tarder plus longtemps à vous dire combien cette contrée que nous avons dû quitter offrait à la Compagnie l'espérance de riches moissons. Déjà, en effet, l'Arménie est délivrée du joug des Perses , et il est certain que les Arméniens schismatiques ne passeront jamais au schisme des Russes. Dès les premiers temps de la séparation , les Grecs invitèrent à plusieurs reprises les Arméniens à se réunir à eux ; mais les Arméniens , avant les Grecs en aversion, U. I

auront moins de peine à se réunir aux Latins. Danl> ce moment-ci , leur retour à l'Église serait d'autant plus facile qu'ils n'ont point de docteur qui les éloigne de nous, la plupart de ces faux prophètes ayant été tués par les Perses , à l'époque de l'invasion de ces derniers en Géorgie.

Le colonel Masorewicz , excellent catholique et ministre de Russie en Perse , m'a raconté il v a cinq ans qu'un traité de paix avait été conclu entre la France et la Perse. Ce traité fut signé en 1810, par le général Gardane, sur l'ordre de Napoléon. Ce dernier voulant montrer aux Perses qu'il n'était pas inférieur aux anciens rois de France, et qu'il traitait avec eux de la même manière, il fit insérer la clause suivante dans le traité : « La France aura le droit d'envoyer des Jésuites en Perse. » Ainsi, s'il plaît à Dieu, et si les circonstances deviennent plus favorables , les Nôtres, au nom du roi de France , pourront aller évangéliser ce pays , où les catholiques sont nombreux encore , mais se pervertissent de jour en jour , parce qu'ils n'ont pour les guider que des Arméniens-unis , mariés et peu instruits , ou même des prêtres infectés de nestorianisme.

Voilà ce que j'ai cru devoir communiquer à Votre Révérence. Je me recommande instamment à ses saints sacrifices et prières , et je la prie de m'obtenir du R. P. Provincial des reliques des saints

avec les authentiques. Qu'elle veille à ee qu'on n'abandonne pas dans les classes la méthode scolastique de saint Thomas. Dernièrement , dans un exorcisme , le diable s'écriait par la bouche d'un énergumène : c< Quel est ce docteur de Paris , ce sophiste , ce Thomas d'Aquin ? Qu'est-il, comparé à moi? Quel pauvre génie, comparé au mien ! Ce fut un misérable sophiste. Cependant , je suis forcé de le dire , Dieu m'oblige à le confesser présentement : j'ai toujours été vaincu par lui. » Voilà ce que nous avons entendu de nos oreilles , il y a un mois.

Je suis avec un profond respect , etc..

Gilles Henry.

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