SACRÉ-CŒUR
Tiniec, le 28 juin 1829.
Mesdames ,
Je bénis le Seigneur de ce que, après avoir mêlé mes larmes et mes craintes aux vôtres pendant quatre à cinq ans, de ce que, après avoir, depuis bientôt trente ans , en Angleterre , en Pologne et au Caucase , gémi sur votre captivité , il m'est permis
maintenant de vous féliciter d'avoir rompu généreusement les chaînes qui vous attachaient au monde, dans lequel vous n'avez séjourné qu'autant de temps qu'il en fallait pour recueillir les exemples de perfection que vous donnaient votre sainte mère , votre religieux père et pour consoler messieurs vos frères.
Ah ! quelle gêne, quelle contrainte douloureuse, quel tourment , quelle croix pesante je vous voyais porter , lorsque votre cœur étant déjà tout à Dieu ; le malheur des temps vous forçait à entendre le langage fastidieux du monde.
Lorsque vos dames de Rome me faisaient le récit de votre obéissance dans le noviciat , de votre activité , de votre facilité à exécuter tous les ordres , je me disais en moi-même : Faut-il être surpris que, délivrées d'une longue et pénible captivité , elles prennent leur élan vers l'objet de leurs désirs ? Veuille enfin le Seigneur vous faire oublier au milieu d'une sainte paix les amertumes qui vous ont si longtemps navré le cœur !
Courage donc, Mesdames; livrez-vous tout entières à l'attrait de la grâce ; en goûtant et voyant combien le Seigneur est doux, n'oubliez pas de le remercier sans cesse de ce qu'il vous a , pendant quarante ans, conduites et protégées dans le désert, et enfin, préférablement à tant d'autres qui l'auraient
mieux glorifié que vous peut-être, vous a, par sa pure miséricorde , introduites dans la terre promise ! Courage donc , Mesdames ! . . . Les pas les plus difficiles sont passés , il ne s'agit plus que de vous reposer en paix dans le sein de Dieu. Vous l'avez si longtemps cherché dans les gémissements , les craintes et les larmes ! Maintenant que vous l'avez trouvé, vous goûterez mieux la douceur de sa possession, vous conserverez ce trésor avec plus de soin et vous mettrez plus d'empressement à lui plaire et à devenir de jour en jour plus agréables à ses yeux. Auriez-vous osé vous promettre , lorsque vous voyiez partout les temples profanés , que vous demeureriez un jour sans crainte dans la maison du Seigneur, dans le sanctuaire de sa gloire et le temple où il distribue ses faveurs ?
A quels transes , quelles inquiétudes n'étiez-vous pas livrées , lorsqu'après quinze jours , un mois , vous assistiez toutes tremblantes au saint sacrifice?
Combien de fois, oubliant la timidité et la faiblesse de votre sexe, vous mettiez- vous en route, la nuit, pour assister aux saints mystères, grâce à la faveur des ténèbres qui dérobaient vos pas aux impies et ne les laissaient apercevoir qu'aux saints Anges ? Que de nuits vous avez passées toutes tremblantes , également alarmées du danger de profana tion où étaient les vases sacrés et des périls que
courait le prêtre ; et toute la nuit attentives au moindre bruit, pour pouvoir discerner s'il était occasionné , ou par le ministre du Seigneur qui venait pour votre consolation, ou par les hommes féroces que la haine de Dieu même armait contre la liberté et la vie de ses fidèles ministres. Ces temps sont passés , bénissons et adorons les voies admirables du Seigneur des miséricordes.
Depuis l'an 1 808 , nous avions au Caucase une belle image des Sacrés Cœurs de Jésus et de Marie ; mais nos peuples ou plutôt l'ennemi des hommes ne nous permettaient pas de l'exposer dans l'église à la vénération publique.
Pour la tirer de la poussière où elle était dans la sacristie , il a fallu que Dieu envoyât une maladie mortelle au Père Henry ; il avait déjà reçu l'extrèmeonction, il allait bientôt paraître au jugement de Dieu. Pour se le rendre favorable , il pria S. Exe. M. le général Del Pozzo , en considération des soins qui l'avaient ramené à Dieu, d'user de son autorité et de faire exposer sur l'autel l'image des Sacrés Cœurs, malgré la résistance des paroissiens. La chose s'exécuta , et ni le P. Henry ni le peuple ne purent alors résister à la miséricorde du Sacré Cœur de Jésus. Le P. Henry fut guéri le même jour et le lendemain célébra la sainte messe et prêcha la dévotion au Sacré Cœur.
Tout notre peuple s'empressa de faire des confessions générales; et deux princesses géorgiennes, prémices de cette nation, se consacrèrent au Seigneur dans le tiers-ordre de Saint-Dominique. On ne tarda pas d'ériger au Sacré Cœur un autel spécial qui est toujours environné d'adorateurs et devant lequel tous ont reçu la consolation , le soulagement et la délivrance dans les adversités et les tentations. Mme la colonelle Woronski, se trouvant au désespoir, à Saint-Pétersbourg, vit en songe l'image du Sacré Cœur et entendit une voix qui lui disait : « Va rejoindre ton mari au Caucase ; j'aurai soin de toi. » Elle se mit en route , arriva à Mozdok et trouva dans notre église la même image du Sacré Cœur qu'elle avait vue en songe. Depuis 1812 elle a couru beaucoup de dangers, mais le Seigneur l'a toujours conduite et secourue. Ayant dû , il y a trois ans , sortir de la Russie , je rencontrai cette dame dans une ville des frontières; elle allait manquer de moyens de subsistance , mais huit jours après, Mme la comtesse Plater se chargea de pourvoir à sa subsistance pour le reste de ses jours.
Permettez-moi maintenant , Mesdames , de vous rappeler qu'étant consacrées au Sacré Cœur de Jésus, vous devez non-seulement vivre pour lui , mais comme lui. Il n'a pas besoin de vos hommages , quoiqu'il y ait tant de droits ; mais ces droits,
il les lègue à notre prochain , aux pécheurs , à nos frères errants. C'est donc à leur salut que vous devez concourir si vous voulez vous acquitter de votre dette envers votre aimable Sauveur, qui veut que par là vous le glorifiez.
Quelle ample carrière se présente aux yeux d'une à me qui aime son Dieu !
Tant de libertins , tant de scélérats , tant d'impies ont des associés , des amis , des coopérateurs à leur malice et trouvent quantités d'hommes qui leur sont constamment dévoués ! Tandis que notre Dieu, notre Seigneur, par cela seul qu'il est le Saint des saints , trouve si peu de vrais adorateurs qui lui soient constamment fidèles ! Ah ! renonçons à tout, taisons le sacrifice de toutes nos inclinations et consolations pour ne chercher que les intérêts et l'unique gloire du Seigneur en lui procurant des adorateurs qui le serviront mieux que nous, si nous leur faisons bien connaître ses divines perfections , comme nous avons eu le bonheur de les connaître dès notre enfance.
Vous devez vivre comme Jésus-Christ envers le prochain, évitant toute aigreur , toute dureté, mais avant envers tous des entrailles de miséricorde. Ne désespérez donc jamais du salut de personne , et faites voir à tous les pécheurs que vous espérez qu'ils seront sauvés. La plupart persistent dans l'impiété
et le péché parce qu'ils désespèrent ; ils en sortiraient s'ils avaient l'espérance d'obtenir leur pardon et le paradis. Parlez-leur donc de la miséricorde du bon Dieu , de cette miséricorde qui a été si merveilleuse envers vous.
Dites-leur comme saint François Xavier : « O mes frères , ô mes compagnons , nous avons un Dieu qui est meilleur que nous ne le pouvons croire ! »
Vous me direz peut-être : « Mais nous ne sommes ni prêtres, ni missionnaires. » Mesdames 3 le caractère sacerdotal n'est pas absolument nécessaire pour ramener les pécheurs. « Le salut des âmes offre une ample carrière , dit notre Père saint Ignace ; il s'obtient surtout par la prière et les saints désirs. »
Mais pour que vos prières obtiennent la conversion des Grecs et de tous les peuples au milieu desquels j'ai passé et qui ne connaissent et ne servent pas le Seigneur , il faut, dis-je, qu'elles soient accompagnées d'une foi et d'une confiance héroïques.
Animez donc vos prières d'une foi vive, faites-les porter au pied du trône du Très-Haut par les archanges protecteurs du royaume et des églises de France et de votre patrie, par les anges gardiens de tous leurs habitants, par leurs saints patrons, et surtout par tant de martyrs et de confesseurs, victimes de la révolution. Présentez leur sang, leurs larmes, leur
pénitence, au Seigneur irrité, en compensation des outrages ([ne lui font nos contemporains. Prenez courage : si le ciel a été irrité de notre temps, il a été aussi héroïquement honoré. Une seule messe célébrée ou entendue en s'exposa nt à tant de dangers pendant la révolution plaisait au Seigneur plus que des milliers de messes célébrées ou entendues dans un temps de paix sans courir de risque, « Une action héroïque, dit Notre Père saint Ignace, l'emporte de beaucoup sur des centaines d'actions vulgaires ou ordinaires. » C'est surtout lorsque l'iniquité abonde que le Tout-Puissant déploie la force de son bras pour seconder les efforts de ceux qui, cherchant sa gloire, s'opposent au torrent qui inonde le monde. Le démon et ses suppôts entraveront vos efforts; mais ne craignez rien, nous dit le Sauveur, « j'ai vaincu le monde ». Oui, Dieu dont nous prenons les intérêts, qui a livré son Fils unique à la mort pour sauver les pécheurs, ce Dieu qui par sa grâce habite en nous est plus grand que le démon qui commande dans le monde; d'ailleurs le seul nom de Jésus prononcé avec foi fait fléchir tous les genoux dans le ciel, sur la terre et dans les enfers. Priez donc pour la France et surtout pour notre patrie, mais avec foi, avec espérance. Enlisant la vie des Saints par Surius, je vois que notre patrie a peuplé le ciel : recourons donc à tant de nos concitoyens régnant dans le ciel,
intéressons-les en faveur du lieu de leur naissance et de la notre. Vous ne les connaissez peut-être pas. Ah ! n'est-ce point à leur pouvoir que nous sommes redevables de ce que notre patrie n'est pas devenue idolâtre, de ce que nous n'avons pas nous-mêmes perdu la foi, de ce que tant de vertus héroïques se sont pratiquées depuis près de quarante ans et se pratiquent encore dans notre patrie? n'est-ce pas à leur intercession que plus de cent cinquante Belges drivent leur vocation à notre genre de vie et travaillent partout à la vigne du Seigneur? Mais tandis q 'ils combattent sur la terre, tandis que tant de sa nts avocats plaident la cause de nos compatriotes au pied du trône de Dieu, ne cessez pas, Mesdames, à l'exemple de Moïse, d'élever vos mains vers le ciel pour nous obtenir la victoire.
Quelque longue et peut-être importune que puisse vous paraître ma lettre, je ne puis cependant la terminer sans imposer encore un tribut à votre dévotion, en cas que Madame votre Supérieure daigne permettre de vous en acquitter. J'espère voir refleurir bientôt la religion dans la Hollande à laquelle Dieu parait vouloir montrer dans le ciel un intercesseur né dans ce même royaume desPavs-Bas. Je parle du Vénérable P. Pierre Canisius, néàNimègue; il entra dans notre Compagnie trois ans après qu'elle fui confirmée, et devint l'apôtre de la Belgique, de l'Ai-
lemagne, de la Bohème et de la Pologne. Il fut la terreur des hérétiques; le conseil, la lumière, le soutien, la consolation et l'exemple des catholiques. Il est mort en 1 597 à Fribourg où son corps est conservé. Sa vie vient d'être réimprimée à Avignon. Le procès de la béatification ayant été interrompu lors de la suppression de notre Société, Dieu a suscité, pour reprendre et promouvoir une cause si salutaire à notre patrie, le Père Delacroix, Jésuite Belge, né à Courtray et qui depuis quelques années habite à Rome, fl livre maintenant à la presse le procès de la béatification de son vénérable concitoyen. J'invite tous nos compatriotes à s'unir aux démarches du R. P. Delacroix, à lui faire passer tous les secours pécuniaires indispensables aux dépenses immenses qu'entraînera l'expédition de cette cause. Il n'est, je crois, personne qui ne doive s'empresser de concourir à cette œuvre, afin que la sainte Église se hâte de proposer aux fidèles et surtout à ses concitoyens la gloire de celui que le ciel a glorifié, parce que pendant sa vie il a lui-même toujours glorifié et fait glorifier le Seigneur.
Mais, craignant de faire quelque gaucherie qui nuise à une si belle cause, je m'adresse à vous, Mesdames, où vivez en France, où est l'école des belles manières et du bon goût , et qui appartenez à une famille si honorable et jouissant à juste titre d'une
si grande considération, pour solliciter, afin d'accélérer la béatification du Vén. P. Canisius, des secours destinés à Rome. Etant encore en Belgique, je manquais alors, comme vous le savez, de l'usage et des façons nécessaires pour solliciter des grâces temporelles; loin de m'en instruire davantage, j'ai vécu vingt ans et plus dans les déserts, parmi des gens simples, avec lesquels, au lieu de l'échafaudage des coutumes et de la gêne des compliments, on se contente de dire : « la tête en bas » . Non pas que là on coupe la tète, car il n'y a point de guillotinas, et les Tartares, toutTartares qu'ils sont, me respectaient. Ces mots signifient : Je baisse la tête. Cette tête en bas ou moralement coupée, si vous le voulez, est comme le sel qui entre dans toutes les sauces; elle signifie compliments, salut, civilités, respect, honneur, etc. : la tête en bas honore les princes, les nobles, les patriciens, les esclaves, hommes et femmes. La tête en bas demande tout, souhaite tout, obtient tout. Avec « la tête en bas », le P. Henry a bâti une église qui coûte trois mille francs, un hospicede douze mille; a dépensé pour les malades et les pestiférés la même somme, quoique lui-même fût toujours gueux. Vous trouvez dans cette lettre ma tête en bas, habillez-la à la française, envoyez-la prêcher la cause du Vén. Canisius près de messieurs vos frères. Vous savez que l'un d'eux me doit encore deux balles de café; je les
lègue au Père Delacroix pour les intérêts du Vén. P. Canisius. Envoyez ma c< tête en bas » chez tous vos amis ; ils n'oseraient refuser ce que leur demande la « tête en bas », sans quoi je leur dirais : Avec ma tête en bas j'ai obtenu des secours des hérétiques , des schismatiques, des mahométans, des persans, et même deux louis de deux Juifs pour bâtir une église, etc., et
vous, messieurs! Je m'arrête, l'application ne
sera pas nécessaire. Pardonnez la longueur de ma lettre, j'ai voulu réparer le temps perdu; depuis vingt ans, je gardais le silence, et c'est peut-être la dernière fois que je vous entretiens. Enfin, les viellards ne finissent point, et si vous me trouvez en faute, je veux en faire pénitence, et peur cela je vous engage à prendre votre revanche.
En attendant je me recommande à vos saintes prières et suis tout entier dans les Sacrés Cœurs de Jésus et de Marie, Mesdames, votre, etc..
Gilles Henry.