‹ Missions des Jésuites en Russie et dans l'Archipel GrecChapitre 26 sur 30 · LE P. GILLES HENRY A M? X... EN BELGIQUE · texte numérisé non relu

LE P. GILLES HENRY A M? X... EN BELGIQUE

Vienne, le 1er décembre 1829.

Messieurs ,

Le 28 juin je vous écrivis de Tiniec près de Cra covie la lettre incluse. Un pressentiment m'a ver

— lotissait que je devais encore voyager. Accoutumé depuis ma jeunesse à travailler activement au saint des âmes , je languissais de n'avoir d'autre travail que d'enseigner la théologie à nos jeunes religieux sans pouvoir parler de Dieu au peuple. L'élection prochaine de notre Général m'annonçait un changement. Bientôt en eflet le P. Jean Roothaan, né à Amsterdam et le même que feu mon frère a conduit chez nous en 1804; actuellement âgé de quarantequatre ans, très-érudit et plein de mérite, a été élu notre Général. C'est un heureux choix pour le salut de notre patrie. Le P. Janssen, aussi notre compatriote, a été élu secrétaire de toute la Société. J'ai donc retardé l'envoi de mes lettres et me suis empressé d'écrire à Rome pour être transféré en Italie où, sachant déjà la langue , je pourrais travailler plus utilement , et même enseigner les langues orientales à ceux de nos Pères qu'on destinerait pour les missions de l'Orient. Mais il n'était pas nécessaire que j'écrivisse : déjà on avait décidé de m'appeler en Italie. Je suis donc parti le 21 avec un de nos théologiens polonais appelé Ohrompalski, jeune homme d'une famille distinguée , qui , foulant aux pieds les honneurs et de grandes richesses, se rend à Rome où il sera moins connu et fera mieux connaître son Sauveur.

J'avais, pendant vingt-deux ans, vécu dans les

déserts où je voyais les hommes contents d'un jardin , d'un petit champ; les autres, joyeux auprès d'un petit troupeau qui leur fournissait toutes les choses nécessaires : partout j'avais remarqué la tranquillité , la paix de ces pauvres gens. En traversant la Galicie et venu à Vienne, j'ai trouvé des êtres en apparence plus ornés , plus instruits , plus affables, mais réellement malheureux. Là chacun court, tous s'agitent, tout est en action ; on va , on vient , on crie. La tète, les yeux, les mains, tout est en mouvement; tous sont rêveurs, inquiets, etc. Mais où cela va-t-il finalement aboutir? Il faudra tout quitter ! Vivent les peuples contents de peu !

Notre arrivée à Vienne fait une salutaire impression. La vue de mon jeune compagnon qui a si généreusement renoncé au monde ; le récit de nos voyages et l'exposé de ce qui reste encore à faire, tout ranime la ferveur; tous bénissent le Seigneur, beaucoup nous portent envie , quelques-uns de nos vieillards eux-mêmes voudraient avoir encore la force de nous suivre , mais leur présence est nécessaire ici où il v a tant d'erreurs et de scandales , et où le Seigneur Dieu des miséricordes conserve encore des âmes saintes , des hommes savants et brûlants de zèle pour la cause de Dieu.

Pour moi qui devais faire quelquefois deux cents lieues avant de trouver un catholique , je me fais

une fête d'arriver à Rome , où tous adorent et servent le même Dieu ; où reposent les corps des apôtres, de tant de martyrs et de saints. J'aurais bien désiré mourir dans les lieux qu'ils ont arrosés de leur sang. Mais Dieu en a disposé autrement. Je verrai l'Italie et Rome, mais je n'y mourrai pas, et en cela je bénis la miséricorde du Seigneur envers moi. Le spectacle religieux de Rome et de toute l'Italie , les bons exemples de mes confrères m'auraient sans doute enchanté, et je n'aurais rien désiré tant que de mourir au milieu des saints ; mais la vie civile si raffinée, sujette à tant de gêne, de dissimulation, eût été pour moi un supplice plus dur que la mort. Je regretterai toujours la sincérité, l'innocente ingénuité de nos sauvages; je pleurerai toujours la perte de la précieuse liberté dont je jouissais de pouvoir parler le langage de la vérité sans fard, sans déguisement. Aussi pendant ces deux dernières années je déplorais ma captivité. en présence de Dieu seul, et il a daigné exaucer mes vœux, car, sans que j'aie fait à ce sujet aucune demande à nos supérieurs, ils m'avaient, depuis trois mois, destiné à la mission de deux îles de l'Archipel dont la principale est Tine. La je devrai faire usage des langues italienne, turque, arménienne et de la grecque vulgaire , je dois donc encore apprendre cette dernière langue. Il y a un évêque dans l'île, et nos Pères y

ont une maison. Il n'y a pas longtemps que notre dernier missionnaire y est mort. Depuis plus de huit ans je me sens porté pour la Grèce , j'ai de grandes espérances de sa conversion ; je brûle surtout du désir de voir nos Pères introduits à Constantinople , et l'ile de Tine n'en est pas éloignée. Je m'affligeais depuis longtemps du mauvais état où sont les missions de l'Orient et je ne pouvais y remédier; mais j'espère maintenant de pouvoir les secourir , car ces missions appartiennent à la Propagande qui est une congrégation de cardinaux chargée d'envoyer des missionnaires chez les hérétiques et les payens; or, maintenant me voici attaché à cette congrégation aux frais de laquelle je vais aujourd'hui à Rome, et de Rome je m'embarquerai pour l'Archipel.

Il me reste , monsieur , à vous prier, vous et vos amis et tous ceux qui m'honorent de leur bienveillance, de vous intéresser pour moi auprès de Dieu, de lui recommander mes travaux et les peuples pour le salut desquels le Seigneur m'envoie. Si vous avez le bonheur d'avoir conservé la sainte foi et la crainte de Dieu, par quelles larmes et quels sacrifices vos ancêtres et vos parents ont-ils obtenu du ciel votre prédestination ? Faites donc pour les autres peuples ce qu'on a fait pour vous. Joignez- vous tous à moi pour remercier le Seigneur des faveurs singulières dont il a daigné me combler..

Qu'avons-nous vu en Belgique si ee n'est une longue série de prodiges envers nous? En quittant votre chère famille, je parcourus une partie de l'Allemagne, d'où je revins en Belgique, de là en Hollande, toujours la mort ou l'exil devant les veux, et le Seigneur me conduisit sain et sauf au milieu de tant de dangers. En Angleterre nos terreurs se multiplièrent, et notre zèle pour la foi faillit nous faire déporter à Botany-Bay. Ma chère sœur serait morte mille fois si elle avait pu savoir l'état où je me suis trouvé pendant plus de deux ans à Londres. Enfin, embarqués pour Saint-Pétersbourg, les tempêtes nous

ont portés tantôt sur les côtes de 1 Ecosse, tantôt vers le nord de la Norwége. Arrivé en Pologne, je ne pus faire que quatre mois de noviciat. Bientôt je fus fait chef du pensionnat. Enfin après un an et demi , avant même d'avoir fait mes vœux, je partis pour le Caucase, où je trouvai la peste, qui nous désola six fois et où j'eus les fièvres dix années de suite. Deux fois je fus pris par les habitants du Caucase qui ont la coutume sauvage d'échanger leurs prisonniers pour une chèvre , un mouton ou un cheval selon que le prisonnier parait plus ou moins fort pour le travail. Quant à moi, ces barbares me renvoyèrent en me recommandant de ne plus m'exposer.

Mais rien ne me fait admirer la providence du

bon Dieu comme sa protection envers nous contre les mauvais esprits, c'est-à-dire les démons. En effet le Caucase était en partie habité par des payens et des schismatiques : l'enfer ne pouvait souffrir que nous vinssions y établir le culte du vrai Dieu sur les ruines de son empire. Nous de notre côté nous faisions nos efforts pour délivrer les corps et les âmes de ceux que cet ennemi des hommes possédait, lin grand nombre d'habitants étaient possédés du démon,, ils avaient une force prodigieuse, imitaient la voix des animaux, révélaient des choses secrètes. Personne ne pouvait habiter avec eux ; ils rompaient leurs chaînes ; mais dès que nous étions dans les environs, ils criaient de toute part : Voilà notre ennemi qui arrive !

Partout nous avons ouvertement combattu ces mauvais esprits par les prières publiques , et les hérétiques ont rendu témoignage à notre religion en voyant tous ces possédés, que plusieurs personnes ne pouvaient tenir, tomber à nos pieds lorsque nous leur faisions le signe de la croix, ou leur jetions de l'eau bénite. J'obligeais les démons à déclarer ce qu'ils pensaient des hérétiques, et ils criaient tous ensemble : « Ce sont nos amis, nous vivons en paix avec eux ; mais toi barbare, prêtre français, nous ne pouvons te souffrir , pas même te regarder dans les yeux. » Un d'eux tenant en main un petit morceau de

bougie s'écriait: « Quelle petite chandelle, et cependant elle me brûle cruellement. » Quand on lui jetait de l'eau bénite, il hurlait et disait : « Tu crois me jeter de l'eau, et tu me jettes du feu.» Un autre, le jour de S. Jean-Baptiste, me disait : «Je ne serais pas parti, un vieillard me chasse, fais de moi ce que tu veux.» Lucifer lui-même était venu l'année passée pour secourir quantité de démons que nous voulions chasser. Lucifer fut obligé de rester lui-même dans le corps du patient, tant qu'il n'en fut chassé par les prières. Comme nous lui défendions de se laisser secourir par les autres démons, il fit l'impossible pour me tuer. Enfin il avoua sa faiblesse en disant : « J'aurais voulu te fracasser, mais Dieu ne le permet pas. » Il arriva un soir, lorsque nous faisions les prières sur le patient, que les démons in férieurs dirent àLucifer : «Votre divine majesté, vous souffrez, nous ne pouvons vous secourir, vous souffrez et nous souffrons, restez donc seul, nous nous en allons », et ils partirent en faisant un bruit horrible.

Le démon ne cessa de nous donner de l'occupation durant tant d'années. Un de ces mauvais esprits m'a juré, en partant, que quand même je vivrais deux cents ans, il ne cesserait de me persécuter, et il tient parole. Lucifer m'a juré de me revoir à la mort ; mais Dieu , malgré mon indignité , n'a cessé de me protéger. Ces mauvais esprits me jouent continuellement

de vilains tours que Dieu fait tourner à mon salut. Remerciez donc le Seigneur pour moi.

Saluez > je vous prie , tous nos amis et parents ; consolez ma sœur , mon frère, et dites à tous qu'ils ne craignent point pour moi. Le voyage de mer m'est favorable. Quant à ce fait de mon éloignement, ils doivent m'en féliciter ; je serais mort si j'étais resté en Europe ; mon esprit était toujours dans les missions.

Communiquez avec beaucoup de discrétion les révélations que je vous fais : car la foi étant absolument affaiblie, on ne croit plus rien à tous ces faits merveilleuv qui sont cependant communs et très-réels. Si vous voulez m'écrire, adressez vos lettres au Révérend Père Aloysius Landes, Supérieur du Collège germanique à Rome, pour M. l'abbé Henry. Si je m'arrête dans mon voyage, je vous écrirai dès en arrivant, en Italie ; en attendant, j'ai l'honneur d'être, Monsieur, votre très-humble et obéissant serviteur,

Gilles Hejnuy.

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