‹ Missions des Jésuites en Russie et dans l'Archipel GrecChapitre 27 sur 30 · LE P. GILLES HENRY A M. Z. EN BELGIQUE · texte numérisé non relu

LE P. GILLES HENRY A M. Z. EN BELGIQUE

Rome, [premiers mois de] 1830.

Monsieur ,

Depuis mon départ de la Belgique, j'ai toujours couru la carrière des combats, dans laquelle j'étais entré dans ma patrie ; la persécution v a été comme le noviciat de ce qui m'attendait déjà en Angleterre, mais bien davantage au Caucase. Ce fut en 1807 que j'y fus envoyé, et j'entrais à Mozdok lorsque la peste sévissait. Nous y avons eu six fois la maladie, qui là ne se gagne que par le contact. Depuis sept heures du matin jusqu'à midi, et depuis deux heures jusqu'à six, j'étais au milieu de mille à douze cents malheureux à qui le plus souvent je devais fournir le pain, le bois de chauffage, les remèdes, les emplâtres, le tabac, l'eau-de-vie, les bottes, etc., etc.

Deux pestiférés furent guéris au moment où ils communièrent; j'eus le bonheur d'être préservé de la peste que je craignais peu; mais si le bon Dieu n'avait pas pris soin de moi, j'aurais dû bien des fois la contracter, car pendant plus de deux ans j'ai passé une partie de la journée dans les hôpitaux, où étaient de six à sept cents malades et fort malproprement tenus. J'ai été plusieurs fois infecté de la contagion,

j'ai eu alternativement toutes les fièvres, et même ce genre de fièvre nerveuse qu'on appelle typhus ; ces fièvres ne m'ont pourtant jamais tellement alité que je n'aie toujours trouvé des moments libres pour administrer les malades, dont le nombre a été considérable, car nous avons eu douze mille Polonais, tous prisonniers de guerre, qui presque tous ont été à l'hôpital. Je n'ai jamais été bien portant jusqu'en 1 81 5 ; depuis cette époque je suis plus robuste.

A peu près huit cents Russes se sont convertis dans les hôpitaux, beaucoup de luthériens, de mahométans de toute nation ; mais les conversions eussent été bien plus fréquentes et plus universelles si les lois russes n'obligeaient pas quiconque change de religion à embrasser celle de l'empire. Notre paroisse s'étendait à peu près depuis la mer Caspienne jusqu'à la mer Noire, ce qui fait l'espace de près de quatre cents lieues, si l'on va droit chemin; mais notre route était double, parce que nous devions chercher nos catholiques qui sont dans les forteresses situées au milieu des montagnes. Les habitants du Caucase sont tous ou mahométans ou payens; ils croient gagner le ciel en tuant un chrétien, et mériter la palme du martyre s'ils viennent à être tués. Grâce à ce fanatisme, ils infestent jour et nuit toutes les routes, volent également bétail, hommes et femmes et font un indigne commerce de la vie d'un homme,

le changent pour un oudeux chevaux, pour des bœufs,

des vaches, et même pour une chèvre; ils entrent quelquefois la nuit dans nos villes, mettent un mouchoir à la bouche d'un homme en forme de bride, l'emmènenten esclavage. Pour mon compte, ils m'ont pris deux fois, mais ils m'ont de suite rendu la liberté. J'ai donc été plus de vingt ans ayant constamment la mort sous les yeux : en voyageant, je trouvais quelquefois toute la route jonchée de cadavres, arrosée de sang ; on rencontrait, à chaque pas, des pieds, des mains, des tètes coupées, des cadavres épars ! et cependant je vis encore, sain et sauf.

Il y a des déserts depuis Mozdok jusqu'à Saratow^ c'est-à-dire l'espace de cent soixante lieues, habités par les Calmoucks et des Tartares Nogaïs; ceux-ci sont très-doux ; je les voyais trois à quatre fois par an; quand je m'avançais jusqu'à trente lieues dans le déserf, ils m'invitaient dans leurs tentes, me présentaient d'excellente viande de mouton, de la crème, du beurre et du lait caillé; les enfants étaient les premiers à s'approcher de nous, et comme nous portions le crucilix sur la poitrine, ils s'informaient de la signification de la Croix ; en moins d'une heure ils avaient pris connaissance de notre religion et fait part à toute la population de ce qu'ils avaient appris. Malheureusement les lois russes nous défendaient de les baptiser, il s'en est pourtant converti chaque année

quelques-uns en secret. Beaucoup se servent de notre eau bénite clans les maladies et en reçoivent la grue- L'ison. Quantité de ces Tartares ont été possédés du démon, je les en ai délivrés facilement, comme aussi quelques Calmoucks. Ceux-ci sont pavens ; mais les mystères de notre religion ont une grande force sur eux, et ceux qu'on baptise restent bons chrétiens. Cette nation semble toucher aussi à l'époque de la miséricorde de Dieu envers elie. Là on achète sa femme ; un mari en prend un nombre proportionné à ses richesses, il paie pour une femme dix à vingt chevaux, des bœufs, des vaches, etc., au père de son épouse. Si celle-ci se sépare, celui qui l'épouse doit restituer les chevaux, etc., au premier mari. Un Circassien avait deux femmes , l'une Circassienne et l 'autre Calmoucke; je baptisai cette dernière, son mari demandait de moi des chevaux ; je lui répondis : Ce n'est pas moi, c'est Dieu qui enlève ta femme. Alors il se tut. Ces peuples ne restent que huit à quinze jours dans un endroit pour paître leurs troupeaux; ce terme expiré, vous voyez tout un village ambulant, ils portent leurs tentes dressées sur des charrettes, dont les roues sont de six pieds de hauteur, ou sur des chameaux ; toute la famille est dans la tente, sur la charrette, les poules sont sur le toit, et le coq au sommet; vous voyez ainsi trois cents maisons ambulantes; les brebis précèdent; les chevaux

et le gros bétail suivent la tente. C'est une nation très-hospitalière : dès qu'un étranger entre dans leur tente, fût-il même leur ennemi, sa vie est en sûreté ; dès l'instant fusils, pistolets, poignards , toutes les armes sont suspendues près de la porte; le plus robuste de la maison garde l'entrée; si celui-ci est tué, les hommes, les femmes, les enfants se succèdent, et il faudrait massacrer toute la famille avant de parvenir à l'étranger, qui, s'il passe la nuit dans la tente, est forcé, pour plus grande sûreté, de se coucher entre deux vieux Tartares (ah ! que c'est dégoûtant, va dire M. X.). Entre temps quelques Tartares à cheval battent continuellement la campagne, pour découvrir si l'ennemi ne vient pas. Ces peuples mangent de la viande de cheval crevé, mais ils retiennent encore quelque chose de la vie patriarcale. Je passais chaque année trois mois dans le désert ou j'avais une église et sept familles catholiques; le reste était des Tartares et nous faisions vie commune.

Comme les sauterelles avaient ravagé nos moissons , nous manquions de pain; mais si quelqu'un qui avait de la farine s'avisait de cuire du pain , le Père Henry se rendait le premier auprès du four, la colonie le suivait ; et le pain tiré du four était tout mangé à l'instant. Le lendemain on examinait si la fumée ne sortait pas de quelque autre four. Si quelqu'un tuait un bœuf ou un mouton , le P. Henry

et toute la communauté mangeaient de cette viande tant qu'elle durait. Le reste du temps , nous nous nourrissions de fromage et de lait caillé , et passions quelquefois cinq ou six jours sans pain. On s'assied par terre, le P. Henri, comme le plus cligne, s'asseyait sur un baril, vous l'eussiez pris alors pour Bacchus. Les jeunes gens servent les vieillards qui mangent la viande sans fourchettes, avec les doigts ; les vieillards se levant , la jeunesse se met non pas à table , mais à terre , assis en forme de grenouilles, et achèvent de manger les restes.

Voilà une esquisse de la vie que j'ai menée dans le désert. A la ville j'étais médecin, architecte, cuisinier, jardinier , fleuriste , soldat , etc. , etc. Comme les maladies , surtout les fièvres, y sont fréquentes , je n'ai guère passé de nuits sans aller visiter et administrer les malades. Mozdok est le passage pour l'Asie , nous avions donc chez nous fréquemment de célèbres voyageurs , Français , Espagnols, Allemands, Hollandais, Anglais, Hanovriens, Suédois, etc., etc., qui recevaient l'hospitalité chez nous ; quelques-uns se sont convertis , tous sont partis nos amis. Nous avons vu un certain Beke nommé R.... colonel: c'est un aventurier et un sujet dangereux ; il fait tous les personnages; avec vous il fera le pieux; mais si l'occasion se présente de faire sa connaissance , défiez- vous-en ,

c'est un mauvais sujet. J'apprends que M. Y..., fils du ministre, et congédié de la marine espagnole, est aussi en Belgique. Si vous le voyez , il vous donnera des détails sur moi ; il m'a bien connu , mais ne formez aucune liaison avec lui, c'est un maçon évadé des prisons de l'Inquisition. Je dois sous peu partir pour l'Archipel ; nous occuperons, je crois, trois îles , celles de Tine , Syra et Naxie. Déjà nous sommes quatre Pères , les PP. Franco , Sicilien ; Quéralt , Espagnol ; Kuczynski, Polonais ; et Henry , cosmopolite. Peut-être ajoutera-t-on encore deux Pères et trois Frères. Trois de nos théologiens , un Sicilien, un Polonais et un Français, étudient l'arabe pour aller au mont Liban ; six autres étudient l'anglais pour aller en Amérique. Dans l'Archipel nos catholiques sont en très-petit nombre, eu égard à la multitude de Grecs schismatiques; j'y rencontrerai donc encore bien des croix, car les Grecs sont une nation infidèle , inconstante, fourbe, etc.. Mais Dieu est partout !

Gilles Henry, S. J.

Nota. — Entre la lettre qu'on vient de lire et la suivante se trouve une regrettable lacune de dix-sept années. Heureusement elle est en partie compensée par les détails adressés aux Pères de la Province de Lyon, par le P. Gilles Henry, sur l'ensemble de ses travaux dans les missions de l'Archipel.

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