LE P. PIERRE JACOBS, A SA FAMILLE, A DIEST (BELGIQUE
Polocz, le 16 avril 1805.
Mes chers Parents,
Si parfois il me vient en esprit que ces contrées ne possèdent pas des villes aussi belles que celles de mon pays, je m'en console par l'idée que ce n'est pas la paix extérieure, mais celle de l'âme que j'ai cherchée. Au reste, je ne saurais ambitionner
(1) Nous croyons utile de placer ici la note que le P. Jean Gagarin a bien voulu rédiger, pour exposer l'origine de la mission d'Astrakhan , et faire connaître les travaux apostoliques des Jésuites répandus sur les bords du Volga.
« Un journal hebdomadaire de Saint-Pétersbourg, Les Entreliens spirituels, a publié cette année ("20 mars, 17 avril et 6 mai 4 865) une série d'articles sur la mission catholique d'Astrakhan. Les matériaux qui ont aidé M. Coustodief à rédiger ces articles ont été empruntés aux archives ecclésiastiques d'Astrakhan.
« Voici ce que nous y trouvons, relativement aux Jésuites :
« Au commencement du xixe siècle, les Capucins disparaissent; ils sont remplacés par les Jésuites. Ceux-ci étaient à Astrakhan habituellement au nombre de cinq. Dès 1802, ils avaient été chargés par le gouvernement russe de donner les soins de leur ministère aux catholiques des colonies allemandes de Saratow, et bientôt après ils s'établirent dans la ville d'Astrakhan. Ils ne tardèrent pas à
des bâtiments plus beaux que notre collège, cette merveille du pays, qui fait honneur au roi de Pologne, Etienne Bathori, son fondateur. Je puis vous assurer que je n'en ai pas vu de pareils dans ma patrie. Je ne dis pas sous le rapport des
se concilier l'estime et l'affection non-seulement des catholiques, mais encore des Russes. C'est encore notre journaliste qui le dit, quoiqu'il semble leur en faire un reproche.
« En 1807, avec l'autorisation du gouvernement, ils ouvrirent un pensionnat dans lequel on enseignait le latin, le français et l'allemand. Le pensionnat était très-fréquenté, il y avait même des élèves du séminaire russe qui allaient y recevoir des leçons. Ils étaient dans le ravissement des soins affectueux dont ils étaient l'objet.
« Notre auteur dit que cela n'est pas étonnant, quand on songe à la grossièreté qui régnait alors dans les séminaires russes, et surtout dans celui d'Astrakhan. Les Jésuites étaient dans les meilleurs termes avec les autorités civiles et ecclésiastiques. Bientôt ils établirent une mission pour les Kalmouks, et ils virent leurs efforts couronnés de succès. Mais cela ne devait pas durer longtemps. Dès 1816, les Jésuites avaient ordre de quitter les deux capitales Pétersbourg et Moscou, et en 1820 ils furent chassés de l'empire. Cependant à Astrakhan, grâce à l'affection et à la confiance que leur témoignaient les habitants, ils purent demeurer jusqu'en 1824. Il y a encore aujourd'hui dans cette ville des gens qui se souviennent de leur départ. Non-seulement les catholiques, mais encore beaucoup de Russes orthodoxes les accompagnèrent hors de la ville en versant des larmes.
« M. Coustodief, en terminant ce récit, ajoute : « Il faut en conclure qu'à Astrakhan les Jésuites avaient su se montrer du bon côté, et personne ne s'aperçut de ce qu'ils étaient en réalité. »
c Nous avons peine à croire que cette observation soit de
ornements somptueux, sous lequel vos anciennes abbayes l'emportent; mais je parle de la grandeur , de la solidité et de la symétrie de l'édifice, dont le grand corridor est d'environ cent-cinquante pas, fort large, et de la hauteur de trois stades. Notre
M. Coustodief; la naïveté serait trop charmante. Gomment! il y a cinq ou six Jésuites à Astrakhan, ils y demeurent vingt-deux ans, ils sont en contact continuel avec les habitants, et pendant ce quart de siècle, ils sont si habiles, qu'ils parviennent à se faire prendre pour de braves gens, à se faire estimer de ceux-là même qui ne partageaient pas leurs croyances! De plus, on ne veut pas les laisser partir, et quand il faut céder à l'impérieuse nécessité, tout le monde les reconduit en versant des larmes. Et la conclusion de ce récit, c'est que c'étaient d'abominables scélérats ! Non, nous aimons mieux penser que cette note a été imposée à la rédaction par un censeur peu intelligent qui a cru par là tempérer l'effet que le simple récit des faits devait produire sur le lecteur.
« Qu'il nous soit permis de faire un rapprochement. Nous lisions l'autre jour dans la Gazette de Moscou un tableau saisissant du déplorable état dans lequel se trouvent tous les établissements d'éducation publique en Russie. En terminant, la gazette s'écriait : « Malheureux enfants ! Malheureux parents ! Malheureuse Russie ! « Aussi nous ne pouvons pas nous défendre d'un sentiment de joie « mêlée de tristesse, quand nous entendons dire qu'il y a quelque « part des enfants russes qui sont élevés n'importe où, à l'étranger. « Ils ont évité nos tristes gymnases. » La Gazette de Moscou n'a rien de la naïveté que nous venons d'admirer dans la censure ecclésiastique ; c'est une justice que nous nous empressons de lui rendre. Nous lui recommandons cependant l'article du journal du Synode. Elle le comprendra peut-être mieux que lui.
« Ajoutons cependant que les détails donnés par M. Coustodief auraient besoin d'être contrôlés. Nous le ferions très-volontiers, si
église est approximativement de la grandeur de celle du Béguinage à Diest. Elle a trois nefs. Et comme il y a eu toujours ici des Frères vraiment artistes , elle est plutôt chargée que riche en fait d'ornements.
nous avions sous la main les documents nécessaires. Malheureusement, ces documents qui existent ne sont pas en ce moment à notre portée. Nous espérons bien donner un jour un travail assez complet sur le séjour des Jésuites en Russie. En attendant, voici quelques courtes observations. Il est très-vrai que les Jésuites ont été traités, non-seulementà Astrakhan, mais dans toute la Russie, avec une rare bienveillance, et qu'après leur expulsion ils en avaient conservé le meilleur souvenir. A Astrakhan le supérieur des Jésuites était traité comme un véritable ami par le gouverneur et par l'évêque russe; et, chez ce dernier, son couvert était mis deux fois par semaine.
« Nous connaissons les noms de quelques-uns des Pères qui étaient àAstrakhan. Le P. Henry, Belge, est en effet resté en Russie jusqu'en 1824, non à Astrakhan, mais à Mozdok. Le P. Pierre Jacobs, s'est signalé par son dévouement pendant une épidémie qui faisait de grands ravages dans la ville. Pour être plus tôt prêt à aller jour et nuit partout où on réclamait son ministère, il avait établi une sonnette qui aboutissait du dehors dans sa chambre, et il passait la nuit tout habillé sur sa chaise.
« Nous avons connu en France le P. Suryn, qui est mort il n'y a pas bien longtemps. Tous ces Pères ne sont pas restés à Astrakhan, quatre ans après l'expulsion de la Compagnie , comme le dit M.Goustodief ; on a tout fait pour les retenir le plus longtemps possible, mais on n'a réussi à les garder que quelques mois. Il n'y eut, comme nous l'avons dit toute à l'heure, que le P. Henry et le P. Woyszwillo, qui restèrent à Mozdok jusqu'en 4824.
« Le même fait s'est reproduit avec les mêmes circonstances à Riga. Là, les Jésuites ont été maintenus une année entière après l'expulsion de leurs confrères.
Elle est entièrement marbrée avec beaucoup de goût. Outre le maître-autel,, elle en compte huit autres, dont toutes les marches sont couvertes d'un beau drap violet , et les contours de chaque marche sont garnis de lames de cuivre. Les confessionnaux sont de divers bois, incrustés. Les orgues et la chaire de vérité sont marbrées, et presque entièrement et très-artistement dorées.
Je voudrais bien que vous pussiez assister à la procession qui s'y fait la veille de Pâques vers neuf heures du soir. Toute l'église , du plain-pied jusqu'à la voûte, y compris le grand dôme, n'est qu'un grand lustre, lorsqu'on représente la Résurrection. Le centre de l'église est illuminé par une infinité de lampes, et tous les autels sont chargés de tant de cierges, qu'on peut porter le nombre des lumières à quinze cents environ. Sous un grand baldaquin s'avance solennellement l'évêque de la ville, portant le Saint-Sacrement. Il est environné de six de nos Pères en chape, de seize à dix-huit diacres ou sous-diacres, et d'une quarantaine en surplis : tous, le cierge allumé en main, ainsi qu'une trentaine de jeunes étudiants également en surplis , qui sont à la tête du cortège , de sorte qu'il n'y a guère d'exagération à dire de cette procession qu'on ne saurait la désirer plus magnifique; toutefois, celle de l'octave du Saint- T. 2
Sacrement renchérit et l'emporte sur elle. Alors on traverse la ville , tous nos Pères en chasuble; ceux qui ne sont pas prêtres, en diacre et en sous-diacre, le reste en surplis. Si de pareilles solennités se rencontraient chez vous, je prétends que le nombre de ceux qui courent les spectacles serait plus borné, et qu'un grand nombre serait attiré vers la religion. Pour moi, ma plus grande satisfaction c'est d'assister et de coopérer à des cérémonies aussi imposantes. La joie qui m'y inonde est si grande, chers parents, que j'aurais lieu de craindre, après avoir quitté le monde, d'avoir déjà reçu une récompense assez ample, et de n'en avoir plus à attendre dans l'autre vie, si les paroles de notre aimable Sauveur ne m'en eussent fait la promesse en disant : Celui qui aura tout quitté pour moi recevra le centuple en cette vie, et après, la vie éternelle. Oh! combien de fois me suis-je dit : Qu'ils sont heureux les enfants qui à peine parvenus à l'âge de quatorze à quinze ans se jettent dans le sein de notre bonne Mère la Société de Jésus ! C'est à cette âee qu'ici la plupart y entrent. Comme je voudrais que vous jouissiez du même bonheur chez vous, ou qu'un grand nombre, en venant après moi, renonçât à l'amour de sa patrie, pour trouver ici un paradis terrestre, comme plusieurs de nos compatriotes l'ont déjà fait, grâces à ce bon Dieu, qui, parmi tant
d'autres plus dignes de cette faveur, a daigné jeter sur moi ses miséricordieux regards ! J'appelle de tous mes désirs la fête de l'Assomption, en laquelle j'espère faire mes vœux.
Je suis avec la plus tendre affection , chers parents et chère sœur,
Votre très-humble et très-dévoué serviteur.
Pierre Jacobs , Nov. S. J.
P. S. — Je voudrais savoir ou en est Henri Claes, pour ses études. Ce jeune homme, d'un bon caractère, est porté à la piété; je l'estimerais heureux, si c'était sa vocation, d'imiter M. Roothaan, jeune homme né à Amsterdam, d'une famille distinguée. Ses parents ont vu avec une grande satisfaction partir ce fils unique, pour le préserver de la corruption du monde, et l'ont envoyé ici au noviciat comme dans un port de salut.
Nota. — Jean Roothaan, le futur Générai de la Compagnie,, n'était pas fils unique, comme le suppose à tort le P. Jacobs.