Entre autres, Madame de Maintenon
inconvénients dans lesquels on est entraîné par les intérêts des particuliers qui ne sont conduits que par l'avarice *. »
Le second témoignage est de M. de Vaudreuil, dans un mémoire envoyé au conseil de marine, en i717 : « Comme les PP. Jésuites sont ceux qui réussissent le mieux dans les Missions et qu'ils ont un talent particulier pour gouverner les Sauvages, j'ai représenté au conseil la nécessité qu'il y a d'en faire passer en ce paysan moins six l'année prochaine, et je le prie, de rechef, de vouloir bien faire attention à ma demande. »
Plus loin, dans la même lettre, appuyant une requête des missionnaires, concernant la terre du Sault-Saint-Louis, où était la Mission de Saint-François-Xavier, le Gouverneur ajoutait :
« 11 me parait donc que les Jésuites ayant fait beaucoup de dépenses, et en faisant encore tous les jours, tant pour l'entretien de quatre religieux qui sont dans cette Mission, et l'assistance qu'ils donnent continuellement aux pauvres Sauvages , aux nouveaux venus des Iroquois , aux veuves, aux vieillards et aux malades, que pour leur nouvel établissement qui est considérable, puisqu'ils ont fait bâtir une maison de pierre avec d'autres bâtiments, sur leur terrain particulier, qu'ils doivent clore d'une enceinte de muraille, sans que cette Mission ait aucun fonds, et sans qu'ils tirent aucun profit de leur terre, ni qu'ils en puissent retirer de longtemps; ils doi\ent, pour toutes ces considérations, être gratifiés de cette concession à perpétuité, sans être tenus de faire la dépense du fort qu'on devait y bâtir ^. »
Il résulte de tous ces faits que les missionnaires du Canada sont toujours restés dans les limites de leurs obligations comme ministres de l'Évangile, et que si certains actes auxquels ils ont pris part, certaines fonctions qu'ils ont remplies pourraient sembler en dehors de l'état religieux, ils n'y ont point eu d'autre but que le bien spirituel et temporel de la Colonie et des Sauvages, au service desquels ils s'é-
1. Mémoire pour M. île Seifj/ieldi/^ 1G90. [Archircs de la marine.)
2. Mvinoire rie M il'' Viiiiilreuit . (Dépôt île ta marine^ à Pari-i.)
talent dévoués, en vue de plaire à Jésus-Christ, et auxquels ils ont pu dire avec l'apôtre : JS^os senos vestros per Jesum.
m. — Les missionnaires de la Nouvelle-France considérés au point de vue scientifique.
Quoique la Mission de la Nouvelle-France n'ait point été, comme d'autres Missions, un théâtre où la science fut appelée à jouer un rôle important, elle n'a pas laissé cependant de compter parmi ses apôtres mi certain nombre de savants versés en divers genres des coiniaissances humaines : dans la linguistique, les mathématiques, l'histoire naturelle, et spécialement dans les études géographiques. Le temps et l'espace ne nous permettent guère que de tracer un tableau bien incomplet de leurs travaux en ce genre.
Les missionnaires linguistes.
Les premiers missionnaires du Canada, les Paul le Jeune, les Jean de Brébeuf, les Jérôme Lallemant, etc., n'étaient pas des hommes ordinaires, et ils auraient pu briller en Europe par leurs talents non moins que par leiu's vertus. Mais au Canada, surtout dans les commencements de la Mission, il y avait peu de temps à donner à la science. Il fallait, avant tout, se livrer à l'étude des langues, dans un pays où les idiomes étaient très-difficiles et n'avaient aucun rapport avec les langues connues en Europe. Nous voyons donc, dès l'origine, les Pères le Jeune et de Noue s'appliquer à l'étude de la langue niontagnaise ou algonquine, tandis que le P. de Brébeuf continuait des études déjà commencées sur la langiie des Hurons, « la plus abondante, dit Charlevoix, la plus noble et la plus énergique » de toutes celles qu'on parle dans l'Amérique du Nord. Malheureusement, ces hommes apostoliques, qui songeaient bien plus a gagner et à sauver des âmes qu'à se faire un nom ou à contenter la cuinosité des savants, n'ont guère travaillé que pour leur propre usage, et n'ont, rien ou presque rien communiqué au public du fruit de leurs études. On trouve,
il est vrai , dans les quelques Relations , des considérations générales sur plusieurs idiomes sauvages; le P. le Jeune, dans la Relation de l'année 1634, présente un tableau trèscurieux de la richesse et de la pauvreté^ des avantages et des inconvénients de la langue montagnaise; et dans la Relation de l'année 1636, le P. de Brébeuf, tout en promettant pour l'avenir une grammaire et un dictionnaii'e complet, donne, ce sont ses expressions, quelque i^tit avant-goût et quelques imrticuhirités de la langue huvonne. 11 est probable que le P. de Brébeuf a tenu sa parole. Cependant, nous n'avons point connaissance qu'il ait composé de dictionnaire ; mais il a écrit, pour l'utilité des missionnaires, une grammaire ou traité sur la langue huronne, que l'honorable Albei't Gallatin a traduit et publié dans le 2^ volume des Mémoires des An tiquités américaines.
Le P. de Brébeuf a, de plus, laissé un catéchisme en langue huronne, qui a été imprimé plusieurs fois. On y joint, ordinairement, le Pater, l'Aie, le Credo et autres principales prières du chrétien, traduits en langue montagnaise par le P. Ennemond Masse, un des premiers missionnaires de ces contrées, où il avait accompagné le P. Pierre Biard en 1611. On trouve aussi dans les Relations plusieurs pièces en langue huronne, qui sont données comme des échantillons de cet idiome américain : Entretiens avec Dieu de Joseph Chihouatenkoua (Relation de l'année 1641, p. 96); &\. Lettre d'un néoyhyte huron à son bienfaiteur en France (Relation de l'année 1643, p. b6). Le P. Chaumonot, qui a demeuré cinquante ans parmi les Hurons, est l'auteur d'une grammaire qui, dit le P. Rasles, était fort utile à ceux qui arrivent nouvellement dans cette Mission. Et le même P. Rasles a composé un dictionnaire de la langue abénaquise, dont les Américains de l'Étal du Maine conservent encore un exemplaire relié avec magnificence.
' Le P. Jacques Bruyas, longtemps supérieur des Missions chez les Iroquois , a beaucoup traAaillé siu- les langues de ces Sauvages ; il a composé un Catéchisme iroquois et un Dictionnaire agnier, d,es Racines agnières (Radical words of the Mohawk language), un Dictionnaire français-agnier et un
Catéchisme agnier (voir J. G. Shea, Histonj of the ratholio missions among the indian tribes... New-York, in-S". ISjïJ. p. 274).
Il n'est pas douteuv qu'il n'existât de semblables travaux sur les différentes langues usitées dans ces iMissions; mais ces ouvrages manuscrits ont été égarés pour la plupart lors de la suppression de la Compagnie de Jésus. Nous pouvons cependant signaler les Racines de la langue montagnaisc (Radicum montanarum Sylvœ), 2 vol. in-i", par le P. J. B. Labrosse ; Dictionnaire montagnais- latin; une Grammaire montagnaise, in-S", par le même. On a aussi réuni sous le nom du P. Pierre Potier, plusieurs ouvrages dont on ignore les auteurs, mais qu'il avait recopiés avec un très-grand soin.
Éléments de grammaire huronne, \ vol., 470 pages.
Dictionnaire français-huron, in-S", \ 1 gros cahiers.
Sermons, instruction, catéchisme Mir07is...
On a conservé du P. Vincent Bigot un manuscrit assez volumineux, q\ii porte la date de 16SC. Il se compose de prières et instructions religieuses en plusieurs langues sauvages, mais surtout en langues abénaquise et algonquine.
Enfin, nous citerons deux missionnaires, dont les noms ne doivent pas rester dans l'oubli. Le premier est le Père Lafitau ; après avoir passé plusieurs années dans la Mission du Canada, ce Père retourna en Europe, où il a composé un ouvrage estimé sur les mœurs des Sauvages. Il y consacre un chapitre à l'examen des langues des indigènes de l'Amérique du nord ; il en signale les différents caractères, leurs rapports avec les langues anciennes, leurs difficultés, leurs beautés (Voir Mœurs des Sauvages, t. II, p. 458 et suivantes).
Le second est le P. de Carheil; quoiqu'il n'ait rien écrit, — du moins il ne nous est rien parvenu de lui, — il a beaucoup étudié les langues de ces contrées, et il est cité par plusieurs écrivains comme faisant autorité en cette matière.
Ce Père jouissait en France de la réputation d'excellent littérateur; il aurait pu prendre place à côté des Vavasseur,
des Conimire, des Jouvancy, des La Rue, mais il ne soupirait qu'après les Missions pénibles de la Nouvelle-France. Le recteur du collège de Vannes, où il professait les humanités, s'opposait au départ du jeune régent ; et il existe dans les archives du Gesù, à Rome, une lettre du P. général des Jésuites, qui permettait au Provincial de la province de France de laisser encore le P. de Carheil au collège de Vannes, mais sans que cela dût tirer à conséquence, et qu'on pût croire que des talents distingués étaient un motif d'exclusion pour les missions lointaines. Ce fut probablement pour entrer dans les vues de son Général que le P. Provincial, accédant aux pieux désirs du jeune religieux, lui permit l'année suivante de partir pour le Canada.
Là, le P. de Carheil acquit l'estime universelle, autant par ses vertus que par ses rares talents. Mais, chose remar-», quable, ce zélé missionnaire, qui avait recu"en partage les dons les plus précieux de la nature et de la grâce, ne fit jamais grand fruit auprès des Sauvages. Tant il est vrai , dit à ce propos le P. de Charlevoix, « que la conquête des âmes est uniquement l'ouvrage de la grâce; que non-seulement les talents naturels, mais les vertus même les plus sublimes, n'ont d'efficace pour toucher les cœurs qu'autant que Dieu veut bien leur en donner '. » 11 ne faudrait pas croire toutefois que le zèle et les travaux du P. de Carheil aient été tout à fait infructueux. Les hommes vraiment apostoliques font toujours du bien dans les âmes, au moins un bien intérieur et que Dieu seul connaît. D'ailleurs, la réputation dont jouissait le P. de Carheil auprès des Français et des Sauvages, qui, dit encore Charlevoix, « s'accordaient à le regarder comme un saint et un génie de premier ordre,» et la connaissance parfaite qu'il avait des langues, lui donnaient de l'autorité sur les esprits cultivés. Aussi le célèbre huron Le Rat, cet homme extraordinaire qui réunissait les qualités les plus éminentes, avait une estime singulière pour le P. de Carheil, qui lavait gagné à Dieu et au Christianisme. M Dans le commencement, Le Rat disait qu'il ne