Histoire de la Nouvelle -France, t. F, p
connaissait, parmi les Français, que deux liomnies d'esprit, le comte de Frontenac et le P. de Carlieil. Il est vrai qu'il en connut d'autres dansla suite, auxquels il rendit la même justice '. »
On ne cherchera pas, sans doute, des littérateurs parmi les apôtres du Canada. Et de fait, ils n'avaient ni le hesoin, ni la volonté, ni le loisir de l'être. On ne lira pas toutefois sans intérêt quelques passages de leurs relations, pleines de fraîcheur et de naïveté, qui, par la fermeté et la netteté du style, semhleraient indiquer une époque oh le goût était plus épuré et la langue mieux formée. Le P. le Jeune écrivait, en 1632, environ vingt-cinq ans avant les Provmciaks :
«Je suis devenu régent en Canada. J'avois, l'autre jour, un petit Sauvage d'un costé et un petit nègre ou Maure de l'autre, auxquels j'apprenois à cognoistre les lettres. Après tant d'années de régence me voilà enfin retourné à l'A B C, mais avec un contentement et une satisfaction si grands, que je n'eusse pas voulu changer mes deux escoliers pour le plus hel auditoire de France. Ce petit Sauvage est celuy qu'on nous laissera hientôt tout à fait ; ce petit nègre a esté laissé par les Anglois à ceste famille françoise qui est icy; nous l'avons pris pour l'instruire et le baptiser, mais il n'entend pas encor bien la langue, voilà pourquoy nous attendrons encor quelque temps. Quand on luy parla du baptesme, il nous fit rire : sa maistresse luy demandant s'il vouloit estre chrestien , s'il vouloit eslre baptisé, et qu'il seroit comme nous, il dit qu'ouy; mais il demanda si on ne l'escorcheroit point en le baptisant. Je croy qu'il avoit belle peur, car il avoit \eu escorcher ces pauvres Sauvages. Comme il vit qu'on se rioit de sa demande, il repartit en son patois comme il put : « Vous dites que par le baptesme « je seray comme vous; je suis noir et aous estes blancs; il « faudra donc m'oster la peau pour devenir comme vous. »
1. Univers pittoresque ; Possessions anfjlfuses dans l'Amérique du Noi-d, p. lUo. — Gharievoix, Histoire de lu Nouvelle-France, t.. Il, p. 278.
Là-dessus, on se mit encor plus à rire, et luy, voyant bien qu'il s'estoit trompé, se mil à rire comme les autres *. »
Et dans la relation suivante, en 1C33, il mandait : « Le 10 janvier, le froid estoit fort violent. Je ne voy le jour, la plus part de Fliyver, qu'au ti-avers des glaces. 11 se fait une crouste de glace sur les châssis de ma cellule ou chambrette, laquelle tombe comme une losange ou carreau de verre quand le froid se ^ient à relascher; c'est au travers de ce crystal que le soleil nous communique sa lumière. »
11 n'est pas inutile de remarquer que plus l'époque où le missionnaire avait quitté la France s'éloignait, plus il perdait quelque chose de la facilité à parler sa langue maternelle. On en conçoit facilement la raison. Du reste, quoi qu'il n'en fût pas de même dans le collège que les Jésuites avaient à Québec, et que l'étude des langues modernes et le goût de la bonne littérature s'y conservassent dans tout leur éclat, cependant leurs écoles ne furent jamais bien fréquentées. C'est un fait que M. de Saint-Vallier, évèquc de Québec, constatait en 1688, et il avouait que leurs classes étaient peu nombreuses « quoique les régents fussent des hommes choisis et pleins de capacité et de zèle, qui remplissaient leurs devoirs par esprit de grâce, et qui, par la fidélité qu'ils apportent à cet emploi passager, tâchent de se rendre dignes d'être appliqués à quelque Mission de Sauvages -. «
En effet, les jeunes professeurs du collège de Québec étaient ordinairement de futurs apôtres des Sauvages. On y joignit bientôt d'autres jeunes Jésuites qui vinrent de France achever leurs études au Canada et s'y préparer plus prochainement aux fonctions de missionnaire. On compta parmi eux F.-X. de Charlevoix, qui devint plus tard l'historien de la Colonie et des Missions de la Nouvelle-France. Un autre élève du collège de Québec fut le P. Xavier Duplessis, qui a jeté un grand éclat par les missions qu'il a données en France pendant le dix-huitième siècle. 11 était ne en 1094, dans la capitale du Canada, où son père était trésorier du roi. Après avoir fait ses premières études en sa
1. Relation de l'année 1632. Paris, tiiez Cramoisy, IG'J'2, p. 57. -1. Es tut lie l'Eylixe en la Noucelle-Fro.nce. p. IC.
LES MISSIONNAIRES AU TOIM HE VUE SClENTIFloUE. 371
patrie, il alla se perfeclionner au collège de La Flèche, d'où il entra dans la Compagnie. Ce missionnaire a parcouru presque toute la France en évangélisant les villes et les campagnes, et ne pouvait suffire à l'empressement du clergé et des peuples. L'évèque de Laon annonçait ainsi la venue du P. Duplessis : « C'est par un eflet singulier de la divine miséricorde, N.-T.-C.-F., que nous possédons un missionnaire célèl)re que tous les diocèses s'empressent d'avoir, et dont Dieu a béni les travaux et par des conversions innoml^rables et par des prodiges inouis. »
On conçoit que, vu l'état de la Colonie, les études des jeunes Canadiens se dirigeaient bien plus vers les sciences naturelles que vers les belles-lettres ; il en résultait que, sauf les premières classes de grammaire, les professeurs du collège de Québec avaient bien moins à s'occuper de littérature que des connaissances mathématiques, hydrographiques et géographiques, etc.
Missionnaires explorateurs, mathÂmatidens, géographes, etc.
Les Jésuites du Canada n'ont guère manqué de publier, dans leurs Relations, diverses observations d'iiistoire naturelle, d'astronomie et de géographie, autant que l'occasion s'en présentait et que les progrès de la science pouvaient le permettre. Nous renverrons donc le lecteur aux relations imprimées, et il nous suffira d'indiquer les noms des missionnaires qui, en ce point, ont rendu le plus de services . à la science.
Les premiers qui se présentent, ce sont les Jésuites explorateurs, ceux qui, dans leurs courses apostoliques, ont découvert des contrées jusqu'alors inconnues. Leur but principal était de gagner à Dieu les Sauvages; mais ces Sauvages errant dans les forets, il fallait les aller chercher dans les bois, sur les bords des lacs, et jusqu'aux extrémités glaciales de l'Amérique du Nord. « L'histoire des travaux des missionnaires, dit Bancroft, se rattache à l'origine de toutes les villes de l'Amérique française; pas un cap n'a été doublé.
pas une rivière n"a été découverte sans qu'un Jésuite en ait montré le chemin '. » Quand on ne prendrait pas à la lettre ce témoignage enthousiaste de l'historien protestant, il n'en reste pas moins que les Jésuites ont mérité ou ont partagé la gloire des principales découvertes faites en ce nouveau monde. Nous empruntons à M. Garneau des détails intéressants tels qu'il les a tracés dans son Histoire du Canada '. « Tandis que Champlain, dit-il , agrandissait le champ de la géographie américaine vers l'Occident, le Père Dolbeau parcourait les pays montagneux et pittoresques du Saguenay, et visitait les Belsiamites ainsi que les autres li'ibus qui erraient vers le nord du golfe Saint-Laurent. En 1647, le lac Saint-Jean, que traverse le Saguenay, avait été découvert par le P. de Quen... Au sud du Saint-Laurent, le P. Dreuilletfes est le premier européen qui se soit rendu de ce fleuve à l'Atlantique, en remontant la rivière de la Chaudière (ou des Etchemins) et en descendant celle de Kénébec jusqu'à la mer. Il exécuta ce voyage en 1646. Il fut l'apôtre des Abénaquis, dont il gagna l'estime et la vénération. Il rendit un grand service à la colonie, en cimentant l'amitié qui unit ensuite les Français à celte nation intrépide, que les Iroquois eux-mêmes n'osèrent jamais attaquer.
«Dans une autre direction, les traitants et Jes missionnaires étaient par\enus à l'extrémité supérieure du lac Huron. Les PP. Brébeuf, Daniel, Lallemant, Jogues, Raimbault avaient fondé dans ces contrées éloignées les villages chrétiens de Saint-Joseph, Saint-Michel, Saint-Ignace, Sainte-Marie. Ce dernier, placé sur la décharge du lac Huron dans le lac Érié, y fut longtemps le point central des Missions. En 1671, quelques débris de Hurons se fixèrent à Machillimackinac, sous la conduite du P. Marquette, qui commença le premier établissement européen qui ait été fondé dans l'État du Michigan.... Dans l'espace de 13 ans, de 1634 à 1647, ces vastes contrées furent visitées par dix-