CHAPITRE NEUVIEME
ISTRAL, né 4 peu prés avec la monarchie de Juillet, a vécu sous quatre régimes, dont plus de la moitié de sa
vie, quarante trois ans, sous la troisiéme
République. Avec la République, il devient une maniére de roi non couronné de Provence. Il est beau que la France, au x1x® siécle, ait honoré comme maitres et guides trois grands poétes, Lamartine, Hugo, Mistral. Tous trois sur des plans et dans des durées différentes, mais réductibles, en fin de compte, dirait-on, 4 une méme moyenne : Lamartine, 4 une heure importante, jetant sa lyre dans le plateau des destinées, comme Brumaire y avait jeté l’épée, éclatant sur un Sinai dans le banquet des Girondins, et qui, aprés les trois mois au pouvoir, commele bref aloés d’ Hyéres, ayant dépensé avec sa prodigalité coutumiére
~ tout son capital d’autorité et de rayonne-
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ment en quelques semaines, est rejeté aux vingt ans de Calvaire par lesquels il paye les trois mois de l’entrée sous les Rameaux ; Hugo, revenu a Paris par la porte de la République, sorti de la vie par l’Arc de Triomphe, incarnation, racine et symbole du régime nouveau, quinze ans, sur sa colline de l’Ouest, demi-dieu de Paris et Palladium de la France ; Mistral, plus prés du sol, du pays profond, des rythmes terriens, calme, et qui a le temps comme les paysans, et, de jour en jour, par une sire croissance, comme le noyer des champs, devenu symbole d’une race et patron autochtone d’un beau pays — latin.
La vie politique de la troisiéme République, personne ne l’a vécue avec plus de bon sens que Mistral, plus d’accord avec — tout ce qui croit, plus de consentement a toutes les formes du bien, a tous les appels de Dieu, étant entendu que le diable aussi porte pierre. Quel est son — parti politique? Maillane fait partie’de ce petit coin de l’arrondissement d’Arles, ot.
quatre ou cing communes, qui forment ce qu’on appelle la Vendée provengale, sont demeurées, jusqu’a l’heure présente,
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a peu prés royalistes. La famille du poéte
est royaliste; il pourrait dire des ‘siens
ce quil dit du pére d’Alphonse Daudet :
« Fils de verdet, verdet lui-méme, chantant
Vive Henri IV! et gardant au chevet de
son lit une lettre encadrée d’Henri V. »
Son neveu, Théophile Mistral, fut longtemps
maire royalistede Maillane. Conseiller muni-
cipal, Mistral était élu et votait générale- . ment avec les royalistes. Aux élections
législatives, je crois bien qu’il portait son bulletin au candidat conservateur, a la
- maniére des Martégaux, qui ne cherchent
pas a paraitre avancés, et qui en sont loués tant dans l’Aiéli que dans |’Armana,
Mais, royaliste par tradition, il n’a rien d’un royaliste doctrinaire et militant. Aprés 1871, il eit vu avec plaisir rétablir la monarchie, plutdt celle des enfants de Louis-Philippe et du drapeau tricolore.
~ Quand Vintransigeance du got l’eut rendue impossible et eut fait la voie libre a la République, il s’accommoda de la Répu- blique et entretint avec elle des rapports sinon aussi fervents, du moins aussi corj ~rects qu’avec l’Empire.
Tl disait un jour a un journaliste du
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Gaulois : « Je suis monarchiste ! » II disait, d’autre part, au député Cadenat qu il était resté républicain de 1848. Tous deux sont vrais. I] est monarchiste comme il est catholique, parce que c’est la tradition du Mas du Juge, que son pére en 1848 votait pour Berryer, comme sa mére l’a guéri du mal fait par les carottes de M. Millet en le conduisant au pélerinage de Saint-Gent. Mais ces vérités maillanaises et provencales, mon Dieu! ce ne sont peut-étre pas des vérités générales et définitives, et il n’aimait pas en parler a tout le monde. En méme temps que Mistral est Maillanais, Mistral est poéte.
La République de 1848 a été une explosion
didéalisme et de poésie qui l’a pris a-
dix-huit ans: il en a gardé le large chapeau sur la téte et la flamme au cceur.
Et puis il est devenu, en vieillissant, le contraire d’un révolutionnaire. I] est pour ce qu’on appelle, dans le Tarascon de Daudet, l’Etat de choses.
La vérité profonde de Mistral, c’est sa nature fédératrice : fédérateur entre les pays, fédérateur entre les opinions. Il y a des gens qui pensent contre, sentent contre, parlent contre, vivent contre. Exacte-
ment le contraire de Mistral, qui n’est jamais contre rien, sinon contre ceux qui sont contre.
Mais, avec la nature fédératrice, une nature félibréenne, l’une et l’autre signifiant d’ailleurs, pour lui, méme chose. La
vie politique de Mistral sous la République
est commandée par sa situation de chef du Félibrige et de roi non couronné de Provence. Toutes les opinions politiques sont bonnes quand elles sont naturelles, sincéres, qu’elles expriment une face de l’humanité multiple, et surtout quand elles aménent au Félibrige! Il y a des félibres rouges et des félibres blancs, comme il y a le chateauneuf rouge et le chateauneuf blanc:
Yun et l'autre également dans la Coupo Santo! Au félibre blanc qui explique a Mistral que, malgré tout, le Félibrige est lié aux traditions locales, religieuses, poétiques de la Provence, que ces traditions vont et pésent a droite, Mistral répondra: As resoun! Et au félibre rouge qui lui exposera que les précédents du Félibrige sont de gauche, qu’ils ont une origine. révolutionnaire et populaire, qu’ils impliquent la haine de Simon de Montfort et de l’Inquisition, que les précur-
seurs sont l’amiral de Rochegude, député 4 la Convention, auteur du Parnasse Occita- nien, Napoléon Peyrat, Fourés, ceux qui ont maudit loppresseur, Mistral répondra aussi: As resoun! ‘Toutes les formes du passé apportent leur contribution a l’ceuvre joyeuse, au coup de rein du taureau de Camargue sur la terre bénie qu'il laboure.
Quand la Revue des Deux Mondes publia — la traduction du Tambour d’Arcole, en 1868, elle exigea de Mistral la suppression de l’épithéte de grand donnée a Napoléon, et Mistral, racontant la chose dans une lettre & Mariéton, traite cet organe de vieux laminoir. La Revue, qui était libérale, avait ses raisons pour ne pas contribuer en 1868 a la mystique napoléonienne, mais enfin voila exactement le contraire de l’esprit mistralien ! Les Parisiens qui ont traité le poétede séparatiste n’ont jamais mesuré la profondeur de leur contresens : ce grand traditionaliste, dans le patrimoine du rays francais, n’a, au contraire, jamais rien voulu séparer. Cette — union facile et puissante des forces de vénération napoléoniennes, royalistes, républicaines, elle est naturelle 4 un noyer de Maillane ou a un platane de Vaucluse:
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eS LA REPUBLIQUE DU SOLEIL 155
n’allez pas la demander a un arbre anémié par la petite politique !
i Maillane? Vaucluse? Un autre nom provencal ici conviendrait mieux encore : c’est Gigognan, a condition, bien entendu, qu’on naille pas plus le chercher sur la carte que Pamperigouste ni Cucugnan, ni méme Tarascon. Toute la fine fleur de sa politique, Mistral l’arésumée dans l’Ome populari, qui parut pour la premiére fois dans |’Armana
de 1883, et qu’il a reproduit a la suite des
Mémoires. Le maire de Gigognan, resté maire un demi-siécle malgré onze changements de régime, est un joyeux et intelligent compére, quirecoit le poéte entre un déjeuner succulent et un tendron suggestif, puis, au cours d’une promenade dans le village, lui révéle le secret de sa durée.
Pour chacun un mot aimable, un encou-
ragement, une espérance : comme il dit, il joue du galoubet. «Je joue du galoubet, et mon troupeau me suit.» Et, comme
cette pratique serait un peu courte sans une sagesse politique, il explique en ces
termes au poéte son opinion sur la chose - publiqiie. .
«Tu joues du galoubet : c’est bon a dire... Mais enfin, dans ta commune, tu
as des blancs, tu as des rouges, tu as des tétus et tu as des dréles, comme partout !
allons, et quand viennent les élections pour un député, comment fais-tu?
— Comment je fais? Eh ! mon bon, je laisse faire... Car, de dire aux blancs :
« Votez pour la République ! » serait perdre sa peine et son latin, comme de dire aux rouges : « Votez pour Henri V », autant vaudrait cracher contre ce mur.
— Mais les indécis, ceux qui n’ont pas d’opinion, les pauvres innocents, toutes les bonnes gens qui louvoient ou le vent les pousse? .
— Ah ! ceux-la, quand parfois dans la boutique du barbier ils me demandent mon avis :
« Tenez, leur dis-je, Bassaquin ne vaut pas mieux que Bassacan. Si vous votez pour Bassaquin, cet été vous aurez des puces, et si vous votez pour Bassacan, vous aurez des puces cet été. Pour Gigognan, voyez-vous, mieux vaut une bonne pluie que toutes les promesses que font les candidats... Ah ! ce serait différent si vous nommiez des paysans! Tant que, pour députés, vous ne nommerez pas des paysans, comme cela se fait en Suéde et en
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ee LA REPUBLIQUE DU SOLEIL 157
Danemark, vous ne serez pas représentés.
Les avocats, les médecins, les journalistes, les petits bourgeois de toute espéce que vous envoyez la-haut ne demandent qu’une chose : rester 4 Paris autant que possible pour traire la vache et tirer au ratelier.
Ils se fichent pas mal de notre Gigognan!
Mais si, comme je le dis, vous déléguiez des paysans, ils penseraient a l’épargne, ils diminueraient les gros traitements, ils ne feraient jamais la guerre, ils creuseraient des canaux, ils aboliraient les Droits Réunis et se hateraient de régler les affaires pour s’en revenir avant la moisson. »
De la galejade, évidemment, et Mistral ne voyait pas plus que vous et moi un Parlement qui fit un conseil municipal de Maillane a trois cents tétes ! Entendons ce langage de poéte. Le galoubet du chef joue sur deux notes. Une note négative:
Jaisser les gens tranquilles dans leurs opinions, qui sont toutes bonnes, parce qu'il faut de tout pour faire un monde, méme du diable, qui porte pierre, boire un coup de rouge avec les rouges, un coup de blanc avec lés blancs. Une note positive : étre pour la terre, la terre dans son sens le plus large, ici la terre de Provence, depuis
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Arles jusqu’a Vence, le galoubet du maire de Gigognan ne faisant, comme les pipeaux du satyre, qu’un prélude a la lyre, a la grande lyre, celle de Calendal.
Toute la politique mistralienne consiste . dans l’esprit de Gigognan, le programme de Gigognan. Qui s’écarte de Gigognan s’écarte de la raison, et, comme le juste lui-méme péche sept fois par jour, peutétre verrons-nous Mistral parfois s’en écarter, mais jamais sans un prompt retour aux principes. Le Félibrige, la Sainte-Estelle, le salon de Maillane ot défilent les visi- teurs, la République du Soleil quand il la parcourt comme un roi pacifique, voila le Gigognan de Mistral, le royaume ou il joue du galoubet et ou le troupeau le suit, ou devrait le suivre. .
A Tage de quarante-six ans, Mistral n’avait encore épousé que la Provence.
I] vivait avec sa vieille mére dans la petite maison du Lézard. Il avait expliqué jadis & Aubanel qu’il y a tant de beautés sur la — terre, particuliérement sur la terre de Provence, qu il est bien difficile d’en élire
une seule. Comme Volive noire, le pain blond, le vin vermeil, l’aioli d’ivoire et les . fruits d’or, les formes pures des corps latins peuplaient avec nombre l’uniyers harmonieux du Poéte. Mais enfin les jours de sa vieille mére étaient comptés. Un roi exige une reine. En compagnie de Mathieu ou d’Aubanel, Mistral alla souvent, dit-il, «le dimanche, dans les villes et villages de l’Arlésie et du Comtat, nous enquétant des belles filles 4 marier et tAchant de les voir a la messe ou aux vépres ».
Y en avait-il trop de belles pour qu’il se décidat? Et, d’ailleurs, la sagesse politique veut que le roi ne choisisse point son épouse dans ses Etats. En 1869, il avait voulu épouser une Tournusienne, rencontrée aux eaux d’Uriage, et fille d’une Muse
départementale. J’ai sa correspondance en main: elle le traite, le pauvre prétendant, en flirt poétique et ne le trouve pas assez riche. Mais1’indication était bonne et Sainte- Estelle le dirigeait vers la Bourgogne, Aussi, - sept ans plus tard, alla-t-il prendre femme
4 Dijon, Marie-Louise Riviére. Le mariage ent lieuvdans la capitale de la Bourgogne, le 27 septembre 1876. Comme il y avait du sept dans le jour, dans le mois et dans]’année
il devait recevoir toutes les faveurs de sainte Estelle, et il fut en effet parfaitement heureux. Roumanille et Alphonse Daudet étaient les témoins de l’époux.
Pour benedicife, Roumanille lut une dépéche de l’archevéque d’Avignon. Félix Gras, Roumanille, Mathieu, Roumieux, Bonaparte-wyse, lurent des chants nuptiaux. Et, afin que tout allat ad majorem Provincieg gloriam, on refit, dit Mistral, «par la Muse et le Clos-Vougeot, le vieux royaume d’Arles », celui du roi Boson. Le roi Boson étant de la partie, Lamartine en fut aussi, puisque les mariés s’en allérent coucher a Macon, et le lendemain firent a 3 Saint-Point le pélerinage du tombeau du poéte, a Milly celui du lierre. Pour le nouveau ménage, Mistral fit batir, a Mail- .
lane, proche de la maison ot demeurait sa mére, la maison neuve, blanche dans le jardin vert, qu’habite aujourd’hui Mme Mistral, et qui, léguée a-la commune de Maillane, restera pour les siécles un des lieux saints de Provence.
Ce n’était pas un hasard si le mariage de Mistral suivait 4 quatre mois de distance la réorganisation du Félibrige, et son statut définitif, promulgué a la Sainte-Estelle
du 21 mai 1876, en Avignon, dans la salle gothique du chapitre des Chevaliers de Rhodes, 4 ’hétel du Louvre, dont le patron était Anselme Mathieu. Cette année marque dans la vie du poéte une maniere de col, de plan médian, d’entrée définitive dans sa fonction de chef, de prince du peuple provenc¢al, de délégué de la Provence auprés des puissances de l’esprit et de celles de la chair, d’empereur du Soleil. Le Félibrige, né des réunions de 1854 et du mythe de Font-Segugne, a fructifié, s’est épanoui, est devenu sinon une grande chose, du moins quelque chose, Il a une matiére a
travailler, une destinée a tenter. Ce mot : la
Causo, prend, comme un fruit qui miarit, sa substance et son poids.
La constitution félibréenne de 1876 est presque contemporaine de la constitu-
tion républicaine de 1875. Ni lune ni
Lautre n’ont sensiblement changé, et a
Tusage elles se sont révélées solides, souples,
; pratiques. Chaque dialecte de la langue @oc est constitué en maintenance, dirigée
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par un syndic, chaque maintenance en écoles, giuvernées par un cabiscol.. Cin-
Peniante félibres majoraux, élus par coopta-
tion, forment le Consistoire, assemblée
directrice du Félibrige. Tous les sept ans on nomme le président de la République félibréenne, qui porte le nom de capoulié, et on lui adjoint un chancelier, sorte de secrétaire perpétuel, poste sur lequel Mariéton fut seul a jeter de l’éclat: Mariéton est le Chancelier, comme Caton était le Cen-
seur. A la Sainte-Estelle septénaire ont lieu
les Jeux Floraux, dont le lauréat choisit la reine du Félibrige, nommée pour sept ans elle aussi. Il faut admirer sans réticence la constitution ala fois poétique et pratique de cette République depoétes et demainteneurs de la langue. Avec ces beaux noms tous
choisis par Mistral (le capoulié, par exemple,
c’est un mot du langage pastoral, qui signifie le chef du troupeau), avec ces fétes
pleines de sens, de vie et de symboles,
avec l’admirable chant de la Coupe, qui fait communier les coeurs dans l’estrambord, état de grace félibréen, avec cette sou-
veraineté septénaire de la jeunesse, de —
la beauté et de la poésie, avec tout ce plein air qui était l’élément de Mistral, ce soleil qui était son empire, la République {félibréenne reste, comme I’épopée
provencale, comme le Trésor du Félibrige,
comme le Museon Arlalen, une des grandes
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et durables créations du pote. Je sais bien:
elle tombe aujourd’hui quelque peu en sommeil. Mais les cadres subsistent. Le
Félibrige n’a sans doute pas achevé ses
destinées. Un animateur de génie en ferait
une des belles républiques francaises. En — Suisse ou en Allemagne, sre parti n’en " Hireralt-on pas !
WV ’ { fit
3 - Il y a une maniére d’Etat félibréen, de - royaume de Mistral, en Sainte-Estelle bien entendu, Mistral lui a méme donné ‘i un nom: l’Empire du Soleil. Mais un géo- . graphe, ami des précisions, demandera peut-étre: Quelle est la capitale de cet empire? Et quelles en sont les limites?
“Mistral n’a jamais voulu désigner de eapitale. Il avait ses raisons. Marseille?
, ‘Une ville méditerranéenne, mondiale, fran- gaise, italienne, autant et plus que provengale. Et puis, du point de vue féli-
b Marseille, hee Gelu jusqu’
a ovence? Mistral n’aimait pas Aix, il y—
. rarement (deux fois comme juré
AE Reel ORDA SS Se 164 MISTRAL
aux assises, plutét au café out il passait son temps, car le procureur le récusait toujours); il tenait, avec le proverbe, que son Parlement, — lou marrit Parlement d’Ais, dit-il dans les premiers Armana, — avait été un des fléaux de la Provence, le seul des trois dont le diable n’eit pas porté pierre; il lui reprochait la démolition du palais des comtes de Provence, la mort de Pascalis, je ne sais quoi encore ; et si Aix est devenu une cité de poétes, si, depuis cinquante ans, elle est la ville de France qui en a le plus fourni, encore se trouve-t-il que presque tous ont été des poétes francais, ont tourné le dos au Félibrige, et que sur les Alpilles le Lion d’Arles en fronce le sourcil. Avignon?
Evidemment, Avignon est le berceau du Félibrige, mais un berceau comme celui d’Hercule, of une mauvaise destinée a envoyé deux serpents pour |’étouffer, celui du cléricalisme, qui s’acharna contre la poésie d’Aubanel, et celui du radicalisme © ou du pourquerysme, longtemps hostile.
Avignon, c’était parfait quand on le voyait de Maillane et qu’on y venait en félibrée ; moins beau quand il fallait, comme Roumanille et Aubanel, y rester
exposé aux cafards et aux cancrelats. Arles? La ville de Mistral, oui, le chef-lieu
local du Maillanais, le siége des grandes
panégyries mistraliennes, et c’est la qu’il a établi le Musée Arlaten. Mais Arles est un grand village, et l’on ne concoit au Félibrige qu’une capitale intellectuelle. Une ville universitaire ferait peut-étre. l’affaire. Toulouse, alors? Mais I’Académie des Jeux Floraux n’a-t-elle pas trahi, sous Louis XIV,
enrenoncant ala langue de Clémence Isaure?
Pourquoi pas la grande Université d’entre
Languedoc et Provence : Montpellier ?
A Pépoque ow Jes nouveaux statuts du Félibrige étendent ses horizons et lui , proposent un role cecuménique, Mistral et ses amis prennent Vinitiative de fétes latines, ou Vidée fédératrice, naguére
‘ esquissée par les amitiés catalanes, rayonnera sur les peuples du Midi qui parlent
les langues sceurs. En 1874, un comité que préside Aubanel et dont Roumanille
et Mistral sont les vice-présidents, organise
en Avignon de grandes fétes pour le centenaire de Pétrarque. On est alors en pleins préparatifs de restauration monarchique, Henri V parait probable, Avignon est aux ~
¥ blancs ones unanencore), le préfet de Vau-
cluse et le maire d’Avignon, l’un et l’autre henriquinguistes, collaborent ardemment avecles Félibres. Les fétes, en juillet, furent un succés : présence de l’ambassadeur d’ Italie, jeux floraux, banquet a Vaucluse, messe solennelle sur la place du Palais des Papes. Mais fétes blanches, et qui supposaient un Pétrarque blanc! Les rouges se consolérent en lisant des lettres éloquentes ou Garibaldirevendiquait Pétrarque comme anticlérical, et out Victor Hugo saluait -«cette vaillante démocratie du Midi qui est comme l’avant-garde de la démocratie universelle et 4 laquelle le monde pense toutes les fois qu'il chante la Marseillaise ». Aujourd’hui, cette année 1930, dans Avignon, droite et gauche se disputent pareillement la mémoire de Mistral, ont méme -songé a célébrer son centenaire l'une contre l’autre! Rien de nouveau sous le soleil du Midi.
En 1875 et 1878, ont lieu, toujours autour du feutre de Mistral, les fétes latines de Montpellier, et voila ot Montpellier joue son role. C’est un professeur de sa Faculté des Lettres, Saint-René Taillandier, qui, en 1852, introduit les Provencales devant le public. Il est vrai
que vingt ans aprés, en vieillissant, il était devenu, dans la Revue des Deux Mondes, |’aigre et prudhommesque censeur des Félibres, ef qu’il levait, a leur occasion, —
lui aussi, son parapluie contre le danger séparatiste. En 1869, une Société des langues romanes avait été fondée a Montpellier, qui eut bientdt sa revue, et dont Vanimateur était le baron de Tourtoulon.
Le programme: «Etablir, d’une part, dans la plus ancienne et la plus célébre capitale scientifique du Midi, un centre pour l’étude comparée des langues romanes ; servir, d’autre part, le mouvement de renaissance littéraire, qui, sous le nom de Félibrige, est parti de la Provence et des pbords du Rhéne. » La Société des langues : romanes, avec quelques organisateurs trés allants, organisa en 1875 des jeux floraux, dont les présidents étaient Mistral et Egger, les vice-présidents, Gaston Paris, - Michel Bréal et Paul Meyer. En 1878, - & Montpellier, nouveaux jeux floraux, mélés - d’ailleurs & des concours de tir et de musique, et dont le principal intérét félibréen tonsiste dans la mise au concours | dun Chant du Latin entre tous les poeétes des sept langues romanes : frangaise,- pro-
vencale, catalane, espagnole, portugaise, italienne, roumaine. Le prix est obtenu par un poéme roumain, de Vasile Alecsandri. Pour le cas ot aucune ceuvre nett atteint le génie ou l’estrambord suffisant, Mistral avait écrit l’Ode da la Race latine, qui est | magnifique, eit sauvé l’honneur et permis © de décerner le prix.
' Les fétes montpelliéraines, bien orga-— nisées, échauffées alors par l’enthousiasme -catalan, n’eurent guére de lendemain. Mais le belvédére du Peyrou nous permet de reconnaitre, sur la terre ou dans les nuages, certains contours de |’Empire du Soleil.
Il y a d’abord cette présence des philologues : Egger, Paris, Bréal, Meyer, autour de Mistral, par laquelle le provencal apparait une affaire de romanistes, ce qui aménera, hors des frontiéres de l’Etat francais, une sorte de majoration et de privilége en sa faveur. Dans la plupart des grandes universités d’Europe et d’Amérique, ily a une chaire de Jangues romanes, consacrée a la fois aux septlangues modernes issues du latin, et ou: le provencal et le vieux francais vont pari passu avec le francais d’aujourd’hui. L’intérét philologique du provengal, la renaissance contemporaine
de sa littérature, des illusions germaniques sur les possibilités de fédéralisme ou méme de séparatisme francais, ont mis en faveur dans les universités allemandes la langue de Mistral. On a assisté longtemps en France a la descente périodique d’un encombrant Herr Professor du nom de Koschwitz, qui n’était pas du tout un mauvais homme, que Mistral accueillait toujours courtoisement pour sa Grammaire delalangue des Félibres, son édition scolaire de Mireille, et les services réels qu’il rendait au provencal, mais que les moins patients fuyaient pour son volume encombrant, son ton péremptoire, son indiscrétion et sa marche dans les plats. Il représentait officiellement ce romanisme du dehors.
De leur cété, de bons félibres s’imaginaient et s’imaginent encore que ces chaires de langues romanes, ou lon enseigne occasionnellement le provengal, sont des
chaires, de provengal, et ils prennent le
ciel et la terre 4 témoin de l’injustice de la France, qui ne lui en accorde pas autant. La vérité-est, au contraire, que ce n’est qu’en France*que des chaires universitaires sont consacrées exclusivement a la langue et a la littérature provencales. L’influence
et la propagande des philologues parisiens présents aux Jeux Floraux de 1875, surtout celle deBréal et de Paris, y a fortement contribué.
Il y a ensuite la fraternité latine, les
panégyries de la latinité, qui, entre 1874 et.
1880, viennent nourrir Vélan félibréen.
‘Mais, tenant a des causes éphémeéres, elles ne tardérent pas a s’affaiblir. Ces causes, e’étaient d’abord les relations personnelles des Félibres et des Catalans, qui ne survécurent guére a la génération des Balaguer et des Quintana, et se manifestérent pour la derniére fois dans le magnifique voyage des Félibres en Catalogne, en 1880, les quatre jours de fétes au Montserrat, les Jeux Floraux dans le cloitre du monastére devant le nonce, les évéques, le gouverneur, Vinauguration de la Coupe remise par les Provencaux en retour de la Coupe Santo des Catalans. En second lieu, les Provencaux sont des Francais comme les autres, et, aprés la guerre de 1870, l’antipathie contre l’Allemagne et le germanisme se manifestait dans les diverses catégories de Francais par les moyens a leur portée:
caresser, au temps du Kulturkampf, contre lYennemi du Nord, lidée de l’union latine,
c’ était, chez ces intellectuels méridionaux, généralement catholiques et monarchistes, une maniére de donner satisfaction et a leur patriotisme local et a leur patriotisme francais.
Quant a laire territoriale propre de Empire du Soleil, Mistral l’étend a tout le pays d’oc, a l'ensemble des maintenances, de la Gascogne au Dauphiné et des Pyrénées a l’Auvergne. L’impérialisme mistralien transgresserait méme volontiers ces limites. L’ancien royaume de Boson, qui allait d’Arles a Dijon, enchantait son imagination. Il en avait fait un rayon de l’étoile félibréenne. Au début du siécle, déjeunant un jour 4 la Fontaine de Vau-— cluse, je tombai en pleine félibrée, et j/allai saluer Dom Xavier de Fourviere, que je connaissais. « Mais c’est avec nous qu'il faut déjeuner, s’écria-t-il. — Pas du tout, mon Pére. Vous étes entre Provencaux, je suis Bourguignon. » Ce raisonnement fut repoussé par ce cri unanime: - «Eh! raison de plus, nous sommes compatriotes,! Le roi Boson ! » Comment n’avaisje pas pensé au roi Boson! Aujourd’hui je
gerais inexcusable, puisque, dans |’escalier
du Museon Arlaten, Mistral lui a dédié
une magnifique inscription provencale, pleine de pureté, d’ampleur, de beauté lapidaire. (N’oublions pas a ce propos, que Mistral est, avec Racine, auteur de si belles devises latines pour les médailles du roi, le seul de nos grands poétes qui ait possédé un vrai génie épigraphique.) Comme les légistes du roi de France, mais avec plus de fantaisie poétique, il trouvait toujours une bonne raison pour étendre le domaine et revendiquer une . terre. Etant 4 Naples, en 1891, il recoit une dépéche des Provencaux de Tunis qui se félicitent de le voir, dans une certaine mesure, rapproché d’eux. Il leur répond que les liens entre la Tunisie et la Provence ne datent pas d’aujourd’hui, car on a exhumé autrefois 4 Maillane un éléphant d’Annibal, tout entier, avec son harnachement. Outre | Le 18 avril 1885, se trouvant au Grindelwald, dans l’Oberland bernois, il expliquait a Mariéton que toutes ces Alpes, c’était du domaine provencal, la limite du pays vers le nord. Un cor des Alpes, qui se mit a jouer, si loin qu il fit du galoubet, lui parut digne d’un sujet de Empire du Soleil. Et comme
a LA REPUBLIQUE DU SOLEIL 173
Mariéton, qui pensait par inaugurations et par banquets, lui faisait souvenir que ce jour méme avait lieu le diner des Celtisants de Quimper, le poéte se rendit au bureau de poste et leur envoya ce télégramme, spectre des Alpes qui fédérait jusqu’aux brumes d’Armor l’extrema Thule provencale :
Pour toute race résolue, Le renouveau suit le déclin.
Le cor des Alpes te salue, Harpe éternelle de Merlin !
1885! Justement, cette année, parait Tartarin sur les Alpes, oi Daudet croque Mariéton sous la figure de Pascalon. Pascalon, dans ce méme Oberland, apporte a Tartarin la banniére. Mistral pensa-t-il ce jour-la que le précurseur de son impérialisme était né a huit kilométres de Maillane? Se souvint-il de J arrivée du héros au sommet de la Jungfrau? Si les mistraliens me reprochent aigrement, comme cela peut bien arriver, de citer ici quelques'lignes du Don Quichotte provencal, ils risquent de se montrer beaucoup plus toyalistes que le bon galejaire de Maillane.
meee. Perec.
oh oS =
.«Un peu de fumée, de sourdes détonations montérent de l’hétel. On les avait
vus, on tirait le canon en leur honneur,
et la pensée qu’on le regardait, que- ses alpinistes étaient la, les misses, Riz et
Pruneaux illustres, avec leurs lorgnettes —
braquées, rappela Tartarin a la hauteur de sa mission. IJ t’arracha des mains du guide, 6 banniére tarasconnaise, te fit flotter deux ou trois fois; puis, enfoncant son piolet dans la neige, s’assit sur le fer de la pioche, banniére au poing, superbe, face au public. Et, sans qu’il s’en apercuat, par une de ces répercussions spectrales fréquentes aux cimes, pris entre le soleil et les brumes qui s’élevaient derriére lui, un Tartarin gigantesque se dessina dans le ciel, élargi et trapu, la barbe hérissée hors du passe-montagne, pareil a un de ces
dieux scandinaves que la légende se figure
trénant au milieu des nuages. » Le diable porte-pierre, le moqueur dit plus vrai qu'il ne croit, et les Alpes fédérales ne feront pas un jour un tréne trop haut pour le compatriote de Tartarin, le poéte des amitiés humaines, 'e Félibre fédérateur.
GHAPITRE DIXIEME
vol qu'il en soit de l’impérialisme mis- — tralien, de l’extension de l’Etat ou dans le soleil ou dans les brumes, le noyau reste cette Provence, dont Mistral aimait a rappeler gu’en 1484 elle spécifia qu’elle se joignait 4 la France non comme un accessoire a un prificipal, mais comme un principal a un autre principal. En 1884, on célébre a Paris des fétes félibréennes pour le quatriéme centenaire de cette réunion.
Iln’y avait guére que la présence de Mistral qui pat y maintenir a la Provence quelque chose de son ancienne figure de « principal». Cette année méme, il publiait l’agréable et pittoresque poéme avignonnais de Nerto.
Kt depuis un an, au café Voltaire, quartier général des Félibres de Paris, un livre d’or était déposé, pour recueillir les hommages des écrivains francais au poéte de la Pro- vence: Victor Hugo y avait écrit sa ligne.
Mistral prononga donc a Sceaux un discours rempli de patriotisme aussi francais que provencal, déjeuna, monarque en visite, a l’Elysée, et, dinant en ville chaque soir, y tint avec noblesse son role de roi de Provence. L’Académie donna a Nerto la moitié du prix Vitet, autre moitié allant a Gustave Droz: une chandelle a saint Michel et l’autre a son serpent ! Au retour a Maillane, par un soir de juin, la population accueillit Mistral, dit un journal du Midi, avec des myriades de lanternes au bout des perches, des arcs de triomphe, les tambourins, le feu d’artifice et le punch. L’album de Paris, la féte de Maillane, comme c’était beau! Mais l’envie ne chdmait pas. Costecalde était 1a.
Cing ou six ans auparavant, Claretie dans l’Evénement, Henry Fouquier dans le XIXe Siécle, avaient mené une offensive contre Mistral, qui, selon Fouquier, aurait «révé de chasser la langue frangaise des églises et des écoles et de fédérer la Provence avec l’Italie et la Catalogne »! Tout simplement! Mais, en 1884, Claretie y allait de sa page dans l’album 4 Mistral, et Fouquier, qui était candidat aux élections dans le pays d’Arles et avait jugé
utile a ses intéréts politiques de devenir president de la Cigale, faisait amende ‘honorable. Le pétard anti-mistralien n’en demeurait pas moins a Paris une maniére facile d’attirer l’attention sur soi pendant quarante-huit heures, et Claretie et Fouquier y sont des noms génériques autant quedes noms d’individus: ils ne meurent jamais.
On les retrouve en 1884 sous d’autres signatures. Joseph Caraguel, Méridional du parti Costecalde comme Garcin et Fouquier, dans un article trés violent de la Revue indépendante, proteste, au nom, dit-il, du Midi, «contre des tendances qui l’améneraient a s’exprimer dans une langue sans avenir», présente le Féli- brige comme un mouvement séparatiste dirigé .par des royalistes et des papistes, un «remous contre-civilisateur », et Mistral comme un sceptique, bien vivant, pratique et rassis, «hableur lorsqu’il le faut, et seulement alors». Le Fi garo, qui se targue de représenter le pur esprit parisien, voit daris le café Tortoni un Capitole a -sauver. Il proteste, le 22 novembre 1884, contre la récompense académiquede Mistral, -appelle le succés de Mireille « une des plus
formidables mystifications dont ait été régalée la badauderie contemporaine », met Mistral bien au-dessous de Cladel et de Pouvillon, le traite de bourgeois déguisé en campagnard romantique, ne voit aucune
objection 4 ce que «l’Académie de Martigues .
couvre M. Mistral de couronnes et que la
société littéraire de Beaucaire le nomme | président par acclamation », mais considére —
«le choix de Académie francaise comme une véritable désertion, au moment ov la langue francaise, cet admirable instrument de polémique et de propagande, cette langue claire, vibrante comme le cristal, est en train de se fausser par ]’invasion d’un néologisme baroque, ot. se mélent les produits de tous les patois locaux avec des ressouvenirs mal digérés du vocabulaire gréco-latin de la Renaissance ». Signé Gallus. Magnard? Mistral, dans une lettre a Mariéton, prétend que ce Gallus, c’est Anatole France. Tout de méme, doutons-en !
Stendhal a écrit en 1838 que, dix ans —
aprés l’arrivée des chemins de fer dans le Midi, le provengal n’existerait plus. Il
était bien pressé, et la grande génération félibréenne est précisément celle qui a poussé avec le chemin de fer, comme la génération actuelle a poussé avec l’aviation. Entre la génération de Mistral et celle de son pére, la grande différence est qu’a quelques kilométres de Maillane se trouve la gare de Graveson, sur la grande ligne du . P.-L,-M. Les poétes de Provence ont résisté a l’appel d’air de Paris, ot d’ailleurs
il faut écrire en francais et ot ils n’avaient -rien a faire qu’a cesser d’exister: Roumanille eut méme l’héroisme de ne jamais y aller, aussi intransigeant sur ce chapitre que sur celui de la traduction francaise, qu'il se refusa toujours a joindre a ses ceuvres. Mais ils ont créé un appel d’air en Provence. Mistral est beaucoup moins allé a Paris que Paris n’est venu a Mistral. Et les rapports de la Provence, ou de la pro-
i vince, avec Paris, les échanges, les disputes, les interpellations, le dialogue, le probléme
félibréens, provengalistes, fédéralistes, tout ‘. cela est multiplié, excité par le chemin de fer qui porte la note a sa dixiéme puissance. EL’ ste mistralien du soleil pend a ila ligne P.-L.-M. comme le fruit 4 la branche. -
Si empire mistralien prend figure seule-
ment avec la troisiéme République, c’est d’abord, bien entendu, parce que la maturité du poéte, son entrée dans la gloire consacrée et substantielle coincident avec l’établissement du régime. Mais c’est aussi parce que ia République est devenue de
plus en plus, par la force des choses, le .
gouvernement de la province. Le transfert du pouvoir aux parlementaires, qui sont des provinciaux, le régime spécial de Paris, mis en tutelle, l’élection des maires, la puissance grandissante des cadres, c’est-a-dire des associations politiques provinciales, ont donné une voix, conféré une autorité,
permis des espoirs 4 la province. Mistral,
qui ne trempait pas dans la politique proprement dite, se fit des amis politiques dans tous les partis, surtout dans les partis
au pouvoir. Ces patrons locaux, ces parle- ~
mentaires d’avant-guerre, un peu bohémes, de l’école de Gambetta, au cheveu romantique, 4 ’enthousiasme facile, au bras long,
pleins d’entregent et de prévenances élec-
torales, sympathisérent volontiers avec l’estrambord félibréen. A partir de l’élection de
Loubet, les hommes politiques du Midi —
acquirent d’ailleurs la prépondérance, les
Latins conquirent une nouvelle fois la Gaule, ce qui doit toujours passer pour une victoire mistralienne. Si Mistral est a droite, le diable 4 gauche (et ni l’un ni Yautre n’est prouvé), le diable de gauche apporte ici une belle pierre.
Cette liaison, cet entretien del’Empire du Soleil et de Paris, cette importance du - P.-L.-M. (Paris-Lyon-Mistral), dont Mistral, personnellement, usait d’ailleurs si peu, cette agitation félibréenne, 4 laquelle les félibres les plus sérieux voudraient opposer un activisme félibréen, un homme l’a incarné, aux cdtés de Mistral, pendant un quart de siécle : Paul Mariéton.
Mariéton était un riche Lyonnais, fils d’un agent de change (catholique et Union générale, l’aristocratie de Lyon), qui, ayant a dix-huit ans découvert les Iles d’Or, tomba en enthousiasme, décida de se consacrer a la cause provencale, apprit la langue, entra dans le courant mistralien, consacra son temps et sa fortune a la défense et a la propagande félibréennes, et fondaen 1885 la Revue félibréenne, l'année ov Mistral lui écri- vait de,Tartarin sur les Alpes: «Tu y trouve-
ras méme une petite malice a ton encontre, Pascalon. Mais ce n’est pas méchant. »
Ce n’est pas non plus trés vrai. D’une part, et malheureusement, Mariéton n’a pas tenu, comme Pascalon A Port-Tarascon, un mémorial de son grand homme. D’autre part, Mariéton, avec sa nature seconde, n’était pas du tout le premier venu: trés intelligent et cultivé, vrai Lyonnais, vrai Parisien plein d’esprit, fécond en mots —
-qu’on répétait et auxquels son bégaiement
donnait une saveur de plus, il était devenu, en outre, un vrai Méridional, Vanimateur de la Provence. Il se parta- geait sans cesse.entre sa garconniére de la
rue Richepanse, son appartement de Lyon, son chateau de Saix-en-Bresse,. Avignon, .
Nice, et il pouvait écrire en 1899: «Le P.-L.-M. est mon domicile depuis quinze ans.» Mieux encore, le P.-L.-M. est sarue, son boulevard. I] avait regu la vocation d’agent de liaison, de courrier convoyeur. Il fut pour le Félibrige une ressource incomparable, ot l’on reconnaft:
la ligne de chance de Mistral. [1 fallait 4 Mistral Mariéton, comme il fallait Berthier a Napoléon.
Dés 1864, le Figaro avait donné une physiologie du Monsieur qui conduit
Mistral :.« Mistral, modeste, s’efface et se
Fe ; aa
Cont en arri€re », dis qu’émine, s’affaire, présente et commande le Monsieur qui.., Je ne sais quel était, en 1864, le nom du Monsieur qui... Mais, en 1859, Baudelaire signalait : « Mistral cornaqué par Adolphe Dumas ». Ne confondons pas Mistral avec P’éléphant d’Annibal trouvé 4 Maillane!
-» Seulement il fallait 4 ce souverain de Pro-
vence un chef du-protocole. Mariéton se donna a cette fonction avec un zéle puissant, A chacun de ses voyages a Paris, Mistral, pris en charge a la gare de Lyon, est installé rue Richepanse, a l’hétel du Danube, 4 deux pas de la mariétoniére, Son emploi du temps, diners, enterrements, allocutions, est réglé par l’agenda de Mariéton. En 1887, par exemple, le programme comporte une visite 4 Barbey d’Aurevilly,
—. des. réceptions chez Stephen Liégeard, la - comtesse Potocka, la duchesse de Tré-
vise, la baronne de Rothschild, sans oublier Paulus, qui sera présenté a Mistral a l’Eden-Montmartre. Un journaliste se plaint d’étre obligé, pour voir le Majftre, de se procurer un coupe-Mariéton. Mistral finit pes s’insurger: «Si je m’y prétais encore un peu, écrit-il 4 Mariéton, on finirait par dire, et l’on a peut-étre dit,
que Mariéton a découvert Mistral, comme il a découvert l’abbé Roux et Soulary. »
Quand le patron faisait une observation sur ce ton, Pascalon savait y déférer.
Il n’en était pas moins homme nécessaire a un provincial qui ignorait tout de Paris, nécessaire 4 un Provencal en liaison continuelle avec Paris. Mistral tutoyait Mariéton, comme Tartarin Pascalon, et il n’y
avait rien la que de naturel, puisque lun ~
avait trente-deux ans de plus que l’autre.
Mais il est remarquable que, seul des hommes de sa génération, et malgré cette différence d’Age comme de génie, Mariéton ait obtenu le privilége de tutoyer Mistral.
Sans doute lui fit-il comprendre que cela renforcerait l’autorité du chef d’état-major. Le parti Costecalde, qui ne manqua point chez les Félibres, bien que minuscule, en murmura parfois: «Il a été se marier a Dijon, et, des jeunes félibres, il n’y a qu’un Lyonnais qui le tutoie ! Méme chez le Maitre, le Midi est sacrifié. »
Mistral estimait tellement les services
rendus par Mariéton, par V’irréguliére Revue
félibréenne (il l’appelait la justice de Dieu, parce quelle arrivait toujours tard), que,
l’année suivante, en 1888, il fit nommer
Mariéton non grand de premiére classe, comme a Port-Tarascon, mais chancelier du Félibrige. C’est alors que commence, a proprement parler, la période mariétonienne de histoire félibréenne. Aprés tout, la plus brillante.
Le rayonnement de Mistral est un rayon-.
nement fédérateur. Le premier avec Lamartine il a donné un style a ce que Barrés appelle les amitiés: amitiés frangaises, amitiés latines, amitiés internationales. «Ma conviction, écrit-il en 1885, est que le Félibrige porte en Jui la solution des grandes questions politiques et sociales qui agitent ’humanité. » En 1887, Ala Sainte-Estelle de Cannes, il croit voir dans |’affluence des étrangers en Provence « l’heureux présage des fédérations futures». Et il ajoute : « Eh bien! rappelez-vous ce que je vous dis : le jour ot les peuples célébreront ensemble la grande félibrée de Jl’union dans la paix et dans la liberté, ceux-la, 6 Provergaux, qui auront, comme nous “autres, sauvé et fait valoir leurs titres de noblesse auront leur place a table et
boiront le vin d’honneur! Mais ceux qui auront perdu leur nom et vendu leur droit d’ainesse pour un plat de lentilles, ils égoutteront le fond des fioles et racleront les plats ! »
Félibrige fédérateur, fédérateur non seulement dans la paix et dans la liberté, mais dans le soleil, dans la joie, a table, avec le vin d’honneur et la coupe qui circulent | L’an dernier, quand on célébra a Genéve les fétes du Rhéne, Tarascon y envoya la Tarasque. C’est bien. Mais jentends d’ici le Rapelas-vous de co que iéu vous dise! de Mistral, s’il eit été de ces fétes, et si les amis eussent organisé en son honneur une félibrée au Creux-de-Genthod.
«Tant queles{élibres n’auront pas envoyé la Coupo au quai Wilson, tant que la Société des Nations exclura tout élément de félibrée, tant que I’ébauche genevoise de fédération des peuples et la littérature de la Société seront marquées du, signe du froid, tant que ldme allégre, la flamme spirituelle, la Sainte-Estelle, la poésie
ne tiendront pas dans les amitiés inter- —
nationales leur place, qui est la premiére, Etats-Unis d’Europe, Etats fédérés du monde resteront de la regardello et de l’es-
coulello, eb ne vaudront pas un viédase. »
Pour échauffer ce froid, pour fédérer Riz et Pruneaux genevois, que faut-il? Le Midi, le soleil du Midi. Qu’a-t-il fallu, au Rigi-Kulm? Le Midi, un homme du Midi. C’est le premier chapitre de Tartarin sur les Alpes, ’hdtel ranimé, ?Murope et le monde rendus A la joie et a l’estrambord par le génie de Tarascon.
«L’élan est donné, tout Phétel dégéle et tourbillonne, emporté, On danse dans le vestibule, dans le salon, autour de la longue table verte de la salle de lecture, Et c’est ce diable d’homme qui leur a mis a tous le feu au ventre. Lui cependant ne danse plus, essoufflé au bout de quelques tours ; mais il veille sur son bal, presse les musiciens, accouple les danseurs, jette le professeur de Bonn dans les bras d’une vieille Anglaise, et sur l’austére Astier-Réhu la plus fringante des Péruviennes, La résis~ tance est impossible, Il se dégage de ce
terrible alpiniste on ne sait quels effluves
qui vous soulévent, vous allégent, Kt zou! et’zou ! Plus de mépris, plus de haine, Ni Riz ni Pruneaux, tous valsent., Bientét la folie gagne, se communique aux élages, et, dans l’énorme baie de l’escalier, on voit
jusqu’au sixiéme tourner sur les paliers, avec la raideur d’automates devant un chalet a musique, les jupes lourdes et colorées des Suissesses de service. » Le Secrétariat !
Si je me hasarde ici dans cette anticipation mistralienne, qu’autorisent d’ailleurs et le discours de Cannes, et ce premier numéro — de VAi6li ot Jon retrouve lesprit de la page de Daudet, et, dans Calendal, l’intervention réconciliatrice du héros de la Provence entre les Gavots et les Dévorants, dont Tartarin entre les Riz et les Pruneaux semble la parodie, c’est que, pendant vingt ans, Mistral, par l’intermédiaire du chancelier, entretint sur le boulevard Mariéton, je veux dire sur la grande ligne P.-L.-M., une maniére de farandole et de félibrée, comme celle que méne Tartarin du haut en bas des six étages de l’hétel ; qu il y établit un Empire du Soleil, ainsi qu’au jour des noces mistraliennes la poésie et le Clos-Vougeot avaient refait le royaume de Boson. Contons cette félibrée et gardons-en la graine |