‹ Mistral: La République Du SoleilChapitre 12 sur 18 · CHAPITRE ONZIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE ONZIEME

ARIETON devint chancelier en 1888, M et, dés l’année suivante, il y a du nouveau. Les Provengaux parisiens,

et aussi des gens quise disaient Provencaux et qui n’étaient pas du tout Provencaux, avaient fondé en 1879 une Société des Félibres de Paris, dont le siége était au premier étage du café Voltaire, dans une salle garnie de banniéres, de tambourins (de ci-.

gales empaillées, ajoutait-on), avec le député Maurice Faure pour vice-président, puis président, bientot Mariéton pour secrétaire.

Une autre société, les Cigaliers de Paris, était présidée par Henry Fouquier. Comme on le devine, politiciens et arrivistes ne Manquaient pas. Mais ce ne sont pas les éléments, qui importent, c’est leur mouvement. Ce mouvement, Mariéton s’appliqua a le susciter, a l’entretenir : les visites des félibres provencaux a Paris et des félibres

de Paris en province devinrent des événements saisonniers, rituels.

Cherchant autour de Paris, pour leurs sorties, leurs manifestations, leurs cours d’amour, un coin félibréen, les félibres s’étaient décidés, faute de mieux, pour le parc de Sceaux, et pour le couronnement »

annuel du buste de Florian, poéte faiblard et mollement félibréen, qui (sauf une demi-douzaine de vers cévenols) n’avait écrit qu’en francais, mais qui était né dans le Midi, et dont l’aimable nom évoquait la saison des fleurs.

La visite de Mistral a l’Exposition de 1889 en juin et juillet fournit au chancelier Voccasion de déployer ses qualités organisatrices. Je mentirais si je disais que ces trois jours de féte plongérent le Maitre dans un enchantement sans défaut. Elles commencérent par un banquet 41’ H6tel Continental, ot il parla, et aprés lequel, tambourinaires et galoubetiers en téte, en passant par la statue de Gambetta, ou le sosie du tribun, Maurice Faure, prononca, dans l’attitude méme de l'homme ~ de pierre, des paroles, on se rendit au siége, je veux dire au café Voltaire. Mistral prétendait que Voltaire en provencgal

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signifie sauteur et farandole r, autant dire farceur, et il avouait a M: riéton qu’il en avait «plein le dos de ces félibresde Paris, et de leurs simagrées républicaines, sectaires, etc. » Cependant les Parisiens s’ébahissent du funambulesque cortége ; les habitants de Ja place de |’Odéon, en l’honneur de Mistral, et en holocauste a la devise: Fen de brut, ne s’endorment qu’a deux heures du matin. |

Le lendemain, féte de Sceaux. Mariéton, assoiffé de grandeurs,- est élu, comme Calendal, «abbé de la jeunesse». Outre!

Un humour non moins débridé lui avait fait choisir, pour présider la cour d’Amour,

Jules Simon, qu’on vit entrer dans le ~~

pare de Sceaux derriére la Tarasque !

Le soir, le banquet fut présidé par Falliéres, ministre de quelque chose.- Mistral ny parut pas et ne vint qu’A la soirée.

Les Félibres de Paris, pour qui le poéte et son discours étaient inclus dans le prix du repas, murmurérent : son entrée fut pecueillie par des vociférations. ,

Alorswle petit provincial, qui avait besoin, dans la rue, a Paris, de homme qui conduit Mistral, mais qui tenait pour sa devise: «Sois humble avec les humbles et

plus fier q 1e les fiers ! » fendit d’un pas vif le flot des arisiens murmurants, prit d’autorité la place d’honneur et promena un clair regard circulaire: « Qu’est-ce que je vois, messieurs, qu’est-ce que j’entends? On se plaint de Mistral, quand j’ai passé tout

le jour avec vous! J’ai dt aller me reposer, © ce soir, chez des amis qui m/’avaient.

invité de longue date. Je les quitte pour revenir! Vous vous plaignez de moi!

Mais souvenez-vous bien que, s’iln’y avait pas eu un Mistral, nous ne serions pas ici, et sans doute il n’y aurait pas de Feélibres! Et maintenant, mes amis, sans rancune !

Je vais vous chanter la Coupe. »

Ilattaquale couplet, et jamais le refrain ne fut repris avec plus d’ensemble, et d’une voix plus tonnante. « Je joue du galoubet et mon troupeau me suit », disait le maire

de Gigognan. Mistral savait emboucher le’

clairon militaire quand il le fallait: son peuple le suivait toujours.

A moins quil ne suivit son peuple.

La troisiéme journée, éminemment mariétonienne, celle des visites aux monuments, se passa dans une pluie effroyable. On se rendit 4 la maison de Victor Hugo, ot Maurice Faure, nécessairement, discourut.

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Dés lors, il fallait aller a Passy, devant la statue de Lamartine, ot Mistral lut sous le parapluie les strophes qu’il avait écrites a la mort du poéte. Il y a de ce cété une rue Jasmin, alors sans maisons, et simple percée dans des planches et des arbres.

Le pélerinage s’y porta, et le coiffeur d’Agen fut loué. L’aprés-midi, toujours dans des cars de Exposition, que Mariéton avait mobilisés pour la journée, et sans que la pluie se ralentit, on partit pour le Pré-Catelan, non pour y boire du lait, mais parce que l’endroit tire son nom d’un troubadour du nom de Catelan, qui -y fut enterré ou assassiné il y a bien six’ cents ans. I] fait sorti du tombeau avec son instrument de musique, comme J’oncle Benoni, si des discours pouvaient vous ressusciter.

Ces fétes parisiennes, privées du soleil du Midi, rongées par les ambitions, les disputes personnelles et la blague, ce n’était que l’ombre d’une félibrée. Mistral songeait - peut-étre nostalgiquement a la magnifique Sainte-Hstelle de Montmajour, quelques semaines auparavant, a la table et au chant dela Coupe danslesruines de l’abbaye, « au milieu, écrivait-il, d’un grand terre-plein

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tout fleuri d’asphodeéles, la fleur élyséenne, en face de la cité de Constantin, mollement

' €tendue dans le lointain », le capoulié

Roumanille applaudi comme on devait le faire aux fétes d’Eleusis, et 1l’Espouscado « déclamée devant son vrai publie, des

paysans et des filles d’Arles.» Depuis que :

Mistral était parti pour Paris, les Maillanais prétendaient qu’on voyait bailler sur “sa montagne le lion d’Arles. Jamais le poéte ne retrouva avee plus de joie, a Graveson, la bonne diligence.

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A partir de 1891, la descente des Félibres

de Paris et des Cigaliers dans le Midi, au

commencement d’aotit, se régularise et.

prend figure d’émigration torrentielle et saisonniére. Lintilhac a donné cette forte définition : «La Provence est une matiére explosible, dont les félibres sont les déto-

nateurs. Leur instrument de percussion est —

la parole. » Les généraux de cette artillerie sont Mariéton, chef d’état-major; Maurice Faure et Clovis Hugues, intarissables percuteurs; Henry Fouquier, qui en tire profit.

Et, comme a Tarascon les bras de rafataille, une nuée de journalistes parisiens suit (j’efitends par hnuée une douzaine).

L’objet officiel de la descente consiste en inaugurations de bustes et de statues. En 1891, il y en a huit au tableau; en 1894, dix. Le département des bustes est administré par Mariéton.

Comme la délégation tarasconnaise du Club Alpin, la descente félibréenne a sa banniére: bleue 4 étoile d’or, avec les fleurs de lis de Provence, ce qui fait froncer des soureils républicains. Elle a son chant, di 4 Félix Gras, qui, de Paris 4 Tarascon, finit pat devenir familier au personnel dés gares,; et qui magnifie le premier pape d’Avigiion :

Disotih qu’ero un lapin, Lou papo! Lou papo!

Disoun qu’ero un lapin,

Lou papo Clement cing!

La descente de 1891 devait rester entre toutes fameuse. La félibrée commence a Lyon, of Soulary est baptisé félibre, a la maniére de Gorenflot, afin que Mariéton -puisse lui inaugurer un buste. A Beau-

caire, arrivée inouie. Mariéton est soulevé par l’estrambord, au point de parler au peuple, du haut du balcon de Ilhdtel de ville, sans bégayer une fois, dit-il. A Tarascon, fétes trentenaires de la Tarasque. Les Tarasconnais entendent en profiter pour venger ce totem de leur tribu. Marius Girard lit ala mairie un testament de Tartarin, qui est une réponse a4 Daudet; un félibre échauffé boit 4 la mort de Daudet, et des enfants costumés en chevaliers de la Tarasque viennent répéter contre lui une maniére de serment d’Annibal. Il n’y manque que Daudet, qui en ett tiré un fameux chapitre. Il est vrai qu’il avait écrit un an a l’avance, et sur la mort de Tarascon, au début de Port-Tarascon, qui est de 1890, et auquel la manifestation tarasconnaise répondait, ce quila rend des plus excusable. La chaleur est terrible, orageuse méme: le chancelier, qui se tient, comme Pascalon, prés de la banniére, recoit des pierres républicaines, destinées aux fleurs de lis.

A Arles, entrée de nuit, pégoulade, flambeaux, assemblée aux Arénes. Mariéton ne renouvelle pas le miracle de Beaucaire, mais il en fait un autre: «L’im-

mense cuve de pierre était, écrit-il, si sonore cette nuit-la qu’on m/’entendait parler dans toute la ville.» Et cela, sa premiére phrase le méritait bien : « Arlaten e Arlatenco, li felibre soun countent de vous ! » Aux flambeaux une farandole immense se déroule dans les Alyscamps, entrainant sans doute les morts, toujours comme le galoubet de l’oncle Benoni.

A Martigues, non seulement on inaugure le buste du templier Gérard Tenque, mais on fait la Sainte-Estelle, qu’a organisée

~ un jeune félibre martégal, Charles Maurras.

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Mistral porte un brinde charmant, il venge les Martégaux de six siécles de brocards,

- auxquels, d’ailleurs, l’Armana se fait chaque

année un devoir d’ajouter sa contribution, et souvent par la plume de Mistral. Ensuite, il argue de ses soixante et un ans et de la chaleur pour rentrer 4 Maillane. Le

gros de la troupe repart. A Cannes, toutes les autorités sur le quai, la Marseillaise

éclate a l’arrivée du train félibréen, d’ou descend un félibre, Mariéton. Les autres

ont manqué le train. Cela n’empéche pas le buste de Bellaud de la Bellaudiére d’étre

inauguré A Grasse. Sur les plaintes du commerce local, qui trouve que la félibrée

manque de ministres, le gouvernement envoie 4 la hate Rouvier, qui arrive juste a temps pour discourir 4 Antibes, 4 Vinau+ guration de la statue de Championnet.

Il fallait, en effet, un membre du gouver= nement pour rendre des détonateurs a la matiére explosive provencale. L’exemple dé Mistral avait été contagieux. Paul Aréné

avait disparu sans prévenir. Les félibres ©

officiels, &4 la Sainte-Estelle de Martigues, étaient cent. A Nice, ils restaient trenteé, Il y avait 14 un dernier buste 4 découvrir :

celui dé Ranchet. Au moment de parler, on s’apercoit que le félibre chargé de pro noncer son éloge fait partie des soixantédix, disparus. Pas un des présents ne sait qui était Ranchet. Mariéton occupe Ie public par une succession d’hymnes russes et de Marseillaises, jusqu’a ce qu’un mes sager, envoyé a la Bibliothéque, lui rapporte un document qui lui permet de bégayer quelque chose. La campagne de 1891 était terminée. D’autres mériteraient d’étre contées: l’équipée des Cadets de Gascogne, en 1898, exigerait tout un volume : il faut nous borner,

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