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ton passe A Mistral. Fortunette chanterait bien quelque chose! « Mais certainement, dit Mistral, qu’elle vienne!» Et la voila sur une chaise: « Messieurs, vous avez dit des choses divines, mais vous avez oublié quelqu’un, Mireille. J’ai vu ca et je suis venue. C’est moi...» Elle va fort. Elle va plus fort encore quand de la chaise elle monte sur la table, & cété dela Coupe, de la Coupo santo! et qu'elle attaque la chanson de Charloun :
Me pren de moumen de lagno Que sabe plus mounte sieu,
De sounja qu’a la mountagno Ia na vun que penso a ieu.
Et cing cents voix, alors, au refrain :
Moun Dieu, se ma grand sabié, Que parle a nun bouscatié !
Le bouscatié fut pendant deux jours le coquin de chancelier, qui la ramena en Avignon. Fortunette resta populaire entre ces Fiho d Avignoun, auxquelles, a lheure de l’apéritif, le Pourquery impressionnant de pierre indique, d’un bras tendu, dans la
rue dela République, Vitinéraire quotidien ; populaire parmi les félibres, a qui leurs femmes, quand ils leur disaient ; « II faut que j’aille en Avignon; il y a réunion du Consistoire!» répondaient: «On Je connait, ton Consistoire! On ne voit que son ‘chapeau a plumes dans la rue!» Mistral avail été émerveillé d’apprendre, — indirectement bien entendu, — qu’aux moments d’extréme tendresse Fortunette murmurait; «O mon trésor de Venise!» II en concluait a une identité du lion de Venise et du lion d’Arles, pas moins! Et je crois bien qu'il y a l’exclamation amoureuse de Fortunette, et Fortunette elle-méme, a |’origine de ses Vénitiennes, en route pour la foire de Beaucaire, dans le Poéme du Rhone.
Bien qu’elle ne possédat point précisément la carte d’une maintenance, Fortunette, protégée par la chancellerie, était devenue une personnalité quasi-félibréenne, et les Avignonnais jasaient. Le capoulié, magistrat en outre, n’aimait point cela.
Aussi, a la Sainte-Estelle des Baux, ov le mistral et l’émotion suscitée par le schisme parisien : énervaient déja l’assemblée, quand les grelots se firent entendre d’un beau Jandau qui amenait Fortunette, fit-on
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comprendre a l’audacieuse que la tolérance avait des bornes et .que c’était fini.
L’honnéte Roumanille, que Daudet et Mistral, quand ils allaient de nuit en bonne fortunette 4 Avignon, se gardaient
de réveiller, tenait autrefois la main a
ce qu'un curé figurat a tous les banquets félibréens, afin de contenir par sa présence les gaillardises dans de trés étroites frontiéres. Sans doute V’esprit du bon pére du Feélibrige régnait-il encore, puisque Dom Xavier de Fourviere fut le plus énergique a déclarer qu’on en avait assez de Fortunette, et que le banquet de la Coupo santo .n’était pas une bordée,
Mais le coup du billet avait réussi a Montpellier. Pourquoi pas aux Baux? On remet un papier a Mistral: « Puisque Fortunette n’est pas digne de s’asseoir & la table des poétes, ne peut-elle pas servir les poétes? Elle voudrait passer le vin de la Coupo santo. »
«Brave Fortunette !s’écrie Mistral. Mais oui, qu’elle vienne | N’est-cepas, mesdames, comme la Samaritaine? »
La reine, toute 4 son joyeux avénement, autorisa. Le P. Xavier, bon sujet, mais simple sujet, comme Bossuet devant
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la faveur de la Montespan, se tut, résigné.
Fortunette passa avec l’amphore de Chateauneuf-du-Pape, eut des sourires, remplit les coupes,.se crut nominativement interpellée dans le :
Vuejo a plen bor Vuejo abord
Lis estrambord
E Venavans di fort,
et versa l’estrambord et l’enavans, et tout.
Tout! Aprés la Coupo santo, on alla faire les jeux floraux a l’abri du mistral, dans une grange qui avait été, cing cents ans auparavant, une église. Et voici que le diable attaché a l’abbaye de Frigolet recommenga (il manque d’invention) le tour de l’élixir du Pére Gaucher. Le Chateauneuf agit. Il était du Pape: le pavillon -couvrait la marchandise. Et Dom Xavier de Fourviére, transfiguré, ou converti, monta sur une futaille et cria d’une voix tonnante: « Je donne la parole a Fortunette! »
Fortunette ne Ja lacha pas. Elle parla.
Elle chanta. Ce fut la journée de Fortunette. Quand les voitures repartirent, son Jandau fleuri les précédait. La nuit était venue. On passa par Maillane pour boire
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la limonade. Ce fut Fortunette qui, en propos bien tournés, remercia M™é Mistral.
Mais le lendemain, et toute la semaine, et tout le mois, les journaux d’Avignon éclatérent. Et la guerre de Fortunette fit rage! On tenait l’affaire. Ah! les félibres avaient embouché le clairon fédéraliste !
Ah! la réaction prenait ce masque! La presse pourqueryste marcha a l’ennemi, comme les Avignonnais contre Caderousse.
Et ce Lyonnais «fortement réac », comme avait dit un jour Félix Gras, ce Mariéton, qui précipitait les félibres vers la droite, et qui était le fortuné de Fortunette, en outre! Sus au chancelier! Et qui done, monté sur un tonneau comme frére Jean, avait donné la parole a la plus scandaleuse des fiho d’Avignoun? N’est-ce pas a ce moment que, dans un journal de Paris, Jean de Bonnefon attire l’attention des républicains vigilants sur le P. Xavier, qu’il signale comme «un moine d’une grande intelligence, personnage d’enluminure, carte a jouer de toutes les réactions, roi de tréfle, roi de pique, roi de France, roi de Provence, souvenir ambulant du fameux siége de Frigolet ». Sur la Montagnette, ne va-t-on pas songer 4 remettre l’abbaye
EES a een means LA REPUBLIQUE DU SOLEIL 223
en état de défense, 4 donner signal aux deux mille combattants de 1880?
‘Mariéton, qui est Lyonnais comme l’autre était d’Auriol, n’y trouve qu’a rire. Le capoulié, non. C’est une grosse affaire pour le juge de paix du pays. Il fait amende honorable dans le cabinet de Pourquery de Boisserin, se plaint au maire de Gigognan, je veux dire a Mistral, et l’équitable Maillanaisle console parle méme As resoun | quia déja servi pour Marius André. Evidemment tout cela n’a pas grande importance.
Mais nous sommes en province. La vie -intime du Félibrige, c’est une chronique de Pampérigouste. Elle tient A V’histoire d’Avignon, de la Vendée provencale, de Tarascon et d’Arles, N’oublions pas qu’a cette époque, de ces infiniment petits, se forme en province l’esprit républicain, et que la troisiéme République c’est la province. Qui sait méme si, aprés tout, la troisiéme République, ce n’est pas le Midi, et si, en changeant, comme le voudrait le jeune Maurras, sa fonction commen- cante de capitale politique de la France ‘contre Une assemblée souveraine languedocienne, Toulouse n’opterait pas pour le plat de lentilles?
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