‹ Mistral: La République Du SoleilChapitre 3 sur 18 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

UAND Mistral vint pour la premieérefois a Paris, des journaux prirent son - XX nom pour un pseudonyme bien choi- ~ si. Test porté aujourd’hui en Provence et dans Je Dauphiné par des centaines de familles. Le Trésor du Félibrige le rattache au latin ministerialis, qui signifie collecteur

elier sa famille 4 de gros Mistral nobles uu bourgeois, comme ceux de Valence, ui furent seigneurs de Mondragon et e Romanil, et qui avaient un hotel 4

int-Rémy. Pour lui, des Mistral paysans

étaient plus probables et faisaient mieux laffaire. Depuis des générations, ils se ‘sont recrutés dans la plaine qui s’étend au pied des Alpilles, entre Saint-Rémy, Arles et Tarascon. Du parler pur et sonore de cette plaine, Roumanille et Mistral ont refait une grande langue littéraire. Ce rayon poétique dans l’arbre rural compose authentiquement pour Mistral le pain et le sel d’une noblesse et d’un Empire.

«Mes parents, des ménagers, étaient de ces familles qui vivent sur leur bien, au labeur de la terre, d’une génération a autre! Les ménagers, au pays d’Arles, forment une classe a part : sorte d’aristocratie qui fait la transition entre paysans et bourgeois, et qui, comme toute autre, a son orgueil de caste. Car, si le paysan, habitant du village, cultive de ses bras, avec la béche ou le hoyau, ses petits lopins de terre, le ménager, agriculteur en grand, dans les mas de Camargue, de Crau ou d’autre part, lui, travaille debout en chantant sa chanson, la main a4 la charrue. »

Cette maniére d’agriculteur en grand |

resta la maniére de Mistral. Les rythmes du travail terrien passérent dans le rythme de sa er¢.tion poétique. I] ne composait

Sermale ses vers assis 4 son bureau, mais

dehors,-au branle de son pas, en com-

- munion avec la nature, chantant sa chan- - son, debout; a peine le carnet en poche uf pour la noter, mais la mémoire suffisait presque. Je ne crois pas que l’on com- prenne par lintérieur la grande strophe

ee épique de Mireille et de Calendal, avec

sa respiration robuste, son mouvement jeune et musclé, son soleil, son courant, son mistral, si l’on oublie le plein air qui la nourrit, et le poéte en marche qui la trace dans une matiére et résistante et

charrue.

- Lisez au chapitre XI des Mémoires la

re, fort de Pee cities qni me dont des ailes, assuré que plus rien ne

cs

* consentante, comme le laboureur a sa’

endrait me déranger, un soir, par les |

semailles, 4 la vue des laboureurs qui suivaient en chantant la charrue dans la raie, jentamai, gloire 4 Dieu! le premier chant de Mireille. »

Comment l’entama-t-il? Peu importe!

Et nous voyons, par exemple, que la version primitive, les vers qui peut-étre accompagneérent, aux semailles de 1851, les laboureurs du Mas du Juge, commencaient par :

Cante uno chato, que pecaire Noun pousqu’ave soun calignaire,

début a la Favre ou a la Roumanille, qui, évidemment, n’a point l’ampleur de la belle et allante strophe initiale trouvée sans doute des mois ou des années plus tard. C’est ala terre de lancer l’€pi vert, au soleil de murir plus tard l’épi d’or.

Comme Lamartine, Mistral s’est cons-.

truit dans les Mémoires un pére un peu légendaire, et l’on fera bien de ne pas prendre a la lettre tels contes biographiques

écrits d’abord pour l’Armana Prouvencau. .

Francois Mistral avait vingt et un ans au moment de la levée en masse. Volontaire ou non, il fut en 1793 de l’armée des Pyrénées et du siége de Toulon.

En 1868, quand les Félibres, annoncés, conduits, escortés par leur ami Balaguer, allérent en Catalogne, ils se trouvérent un dimanche a Figueras. Ils entraient a l’église pour la messe. Balaguer leur apprit qu'elle

allait étre dite pour Francois Mistral, qui fut en 1793 l'un des soldats de la ie par qui Figueras fut prise.

Si Francois Mistral a passé dans le Ra- Son et dans Ambroise de Mireille, un

S go islene garde aussi beaucoup de lui :

~cest son fils Frédéric. La sagesse de Mistral fut la sagesse de son pére. Paysan - fiddle au passé, ce Francois, et qui ne pense pas qu’on puisse se tromper en fai-

- Sant ce qu’ont fait les péres. Quand Mistral,

dans une ode célébre, promet aux paysans -quwils resteront maitres du pays, qu’ils ver-

~ ront passer les barbaries, les civilisations, les révolutions, pareils aux vieux noyers

- des champs, il pense a ce pere, qui, de

; Louis XV a Napoléon III, a vécu sous une

- douzaine de princes ou de régimes, quand

tout changeait la-haut, et dont aucun mou-

- vement venu de Paris, aucun dépaysement

militaire n’a effleuré le fond, touché les

- quelques idées antiques, efficientes, domi-

-natrices. Comme la fontaine de Vaucluse

ae

Pe

RE es 18 MISTRAL

jaillit du rocher frais, Mistral et sa poésie sortent d’un bloc de durée paysanne.

Paysan, il unit 4 un substantiel bon sens, a une lucidité de terrien, un paganisme profond. Il utilise tout le large erédit de superstitions que l’Eglise, dans les campagnes, ouvre ou tolére. Les phénomeénes

de la nature se classaient pour lui selon

quils portaient malheur ou qu’ils portaient chance. Un jour, toutes sortes de maux fondirent sur la propriété : son pére reconnut que c’était parce qu‘il avait abattu un arbre, et plus tard Mistral lui donne raison. Un arbre, dit-il, est une poussée de vie qui se retourne contre vous si vous la contrariez. La part de mysticisme paien qu'il y a dans le Félibrige lui vient du poéte. de Maillane. -Mistral savail et répétait tous les proverbes de la Provence. Cette sagesse de son peuple était pour lui la bonne; il l’utilisait toujours a propos. Par exemple, si un monsieur de Paris lui demande pour son journal son opinion sur la peine de mort, il se contente de lui écrire sur son papier : |

Justice molle Rend la gent folle.

LA eee ee DU SOLEIL ~ 19

Francois Mistral avait épousé, en 1800, la fille de notaires maillanais, les Laville. Avec son pére Antoine Mistral, il exploitait un mas a Maillane, celui de Cavalier, dautres mas 4 Beaucaire et en Languedoc, et c’est seulement a partir de 1811 qu’aprés des partages de famille il se fixa définitivement au mas du Juge, acheté par les Mistral en 1804. Sa femme mourut en 1825, laissant une fille et un garcon déja - grands. Trois ans plus tard, a cinquantesix ans, il épousait une jeunesse, Adélaide, ~ ou la Délaide Poulinet, la mére de Fré- ’ dérie.

Le beau-pére, Etienne Poulinet, était, comme Francois, un ménager propriétaire, mais fort mauvais ménager de son bien.

Comme on dit en Bourgogne, il se mangeait. Et il se buvait. Roger-Bontemps du pays; il était de toutes les fétes, qui ne ~ manquaient pas, et entre lesquelles il y en avait une connue du monde entier, la foire de Beaucaire, ot on lui volait ses

en regardant Polichinelle. Jamais, cependant, le perroquet Jaco n’aurait crié plus mal a propos’: « Ca finira mal!» L’étoile eat la! Ce qu’Etienne Poulinet mangeait.

Se

‘ et buvait, c’étaient les dots de ses six filles. Six brins magnifiques, et telles que leur pére se mettait fort en colére quand on lui demandait d’y joindre la rallonge d’une dot. Il les livrait nippées, et c’était déja bien beau! On ne lui en laissa pas une; toutes firent de bons mariages. Et son fils Benoni, qui s’était mis en téte de n’épouser qu’une fille noble, en eut une, sil vous plait, celle d’un marquis ruiné du coté de Carpentras.

La privilégiée entre les six fut la Dé

laide, qui n’avait pas dépassé de beaucoup

sa vingtiéme année, quand le quinquagénaire Francois Mistral lalla chercher a Maillane pour l’amener au mas du Juge et lui donner ses clefs.

Dans les Mémoires, Mistral a idéalisé la premiére rencontre de son pére et de sa mére : celle-ci doit aller glaner pour se gagner quelque ruban, et le vieux maitre la remarque sur ses terres comme Booz remarque Ruth... Nous voila sur le courant des grands mythes, des échanges normaux entre le ciel et la terre, du miracle habituel qui descend, de la nativité prédestinée qui se prépare : cela méme, que, des prophétes a Victor Hugo, ’humanité

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a condensé dans la légende simple et souple, étoilée et fraiche, de Ruth et de Booz, le couple d’ow nait la race de David, de la Vierge et de Jésus. Une nuit pastorale sert de cadre a l’insertion du divin dans l’humain, a la venue du dieu chez les laboureurs, du poéte chez les paysans, de Calendal chez les pécheurs, de sainte ‘Estelle entre les étoiles paiennes.

- Sainte Estelle n’avait point élu sans de bonnes raisons la Délaide Poulinet quand elle la conduisit chez le Booz du Mas du Juge. La famille Poulinet était une famille - fantaisiste, ot: la cigale mordait volontiers. Greffée sur les terriens Mistral, c’était la branche des oiseaux sur le plant autochtone.

Etienne Poulinet, qui fut tout de méme -maire de Maillane, passa dans la vie a la maniére de ces poétes qui n’écrivent pas, et qui donnent du sel et du mouvement a une campagne provencale, qui -achévent un Graveson ou un Maillane en - Cucugnan ou en Gigognan, en Canteperdrix ou en Pampérigouste, et que la Provence, quand elle essaye de carreja son soleil et ses étoiles, nous envoie sous la figure d’un Paul Aréne ou d’un Clovis Hugues. Mais le vrai levain de la pate a pain bénit,

end

chez les Poulinet, c’était le plus jeune frére de la Délaide, l’oncle Benoni, l’arpenteur de Maillane, brun, sec, flambant comme ~ un sarment, danseur, musicien et gadlejaire enragé. Le galoubet deBenonine le quittait pas; il faisait partie de la commune de- Maillane, comme le tambour municipal, la cloche de l’église, comme plus tard la maison, le chien et le chapeau du Poéte.

Pas de bal, pas de sortie, pas: de pélerinage a saint Gent, nous dit le neveu, sans le galoubet et les galéjades de Benoni. Il mourut 4 la fin du x1x® siécle, le galoubet sur la table de nuit, qui lui servait 4 demander sa tisane. Et on l’enterra avéc le

- galoubet. Ce qui fit, dit toujours son neveu, que, la nuit de ses ‘obséques, il sortit de | sa fosse, galoubet en main, se mit a jouer une farandole, et que tous les morts se levérent en portant leur cercueil au milieu du Grand Clos, pour faire un feu de joie, en dansant un branle fou jusqu’a laube.

La poésie du neveu fut pour le Midi tout entier ce que le galoubet de loncle était pour Maillane. La Provence est sortie de sa tombe dans la grande farandole mistra- lienne. La voix qui entonne la Coupo - Santo s’était essayée et aiguisée, dans le

Ee

petit village des Alpilles, chez ces Poulinet

qui apportaient dans la vie une. nature félibréenne.

A ce point de rencontre entre la charrue et le galoubet, le fils de Fran¢ois et de —Délaide naquit le 8 septembre 1830, jour

de la Nativité de Notre-Dame.

WV La Nativité de Notre-Dame! S’il faut en .croire Mistral, sa mére eit voulu, en

cet honneur, l’appeler Nostradamus. Et~

sa vénération pour l’astrologue Michel de Nostradamus, dont il avait les Centuries

~ chez lui, les appliquant volontiers 4 Vhis«

toire du Félibrige, sa considération pour

Thistorien de la Provence, César de Nostra-

fi

damus, tout cela lui eit fait porter avec .

fierté, dés le baptéme, ce prénom glorieux.

-.Malheureusement, le curé de Maillane dé- slara qu’il n’y avait pas de saint de ce nom- — la dans le calendrier. C’est pourquoi Dé= laide, ou bien Francois Mistral, se rabattit sur le prénom de Frédéri (le provengal

ne prend pas le c). Le Booz du Mas du Juge

pensait, a un gentil petit gars de ce nom, <aqu portait leurs messages et faisait leurs

commissions, quand lui et la Ruth de Maillane «se parlaient ». Peu aprés, le petit Frédéri était mort d’une insolation, comme plus tard Mireille. Ainsi, j’imagine, le mauvais sort avait été détourné du futur Frédéri, qui ne participera plus, lui, qu’aux bienfaits du Soleil, mourra au — contraire d’un coup de froid: le froid, la seule maladie de l’Ame, a dit M. de Tocqueville. Et puis, notez que Frédéri, comme Mistral, a sept lettres, le nombre sacré du Félibrige. Sainte Estelle était 1a, et surveillait tout.

Car, dites-moi, qui eit empéché les Mistral de faire comme les milliers de Méridionaux qui ont mis leur garcon sous le patronage de la Vierge en le baptisant Marius, masculin de Maria? Marius Mistral! Les Parisiens, qui prenaient Mistral pour un pseudonyme, auraient pensé cette fois que, vraiment, il en mettait trop.

Et, qu’il eit été appelé Frédéri, ce ne fut pas une raison pour que la Vierge se désintéressat de lui! Il publia Mireille le jour de la Purification. Né le jour de la Nativité, il mourut le jour de |’Annonciation. Il aimait a faire remarquer que la Vierge n’avait parlé aux Francais qu’en

langue d’oc, a4 la Salette et 4 Lourdes, a Maximin et 4 Bernadette. La vraie reine du Félibrige, c’est elle. Et la langue de Mistral, c’est la sienne.

Frédéric n’apprit 4 lire qu’assez tard, vers sept ou huit ans. Et voila qui témoigne encore d’une attention particuliére de sainte Estelle. La poésie, et aussi la prose,

de “Mistral, ce sera toujours une langue

parlée, sentant le miel et les fleurs, non une langue de papier et d’encre. Et ces

années trente, elle était parlée, cette

langue, 4 un point-singulier de floraison parfaite. Tout ce pays de Saint-Rémy et de Maillane, des patres et des gens des mas, avait conservé encore sans contamination, sans infiltration franchimande, la

pure langue des ancétres, les beaux mots

du terroir provencal, frais et posés sur leur

lit de carriére. Montaigne, dont loreille était si sensible, parle du pur, cristallin

et noble gascon des montagnes, qu'il oppose

au gascon abatardi et mol de son pays

perigourdin. Cette différence de qualité dans “Vespace, transportons-la dans le

mrp ra ean en ee SR 26 MISTRAL

temps. En 1835, les gens de Maillane et de Saint-Rémy, au marché. du samedi a Arles, partlaient, sinon la langue dé Mireille (est-ce qu’on parle sur les boulevards de Paris la langue de Victor Hugo?),

tout au moins la langue de l’Armana Prou-

vencau. Aujourd’hui, ils parlent- comme le curé Sistre, dans le poéme de l’abbé Favre.

Les vrais maitres de Mistral sont ceux-la a qui il pouvait dire, en leur dédiant

Mireille, ce que dit La Bruyére: «Je rends.

au public ce qu’il m’a prété.» Canle que per vauire, 6 pasire e gen di mas / Evidemment, il apprit 4 parler francais presque en méme temps qu’a parler provencal. Mais le francais du petit garcon,

réduit a peu de mots qu'il cherchait a

tatons, et qu'il préférait ne pas chercher, par timidité, c’était la langue qu’il parlait aux étrangers, aux messieurs et aux dames qui venaient au mas: la langue des dimanches, aussi importune que l’habit des dimanches, avec lequel on ne peut ni jouer, ni courir, ni se sentir exister.

Et le francais, ce fut bientdt la langue de l’école. Frédéric n’ayant pas donné au maitre maillanais des preuves suffisantes d’application, son pére décida de le déra-

ciner, comme dira Barrés, et de l’envoyer, dés sa dixiéme année, en pension.

Une pension aimable, heureusement, et ou lVenfant ett pu étre conduit derriére le galoubet de l’onele Benoni, ou, comme les Mages, derriére sainte Estelle! Un mon- sieur Donnat avait loué, sur la Montagnette, au-dessus de Tarascon, les batiments délabrés de l’ancienne abbaye de Frigolet pour y installer une école, ot les frais d’étude se payaient, si l’on voulait, en nature, piéces de vin, consciences - d’hnile, saches de farine; couteaux de iniel, notes de tapissier ou de camionneur, et ou - Véducation consistait surtout en récréations dans le thym de Ja Montagnette, livrée a

cette jeunesse comme un tilleul aux abeilles. On était censé y faire du latin. Le jour ou Frédéric le commenca officiellement, son pére, gravement, conscient de ses devoirs envers la langue de Virgile, sella le vieux mulet Babache, alla en Avignon chez MM. Aubanel fréres, dans la vieille maison ot jouait le gamin Théodore, d’un an plus jeune que Frédéric, chargea Ba- bache de dictionnaires, de grammaires, de De Viris, de rames de papier, de paquets de plumes d’oie (Frédéric en eut pour dix

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ans) et déboucha avec ce matériel 4 Saint- Michel-de-Frigolet.

Au bout d’un an, M. Donnat désespéra de joindre jamais les deux bouts, ferma sa pension, a supposer que rien fermat dans ce bienheureux plein-air, et les garcons, le baluchon sur l’épaule, ayant cueilli, en souvenir, des touffes de ce thym auquel la Montagnette était censée devoir son nom, redescendirent qui 4 Tarascon, qui dans son village. Frédéric avait onze ans.

Son pére voulait qu’il étudiat. I] pensait en faire un homme de loi (sa premiére femme était la fille d’un notaire). A’ onze ans, l’air de la Montagnette ne vaut déja plus rien pour un futur avocat. II lui fallait le collége d’Avignon. I] passa d’un panier de fleurs dans un fond de puits: le pensionnat de M. Millet.

Chez M. Millet, il ne s’agissait plus de parler la langue de Maillane, mais celle de Paris. L’ordinaire de la pension, sil en faut croire les Mémoires, était de carottes, qui rendent, dit-on, les enfants jolis, mais qui donnérent a Frédéric des fiévres, dont sa mére le guérit en le conduisant en pélerinage 4 saint Gent. Le séjour dans la boite obscure de M. Millet edit été

marqué d’un caillou noir, si M. Millet nett été de Caderousse. Et, pour un bon Provencal, le village de Caderousse se trouve immortalisé par le poéme de l’abbé Favre, ce dont Millet concevait un patriotique orgueil. Il en récitait des morceaux en classe, et, quand on expliquait I’ Enéide, il disait que Virgile, c’était bien, mais que Vabbé Favre et la Muse provengale lui serraient de prés les talons. Assentiment sur les bancs, surtout du coté de Frédéri:

les exploits de Lafeuillade dans le Siége de Caderousse passionnaient un gars de Maillane autant et plus que ceux. de Mezence et de Camille.

Ce n’était pourtant pas au pensionnat de M. Millet qu’était réservé l’honneur de servir de berceau au Félibrige. Le berceau était alors 4 Nyons, ot un Carpen-

-trassien, M. Dupuy, gérait une école dont plusieurs maitres courtisaient la Muse provencale, particuliérement le Petit Chose de la maison, qui s’appelait Joseph Roumanille.

M. Dupuy, ayant transporté son pensionnat en Avignon, afin que les éléves pussent -suivre les cours d’un collége royal, Frédéric Mistral y entra. Ses études au collége

furent réguliéres, excellentes, couronnées

de lauriers aux distributions de prix. Ce

qui ne veut pas dire que le Maillanais tenait le collége d’Avignon pour un paradis.

Loin de la. Un paysan, comme l’était Frédéric, souffre des brocards de la ville.

Des Parisiens, en 1859, s’étonnérent qu'il.

ne fut pas un patre. Cet étonnement, ses camarades d’Avignon, en 1845, ne le partageaient pas. Ni ses professeurs. I] se révélait bien rural ! Au collége, un rural est moqué. Maillane, modeste trou, servait de plastron aux urbains. Et surtout le provencal était méprisé. C’était le «patois ». Si on vient au collége, c’est pour le désapprendre. Méme lors du triomphe de Mireille, le comte et comtadin Armand de Pontmartin dira : «Quel dommage qu’un si beau poéme soit écrit dans la langue de nos domestiques ! » Alors jugez si, avant Mireille, dans Avignon...

De cela, Mistral souffrit. I] tenait a sa terre, a sa famille, 4 leur langue, fortement. Il se connut humilié, comme les lycéens des Déracinés. Il vit parfois ses professeurs de ceil dont les petits Messins voient M. Asmus,

. Pensez, alors, quel rafraichissement et

eit

quel soutien fut pour lui la scéne, maintenant célébre, de l’églis. des Carmes d’Avignon ! On a conduit les éléves a vépres.

Frédéric, pour qui parler provencal, et surtout rimer en provencal, représentait une évasion, une libération, griffonne sur son paroissien une traduction en sa langue maternelle du psaume que l’on chantait. Le maitre d’études le surveille, s’approche, confisque le papier, le passe 4 M. Dupuy.

Le maitre d’études est Joseph Roumanille, qui, depuis plusieurs années déja, envoie des vers provencaux aux journaux du pays, et qui, cette année méme, publie les Margarideto. O Mantovano ! Aprés les vépres, c’est la promenade, la promenade des éléves autour des remparts. Le maitre d’études s’approche de Frédéric : « Alors, comme cela, Mistral, vous faites:des vers provengaux ! » Et Frédéric, de moins en ‘moins timide, en récite. Roumanille en dit des siens. Nous songeons a la rencontre © mythique de Ronsard et de Du Bellay ‘dans V’hétellerie. Quand on rentre de pro- | menade, la premiére chaine de l’amitié - félibréenne est fondée : c’est-a-dire le Félibrige, puisque le Félibrige est d’abord une amitié.

peat 3

La premiére, ou la seconde. Un jour de l’année d’avant, un garcon de Chateauneuf-

du-Pape, du nom d’Anselme Mathieu, était

arrivé a la pension Dupuy. Mais il n’avait rien d’un grand cru scolaire. Il fit ses classes sur les toits, déja bon matou, ou qui s’en vantait, contant fleurette, et fleur,

et peut-étre fruit, aux chambriéres, can-—

didat au titre de Félibre des Baisers, qu’il

prendra dans l’Armana. Enfin, des sept —

félibres de la Loi, en voici déja trois chez M. Dupuy. Sainte Estelle se léve 4 l’horizon. Allons toujours et nous verrons Berre!

VW

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