‹ Mistral: La République Du SoleilChapitre 4 sur 18 · CHAPITRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIEME

-minérent par un baccalauréat, passé

a Nimes. Il en revint, trés fier, a Maillane, et n’ett pas donné sa place pour celle de Louis-Philippe. Avec raison d’ailleurs, car on était en 1848, et les écus allaient encore changer de portrait. Le moment ot ils prennent une téte neuve est celui ot! on cesse de les voir, ot ils ne circulent plus, ov les vieux se cachent, ou ne paraissent guére les nouveaux, ov tout va mal, ot le rural tend son poing vers le maudit Paris.

Le rural a la maniére de Francois Mistral, mais non le jeune bachelier. Un paysan qui a soixante-quinze ans en 1848, un poéte qui a dix-huit ansen 1848, méme, et surtout, s’ils sont pére et fils, ne voient pas le monde avec les mémes yeux. 1848 trouva a Maillane, comme on dirait aujour-

> études de Mistral 4 Avignon se ter-

rn

d’hui, le pére de droite et le fils de gauche. Cette plaine d’entre Rhéne et Durance, qui est encore royaliste, l’était a plus forte raison en 1848. Cela n’empéchait pas qu’il y elit des rouges, et des rouges d’autant plus rouges gue les blancs étaient plus blancs : le climat ne porte point aux nuances intermédiaires. Les vieux se souvenaient des deux Terreurs, la rouge et la blanche. En 1793, Véglise de Maillane, avec un curé apostat, était devenue un temple de la Raison, et l’on voyait encore, én 1848, la vieille Ridelle, qui, autrefois, a dix-huit ans, bonnet rouge sur la téte et rien sur le sein, avait fait une si belle déesse, sur une Montagne symbolique de terre, qui remplagait l’autel. Quand le vent avait tourné, 4 la chute de Robespierre, on avait mis les Jacobitis au chateau de Tarascon, d’ou les modérés, comme ils s’appelaient, les jetérent a l’eau au cri tradi- tionnel : Zou! au Rese! Pensez si la Révolution de 1848 avait réveillé ces ferments, si le rouge rougeoyait, si le blanc sortait agressivement de la lessive

pu blanc encaro Que la tafo de la néu.

Les Mistral étaient blancs, comme ils le sont encore, Sans fanatisme, d’ailleurs, et

le bon sens du septuagénaire, au Mas du

Juge, reconnaissait qu’il y avait du bien et du mal dans tous les partis, dans tous les régimes ; il avait d’ailleurs été soldat de la République, et il avait eu, dans sa jeunesse, a souftrir des nobles. Mais il tenait

aux traditions. II s’était enrichi dans les

- trente ans de paix et de prospérité qui

avaient suivi le retour des Bourbons. Un propriétaire ufanous coume un rei, un « ménager » de Maillane, roi chez lui comme Ie roien France, demeurait fidéle au roi. Il en était de méme de son fils du premier lit, 4gé d’une quarantaine d’années.

Alors, jugez de l’émoi qui agita le Mas du Juge quand un journal républicain d’Avignon publia ces vers franeais du bachelier Frédéric, le gargon qui avait étu-

“dié, et dont son pére montrait avec fierté

le dipléme encadré, les vieux lauriers derriére les casseroles de la cheminée :

Réveillez-vous, enfants de la Gironde, Et tressaillez dans vos sépulcres froids, La liberté va rajeunir le monde.

~ Guerre éternelle entre nous et les rois !

Allait-il, le gars, décrocher le fusil a pierre du siége de Toulon, sauver Rome, la Pologne, faire rendre gorge a l’Autriche? Dans toute la France, cette tarasconite-sévissait.

Comment donc le fils de maitre Francois, Je jeune ami, déja, de ce Joseph Roumanille qui allait mener le combat contre les rouges dans la Commune royaliste d’Avignon, en venait-il a se faire traiter, par ses concitoyens blancs, de peau retournée, ce qui veut dire, au pays de Jean de Gonfaron, renégat?

Simplement, le Poéte. Au Mas du Juge, Frédéric n’est pas, comme les deux ainés, un Mistral de la vieille souche. Il est le fils de la mére tard venue, des fantaisistes et des joueurs de galoubet, un Poulinet. Le Poulinet dans son pré fait acte d’indépendance. Les Poulinet vont-ils alors a la République? La branche des oiseaux est-elle un rameau de pommes rouges? Je ne sais.

Mais il m’étonnerait que le chant patriotique de Frédéric n’etit pas été essayé sur le galoubet de l’oncle Benoni.

Le galoubet de l’oncle A Maillane, et, a Paris, la lyre! Quelle lyre? Lamartine !

Que parlions-nous de Tarascon, quand

nous sommes dans la Thébes d’Amphion, sous la dictature de la musique! Trois mois, la France fut gouvernée par un poéte,.

comme un jour le ciel fut porté sur l’épaule d’Hercule. « Aux premiéres proclamations signées et illustrées du nom de Lamartine, dit Mistral, mon lyrisme bondit... » Le futur auteur de Mireille, a dix-huit ans, voudriezyous qu'il ne fait pas de cette République?

Une République déja félibréenne, et qui ressemble 4 celle dont Mistral tracera Vidéal, en 1887, a la Sainte-Estelle de Cannes. C’est la musique qui passe !

Il est vrai qu’elle passa bruyamment.

Les fétes du carnaval, en 1848, suivirent de quelques jours la proclamation de la République : bonne rencontre pour les mauvais plaisants! Ce jour-la, Frédéric s’en alla avec quelques républicains entonner la Marseillaise, puis, comme c’était Vusage, faire la quéte aux ceufs pour manger, entre jeunes gens, l’omelette au lard.

Cette fois, la quéte aux ceufs fut politique, et s’accompagna, non des vieilles ritournelles provencales, mais de refrains pour et contre Henri V. Quand les rouges eurent mangé l’omelette, vidé bouteilles, | ils parcoururent Maillane, chantérent la

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Ferigoulo, chanson avignonnaise du parti,

déployérent le drapeau rouge, je veux dire leur ceinture, et brilérent Carmentrani, au cride Vive Marianne! Pas moins!

Qui ne fut pas content? Maitre Franeois.

Et qui, sachant ce qui l’attendait, tarda le lendemain a se lever? Le vieillard, avee sa figure des jours sérieux, mena son fils a l’écart : que lui avaient fait ces pauvres rois contre lesquels il avait écrit une chanson? (a quoi le bachelier avoue n’avoir su que répondre) ; un compatriote, M. Durand de Maillane, qui avait présidé la Convention, n’avait-il pas, en 1793, prédit devant lui que les Francais payeraient par des millions de tétes celles de leurs rois? Ce que les vingt-cing ans de boucherie confirmérent. I] avouait d’ailleurs avoir connu de mauvais nobles.

Et son fils le fit convenir qu’il y avait de bons républicains, puisque la République était gouvernée par l’astronome Arago et le poéte Lamartine. Un astronome?

Un poéte? Enfin... Quoi qu’il en soit, Frédéric s’abstint désormais de ces manifestations. Mais il resta peut-étre républicain plus longtemps qu‘il ne le laisse entendre.

Il ne fut méme un peu toute sa vie. Plus tard, officiellement, il se tint 4 Maillane, par vénération pour la mémoire de son pére, par gout de la tradition, par amitié pour d’honnétes gens, du coté politique ou sa famille formait bloc. C’est au café des royalistes qu'il alla faire sa partie:

i] figurait sur leur liste aux élections municipales, fut méme de la Ligue de la Patrie francaise. Mais il attacha peu d’importance aux clans politiques. Son fond demeure lamartinien ; une partie de — la flamme félibréenne est prise a ce feu,

Républicain de 1848 peut-étre bien a la maniére du Carpentrassien Taxile Delord, député de Vaucluse aprés 1870, qui, -se promenant un jour avec Mistral sur la | place de ’Horloge en Avignon, lui disait : -

«La gaffe la plus prodigieuse qui se soit jamais faite dans le parti avaneé fut la Révolution de 1848, Nous avions au gouvernement une belle famille, fran- - gaise, nationale, Jibérale entre toutes et. compromise méme avec la Révolution, sous les auspices de laquelle on pouvait obtenir, sans trouble, toutes les libertés que le progrés comporte.,. Et nous avons banjlie, Pourquoi? Pour faire place 4 ce

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bas Empire qui a mis la France en débacle. »

C’est le bon sens méme (bien que Mistral ait été, au moins un jour, poéte officiel sous l’Empire)? Le malheur, en politique, est que, de la République de Lamartine et de la royauté de Louis-Philippe, l’une exclut l’autre, et quil fallait choisir entre les deux, tandis qu’en littérature, Voltaire et Rousseau, Stendhal et Victor Hugo, maleré leur contraste et leur inimitié mutuelle, nous les gardons les uns et les autres. Tachons qu’un biais nous permette de porter dans la politique, cette cadette, la ligne serpentine et compréhensive de la poésie, son ainée !

Cette année 1848, quand le printemps vint, quand Ja lune de miel de la Révolution fut obscurcie par des nuages et du sang, quand, le carnaval passé, les cloches de Paques, les fétes des Rogations, les feux de la Saint-Jean marquérent dans l’année rurale des traits plus ensoleillés que le brilement de Carmentrant et les couplets sur Henri V, Frédéric, en montant vers les beaux jours, retrouva, vive et pure,

la poésie. Certes son élan va par étapes réguliéres, comme les travaux des champs, et ce n’est pas au mois de mai qu’il faut demander les raisins murs. Mistral tient alors 4 peu prés entier dans le vers ou Yauteur des Géorgiques chréliennes évoque un de ses obscurs amis :

Ce fils de paysan qui était bachelier,

et qui, le dimanche, chez son pére, lit

Virgile. Il ne suffit pas a Frédéric de le

lire, il Vimite. Cet été de 1848 donc, il

écrit une maniére de Géorgiques proven-

cales, les Moissonneurs, qui n’ont été publiés que récemment. Mistral, en les laissant dormir dans ses papiers, savait bien que sainte Estelle voudrait les faire sortir au bon moment. Nous les avons lus quand le cycle intelligent des siécles

-a réuni dans la méme année le. deuxiéme

millénaire de Virgile et le premier centenaire de Mistral. Mistral, dans sa vieillesse,

—s’émerveille de voir qu’une plante d’a-

-canthe est venue fleurir spontanément dans son jardin autour de l’acanthe de marbre d’un chapiteau romain : la ren-

contre de Mistral et de Virgile, évidemment,

Gane MISTRAL

“pour qui entend la langue de sainte Estelle !

«Si, naturellement, comme tout poéte qui naift, j’ai res,iré le parfum de toutes les fleurs poétiques qui, de mon temps, s’épanouissaient, ce n’est que chez les anciens, Homeére, Théocrite, Virgile, peu ou prou, que je veux retrouver les sources

ou, inconscient, je m’abreuyais. C’est la-

comparaison de la vie provencale, telle que je la voyais autour de moi, dans nos champs, avec la vie antique décrice par les vieux poétes, qui me donna l’idée de chanter dans notre langue la poésie de la France. Cette noble ressemblance me sauta tellement aux yeux que, a l’dge de dix-huit ans, j’avais déja bati un poéme... »

Aott 1847 a octobre 1848, c’est la pre= miére année que Mistral passe entiérement au Mas depuis son entrée au collége, En novembre, son pére l’envoie a Aix faire son droit. Francois Mistral avait eu pour premiére femme la fille d’un notaire. Sa fille Marie a épousé un homme de loi, Vavocat Ferrand. Et il avait voulu que son fils atné, Louis, fait clere deux ans a Tarascon. Frédéric, qui est bachelier, doit devenir au moins licencié en droit. Nous

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sommes, comme dirait M. Paul Bourget, dans une famille a étape : le passage de la terre a létude, ici l’étude de notaire, la vraie promotion rurale. Mais plus tard, quand le pére aura besoin de Frédéric, au Mas, pour un -travail urgent, et. quil demandera a la mére: «Ov est-il? — Il étudie! — Alors, laisse-le!» Et c’était ‘Sous un arbre, pour chercher des rimes, que ce jour-la Frédéric installait son étude. Son pére voulait des hommes de loi dans la famille. Frédéric fut le premier des sept ' félibres de la Loi. En sainte Estelle, tout s’arrange.

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