‹ Mistral: La République Du SoleilChapitre 5 sur 18 · CHAPITRE TROISIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIEME

pages des Mémoires présentent un tableau, un peu arrangé, de la vie aixoise, en 1850, avec ses magistrats de belle humeur, ses vieilles dames en chaise a porteurs, ses processions de la Féte-Dieu, ses sermons en provencal, sa noblesse pittoresque, M. Mignet qui revient tous les ans jouer ala boule et manger de la brandade, les aventures d’amour d’Anselme Mathieu, et la vie estudiantine d’Aix, restée jusqu’a la fin du x1x® siécle assez savoureuse et pas trop gatée par Paris. Mistral se conduisit en garcon sérieux, travailla avec égalité, docilité et bonne humeur. Car il n’eut jamais rien d’un gacheur de besogne. Sans que l’un portat tort a l’autre, il fit ses études, et il fit des vers, autant francais

que provencaux.

Il ne faut pas du tout l’imaginer, a vingt

M vee passa trois ans a Aix. Quelques

a ee eee T

ans, féru du vieux décor et des franchises provencales, portant au cceur une flamme mystique pour la Comtesse. Cela viendra plus tard. Pour le moment, il est bon étudiant, étudiant républicain, car, dans la ville ot foisonne et se donne rendez-vous la noblesse proveneale, les étudiants, plus encore que les garcons de Maillane, sont divisés en républicains et royalistes. Tout le monde a connu Mistral, jusqu’a son dernier jour, inséparable de ce large cha- ‘peau noir ou gris, qu’on fabriquait spécialement pour lui a Anduze, et dont chaque année une délégation d’ouvriers lui apportait un exemplaire neuf. C’est le pétase antique, disait-il, celui du bon peuple méditerranéen, celui que portent au retour d’un voyage Oreste et Pylade, et dont Callimaque a décrit les larges bords, | pour la gloire de M. Patin. Eh! non. Le chapeau large qui coiffait alors une téte

classée, non seulement par les Anglais

dans les monuments historiques de la Provence, mais, par plusieurs bons esprits politiques, dans le parti réactionnaire,

était tout simplement le chapeau porté,

aprés 1848, par les étudiants républicains

. d’Aix, qui leur servait de signe de rallie- . Wy

ment, comme la Ferigoiulo aux républicains d’Avignon, qui les désignait, aprés 1851, aux rigueurs des sbires, et que l’on vit a la téte (ou sur la téte) des insurgés du Var. Le républicain Mistral concut contre le coup d’Etat lindignation qui convenait & un feutre large, et il l’appelle dans ses Mémoires : «Le crime d’un gouvernement qui déchirait la loi jurée par lui. »

Cette année 1851, il passe ses cing théses de licence, lune en latin, sur le droit romain, De Peculis; quatre en francais :

De Vextinction des priviléges et hypothéques et de la Purge (droit civil), De la compétence des Juges de Paix (procédure civile), Des navires et de leur nature (droit commercial), De VlAutorité administrative en général (droit administratif). Theses est un bien gros mot : ce sont des mémoires de quelques pages plus ou moins inspirés d’un cours ou d’un manuel, et auxquels je n’aurais pas -méme fait allusion si, l’autre jour, 4 ’Arbaudenco, feuilletant le manuscrit préparé par Mistral pour l’impression (il n’en reste pas trois exemplaires imprimés), je ne m’étais frotté les yeux, en lisant ces lignes de la these de droit administratif, éberlué comme Pascalon, quand il voit dans la

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cttisine de l’hétel le chamois qui se chauffe. «L’effort constant de tous les régimes qui se sont succédé en France a été la

création de cette unité puissante, qui fait

aujourd’hui la force et lorgueil de notre nation. Mais, si nous voyons se réaliser sous nos yeux ce réve de tous les hommes éclairés, c’est & la glorieuse et féconde

’ Révolution de 1789 que nous devons prin- -cipalement-en savoir pré. »

Evideminent, il y a des objections. Il

faut voir comment le candidat les fous

droie.

«Oui, sans doute, la centralisation ‘nuit

considérablement a lVindépendance locale, mais, disons-le, au stand avatitage de la

liberté générale. Les libertés locales n’é taient favorables qu’aux petites rivalités,

qu’aux influences de famille, de sang et de richesse, et, d’autre part, elle était une entrave a la grande liberté. La liberté —

- générale, au contraire, en abaissant sous

le niveau commun toutes ces ambitions ridicules, a fait converger vers un but

unique tous les veux d’un grand peuple. »

Outre! C’est de l’année du coup d’Etat,

Et quand Mistral nous dit de ce coup : « Il

m/indigna, car il fauchait toutes mes illuae 4

sions sur les fédérations futures dont la

République, en France, pouvait étre le couvain », on voit bien que c’est aprés un demi-siécle, pendant lequel le poéte a oublié et appris bien des choses.

Alors? Mon Dieu, n’exagérons pas. Un étudiant en droit connait les marottes de ses professeurs, comme un étudiant en médecine, et il leur dit 4 l’examen ce qu'il

faut dire pour avoir une boule blanche. Pas |

plus! A vingt et un ans, Mistral n’a pas encore réfléchi sur ces questions. Le fédéralisme lui est indifférent. Ce sera plus tard, a Aix, une doctrine de blanc, et Mistral est sinon rouge du moins tricolore. Notez d’ailleurs que Lamartine, le pére spirituel de Mistral en politique avant de ]’étre en poésie, a professé dans ses discours le centralisme le plus intransigeant.

Si ces idées de Mistral sont des idées républicaines, et, comme on dit, avancées, n’en prenez pas ombrage, lecteur, au cas ow vous seriez de droite : car le berceau

de lidée félibréenne et mistralienne, a cette heure, il est tout de méme de votre

coté, et nen a Aix, mais en Avignon, ou nous avons laissé en 1848 Roumanille maitre d’études a linstitution Dupuy, et bien content de la lettre par laquelle son ami Frédéric lui annonce qu’il vient d’étre recu bachelier. On pensera que cohnduire des gamins a la. promenade ne faisait point le terme des ambitions ‘dun jeune poéte plein d’allant. Aussi, pendant que Mistral, a Aix, arbore le feutre gris dans les cafés républicains, Roumanille est entré a l’imprimerie Seguin, comme correcteur des livres latins, les gros livres pour bibliothéques de prétres, spécialité d’Avignon. Et franc catholique, bon royaliste, vrai blanc du Midi, il écrit réguliérement dans la Commune, le journal des blancs. Il vient de publier un recueil de vers provencaux, li Margarideto, et il y a a peine de l’exagération a dire que ses dialogues polémiques de la Commune, la Ferigoulo, li. Capelan, fondent la prose provencale, méme la prose franco-provencale, celle de l’Armana, celle de Daudet et d’Aréne : un Paul-Louis Courier d’oc, avec moins d’art et aussi moins d’huile.

Dans le monde catholique d’Avignon, de jeunes postes provencaux paraissent, pleins

a ek

50 MISTRAL d’enthousiasme, derriére Roumanille, qu’ils

ont pour ainé et pour guide. C’est Aubanel, qui n’a qu'un an de plus que Mistral; c’est

Giéra, c'est Cassan; Roumanille corres- — ~

pond avec les précursetirs marseillais, Bellot, Bénédit; Bourilly, avec le Cavaillonnais Castil-Blaze, Crousillat de Salon, et, bien -entendu, son éléve de 1847, qui, entre deux cours, continue a fimer dans la bofifie — ‘langue. De la Vidée dé Roumanille, imprimer un recueil collectif de vers provencaux par les jeunes, les amis, les ainés, faire la traouée en commun. Et ce seront les Provencales.

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