‹ Mistral: La République Du SoleilChapitre 6 sur 18 · CHAPITRE QUATRIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIEME

WNN avril 1851, Mistral, licencié en droit, De revenu au Mas du Juge, s’était décidé

a y rester, a passer, jusqu’a nouyelle

idée, son temps en famille, en faisant des.

vers, Son pére, qui atteignait bientdt ses quatre-vingts ans, et qui allait perdre la vue, n’était pas faché que son fils habitat pres de lui, que la mort le trouvat entre tous les siens. Frédéric s’occupa plus ou moins au mas, mais la yocation de propriétaire rural lui manquait; il suivait la pousse des rimes plus que celle des blés, et ni son pére ni son frére ne le dérangeaient de son trayail,

Pas d’autre affaire pour lui, donc, que

la poésie provencale 4 mettre debout ; il

a dramatisé un peu, pour un bas-relief de son monument futur, et de la maniere la plus permise A un disciple de Lamartine, cette heure du retour on il a juste vingt

et un ans, et out, dit-il, «le pied sur le seuil du mas paternel, les yeux vers les Alpilles, en moi et de moi-méme je pris-la résolution : premiérement, de relever, de raviver en Provence le sentiment de race que je voyais s’annihiler par l’éducation fausse et antinaturelle de toutes les écoles; secondement, de provoquer cette résurrection par la restauration de la langue naturelle et historique du pays, a laquelle les écoles font toutes une guerre a mort; troisiemement, de rendre la vogue au provencal, par l’influx et la flamme de la divine poésie ». Ce sentiment de la race méridionale a4 relever, si puissant chez tels Languedociens comme Rochegude et Peyrat, n’apparait qu’accessoirement dans le mouvement avignonnais et pré-félibréen, celui que dirige Roumanille, et il n’animera vraiment Mistral qu’aprés le succés de Mireille. Pour le moment, il ne s’agissait que de trouver un public pour des vers provencaux, de se faire imprimer et connaitre.

Les Provencales parurent d’abord dans la Commune, d’Avignon, afin d’épargner sur les frais de composition. Mais les abonnés se plaignirent, et il y eut de nom-

po “eoere

breux désabonnements. Roumanille paya avec ses économies l’impression de ce livre de quatre cents pages, auquel un professeur de Montpellier, Saint-René Taillandier, avait donné une préface courtoise. I] y avait dix piéces de Mistral, dont la premiére et la derniére du recueil. Ce fut lui que la critique remarqua le plus. Taillandier, qui ne le connaissait pas encore, vit en lui, sur ses vers, le chef futur de l’école provengale. La presse de Paris parla avec éloge des Provencales; [Illustration publia les portraits des auteurs, par Laurens.

Et si Taxile Delord les blagua dans le Charivari, c’est que Delord était de Carpentras, et que la guerre d’Avignon et de Carpentras ne s’éteindra jamais.

Les Provencales eurent un succés a Paris et a Marseille, bien que Jasmin, alors le chef de la poésie d’oc, qui montra toujours un mauvais vouloir jaloux envers le mouvement d’Avignon, n’ett jamais consenti a répondre une ligne 4 Roumanille, et que Sainte-Beuve, 4 qui Aubanel demanda s’il avait recu le livre, lui

ett écrit la lettre la plus insolente. Rou- -MIanille songea a un second recueil de Provengales. Mais, écrit-i1 a Gaut cette

méme année 1852, «Mistral et Aubanel répondirent que les Proveneales étaient faites, et qu’a entamer quelque chose, il fallait entamer quelque chose de plus sérieux, de plus important, En effet, nous n’en sommes plus a l’élégie, au sonnet, a la ballade, toutes choses dont nous foisonnons, passez-moi le mot ; paulo majera canamus! Mistral a. sur le métier un poéme en stances comme les poémes italiens, et dont il vient d’achever le quatriéme chant, C’est admirable! Glaup (Giera), qui ne manque pas de bonne volonté, mais qui a beaucoup d’affaires sur les bras et peu de santé, réye d'un poéme heroi- - comigue, qui absorbe le peu d’instants

qu'il peut consacrer au culte de la Muse; le soussigné lui-méme, tout chargé d’épreuves qu'il est, a déja écrit un petit poéme, qui, je vous lai dit, est sous presse : li Sounjarello; au lieu de gaspiller désormais le peu d’inspiration qui pourra lui venir, il la econsacrera, non au sonnet, a Vélégie, etc,, mais a des choses plus étendues, Et puis, dans deux ou trois ans, quand les Provencales auront fait leur

temps, Mistral publiera son poéme; Rey- ~~

baud, ses Sylphes; Aubanel, sa tragédie;

ees ae

Glaup, son passeroun que s’encagno (je vous dis tous nos sujets); et moi, deux ou trois petits podmes, »

Ainsi Mistral, rentré depuis un an au Mas du Juge, agé de vingt-deux ans, deviné par Taillandier comme le vrai chef du groupe, en prend la téte, de Yallure dont Du Bellay écrit la Défense et dont Ronsard prépare les Odes. Lui aussi entend ne pas s’attarder, ni que ses camarades s’attardent aux « épisseries ».

I] faut attaquer les grandes taches. Quatre chants de Mireille sont écrits, de la premiére Mireille, refondue les années suiyantes, et pendant que Mistral instituera

l’épopée, que Glaup donnera un pendant —

au Siége de Caderousse, Aubanel, qui a pris pour lui le théatre, fera sa tragédie provengale. Il y mit, a vrai dire; un peu plus longtemps; Glaup lacha, et labbé Favre du x1x¢ siécle deyait étre Roumanille ~ avec la Campano mountado. Mais les buts

sont marqués, et Roumanille s’est rangé ‘sans hésiter 4 l’avis de son cadet, dont le paulo majera n'est pas une parole en lair, puisque quatre chants de Mireille Vappuient.

Ce n’est pas tout. IJ faut au provengal ~

| een

re aes

une orthographe. Il faut que Jlécriture satisfasse aux besoins d’une langue qu'on veut littéraire, d’une poésie qu’on exige élevée. Chacun orthographie jusqu’ici comme il veut, et les Provencales ellesmémes laissent sur ce point a désirer.

«La question de l’orthographe, écrit Roumanille, est le ver rongeur de notre littérature.» Voila une question 4 résoudre dans des réunions, des congrés, des banquets. Celle-la et d’autres. Les poétes francais sont réunis a Paris sur une ou deux lieues carrées et se voient quand ils veulent. Mais Avignon, Arles, Carpentras, Salon, Cavaillon, Maillane, Aix ne se touchent pas. Il faut des rencontres périodiques. D’ot le premier congrés, celui d’Arles, le 29 avril 1852, dans la salle de l’ancien archevéché. On s’y vit, on y prit contact, on y mangea, on y but, on y chanta, pas grand’chose de plus : déja une félibrée.

I] y avait alors deux grands noms dans la poésie du Midi, Gelu, de Marseille, et Jasmin, d’Agen. Gelu avait consenti a4 venir, et, chantant au dessert, en. bras de chemise, une de ses farouches chansons (les vraies Marseillaises), il avait soulevé

lenthousiasme. On ne le reverra plus chez les Avignonnais : le rude poéte du port, du peuple et du patois, se défera de tous liens avec ces bourgeois 4 orthographe et leur poésie soignée. Pour Jasmin, ce fut bien pis. Le coiffeur d’Agen; quiavait connu tous les triomphes, regu une couronne d’or, obtenu l’audience de Louis- Philippe aux Tuileries, entendait que la poésie d’oc tint dans son plat a barbe.

De Mistral il avait laissé autrefois tomber, sans accusé de réception, une lettre enthousiaste, écrite au lycée; de Mireille, il dira que de ces sujets il en a a foison dans son arriére-boutique.

Quand Moquin-Tandon l’invite au congrés d’Arles, il lui répond : « Puisque vous allez a Arles, dites-leur quils auront beau se réunir quarante et cent, jamais ils ne feront le bruit que j’ai fait tout seul. »

On se souvient, dans Mireille, de la course ot Lagalante, le vieux coureur, est ~

. vaincu par le Cri de Mouriés. Il va s’asseoir en pleurant dans un coin. Quand le Cri l’invite 4 venir boire le prix, il arrache

son calecon a sonnaille et le lui tend

«Toi, Cri, la jeunesse te pare, tu peux

avec honneur porter les braies du plus

ah ASL RENE ANS rss) 2 OF

eee MISTRAL

- fort!» puis disparatt dans la foule, et per- :

sonne ne le revoit aux fétes. La préface de Saint-René Taillandier aux Provencales désignait Ie jeune Mistral comme le Cri de Mouriés des rencontres poétiques. Jasmin eut un départ moins noble que Lagalante. En 1848, ayant pris 4 Avignon le “nom de Roumanille pour le nom. d’un mort, celui-ci lui répondit : « Je suis encore assez jeune pour faire votre épitaphe. »

Mais c’est' Mistral qui la fit, quand, en 1886, Agen inaugura la statue de Jasmin,

et que, devant le vieux rival i] salua, en

vers éclatants, un précurseur : « Jasmin, tu nous as vengés | »

Des réunions comme celle d’Arles, et non seulement les contacts entre les poétes, mais les contacts avec le peuple, étaient, pour une autre raison encore, plus nécessaires a cette poésie qu’a la poésie franeaise. I] ne lui fallait pas seulement des lecteurs, mais des auditeurs. «On ne lit pas les vers provencaux, écrit Roumanille 4 Gaut quelques jours avant le Congrés d’Arles, parce qu’on ne sait pas lire.» Jasmin, avec ses voyages, ses récitations sur le théatre, ses couronnes, sa vanité, son étalage, a montré tout de méme la voie 1

a ke

«Pour réhabiliter aux yeux de nos bons provinciaux leur littérature, leur poésie, il faudrait que des hommes de talent

et d’inspiration prissent le parti qu’a—

pris depuis longtemps la Muse -gasconne.

Il faudrait dire au public : Voici la Muse de Provence, écoutez-la. Et l’on applaudirait, jen suis sir.» Lui-méme en a fait Pexpeérience a la Société de la Foi. Il a débité des poémes devant laristocratie d’Avignon, ceux-la qui se désabonnaient

de la Commune parce qu'elle publiait des’

vers. Et il a été applaudi; il a eu, ahah des séances splendides.

Quand hous verrons Mistral et le Feélibrige organiser leur estrambord, leurs sorties, leurs fanfares, — leurs banquets, leurs récitations, leurs félibrées, — tout

le culte public de sainte Estelle, multi-

plier en cavalcade le char et l’estrade de Jasmin, reconnaissons-y l’oxygéne néces<

- saire d’une poésie que, dés le début, Rou manille a voulue populaire, écoutée’ et - vue : non seulement affaire de regardello,

mais, dirait-on, d’escoutello, Ne jugeons pas cette atmosphere poétique du point de vue

livresque, qui s’est imposé peu a peu a notre poésié’ d’oil, un homme devant un livre,

exe Neai Saal ERE SS a sa SERRE 60 MISTRAL

libellus in angello. Ce n’est pas d’étre entrés dans cette voie qu'il faut reprendre les Provencaux. C’est de ne s’y étre engagés gqu’a moiltié, ou bien de n’y avoir été suivis qu’a moitié, d’étre malgré tout retombés dans l’écrit, d’avoir abandonné cette parole bruissante et ce plein air, qui avaient nourri et activé un moment la poésie de Roumanille et de Mistral.

Dés 1852, le bon sens de Roumanille met le doigt sur la question vitale : il ne s’agit pas seulement que les poétes de Provence sachent faire les vers provencaux, il s’agit aussi que le peuple de Provence puisse les lire, les entendre, les aimer, les vivre ; que la Gréce provencale trouve ses rhapsodes et ses panégyries.

On recommenca donc a Aix l’année suivante, et l’on donna a l’assemblée un beau nom. On l’appela lou Roumavagi di Troubaire : a la fois pélerinage et festival. Ce fut le 21 aofit 1853, dans la grande salle de la mairie, pavoisée aux couleurs de Provence, par une chaleur écrasante, ou, pendant des heures, des poétes se succédérent sur l’estrade. On en mit trop. La Mort du Moissonneur, déclamée par Mistral, fut noyée, fit peu d’effet. Le plus

———E>———>—>——>—>—>—>—>—>-————————————EEE>~———— =~ LA REPUBLIQUE DU SOLEIL 61

grand succés fut pour la poésie populaire et chantée : Roumanille, avec la Jeune Aveugle, simple romance, surtout la chanson d’un paysan de Chateauneuf-de-Gadagne, Tavan, et celle d’un magcon, Lacroix. Il y avait dans la salle un garcon de quinze ans qui s’appelait Emile Zola.

Le maire et député d’Aix présidait. La féte, organisée par le poéte aixois Gaut, réussit mieux par l’estrambord du banquet qui suivit les récitations que par le long défilé des poétes. De cette réunion, qui précéde d’un an Fontségugne, on retiendra deux amorces de l’avenir mistralien. .

D’abord, pour la premiére fois, dans la vieille capitale de la Provence, les poétes provencaux sont recus officiellement, et Yon sait combien Mistral tint toujours a ces manifestations élargies, a cet accord avec l’officiel (trop selon certains). Dés cette époque, c’est sa politique. Avant le - congrés d’Aix, il écrit 4 Aubanel que s’il est fait avec accord, «il attirera nécessairement l’attention des indifférents sur ~ la langue de leur pays, il nous assurera la sympathie et l’appui de tous les artistes, des gene de lettres, et peut-étre des gou-

vernants ». Il faut viser haut, voir large, chercher 4 la maniére de Jasmin le bruit, un bruit de bon aloi corime celui descloches. Ati contraire, ajotite-t-il, toute discussion grammiaticale troublerait Pac cord et «transfofmerait un coticours de poétes en académie provinciale, chose trés peu amusante et trés peu intéressante pour les gers de gotit », A plus forte raison dé la question politique, fédéraliste, de tout ce qui deviendra, plus tard, revendication de la face, n’est-il pas question.

Mistral, en ce temps-la, n’y a point encore pensé précisément.

Et puis, le Roumavagi s’était ouvert par un salut -en vers franeais de Brizeux.

Par son barde; la Bretagne vibrait sympathiquement avec la Provence traditioiinelle; les. analogies, les aspirations des deux pays contrastés, déja pretiaient tune voix. Le temips arrivera ot l’équilibre du breton et du provencal, de la Bretagne et de la Provence, deviendra lieu commun, ou feront couple Renan et Mistral; Quellien et Mariéton, le Diner celtique et les Félibres de Paris, la duchesse Anne et la reine Jeanne, le bifiou et le tambou-— Tin.

Et d@’Avignon, d’Arles, d’Aix, Mistral rentrait au Mas du Juge: A la table de pierre qui réunissait le mafttre, la famille et les ouvriers, par les chemins de sélée blanche ou de soleil; par les chatips verts ou blonds, entre les propos des paysans;.

la vie du mas, les filles bises aux yéetix d’olive noire, ce grand gars décidé et ' séfieux de vingt-quatre ans, strophe a strophé, pourstiivait sa Mireille. Les pretiers Vers, ceux qu'il latica, dit-il, dés la premiére soirée de son retout d’Aix; ont - this la boule au catiiveau. Il suit la fille de Provence. ; | fl la suit sept ans. En 1853, la moitié du poéme est éctite, quitte a étre reprise

et revisée. Non seulement le poéine se cons-

truit, mais la langue. Il jette; comme - Ronsard, son filet sur les beaux mits, les recueillant 4 la source, interrogeant paysans et bergers sur les vrais noms eX+ pressifs et purs des animaux, des plaiites, des moments, desinouveitents de la nature.

La fille de Proverice, elle n’est point uti corps qui s’anime dans ses bras, élle

ef

est une langue et une poésie qui se forment dans une ame, ou le rythme coule comme l’onde d’un jeune sang, ou le muscle dense et le mouvement des octosyllabes épanouissent, dans l’alexandrin, un rire vif, un regard enveloppant, une étreinte refermée.

Les jours de la semaine appartenaient a la poésie, mais le dimanche aux poétes. Ce jour-la, chez l’un ou chez l’autre, les poétes avignonnais se rencontraient : a Avignon, chez le pére d’Aubanel, dans le vieil hotel a tourelles ot la grande presse de bois imprimait les catéchismes et les livres de classe, et ot le vieil oncle chanoine ne voulait parler que provencal; a Chateauneuf-du-Pape, chez Anselme Mathieu ; a Maillane, bien entendu, au Mas du Juge, ou, en février, pour la Sainte-Agathe, les collégues en avaient pour trois jours a écraser l’anchois, boire le vin cuit, entendre des vers; a Saint-Rémy, chez le jardinier Denis Roumanille. Chacun avait ses vers dans sa poche. En sept ans, lun aprés l’autre, une bonne partie des douze chants de Mirellle y passa.

Mais Ja vieille cuisiniére des Aubanel maugréait aprés ces invasions; le pére

Roumanille et le pére Mistral étaient d’Age a aimer leur tranquillité, et ce n’étaient pas les poétes qui, aux yeux du vigneron Mathieu, pouvaient donner a son fils le brevet de sérieux qui lui manquait encore plus que celui de bachelier. Une famille avait été élue pour offrir a la nouvelle Pléiade un rendez-vous et un nid : les Giera.

Le pére Giera était un épicier d’Avignon, alliacé et savoureux comme sa brandade, original qui avait fait la conquéte d’un autre original, un vieux marquis, lequel lui avait légué sa fortune, qui était grosse. L’épicier laissa la les pruneaux, acheta une étude de notaire pour l’ainé de ses fils, habita le castel de Fontségugne hérité du marquis et oli sa veuve habite maintenant 1’été, avec Paul, le notaire, qui est aussi poéte, sous le nom de Glaup, le cadet Jules, et deux filles, entre les voisines et compagnes de qui on voyait Jenny Manivet, celle qu’Aubanel aima, a qui il n’osa se déclarer, qui se fit religieuse et devint la Zani du poéte, la seule Cassandre ou Héléne de chair que la poésie de la nouvelle Pléiade ait rencontrée.

Les @siera étaient naturellement des

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blancs, — Paul était méme le chef des Pé&nitents blancs d’Avignon, desquels Roumafille, Aubanel, et aussi Mistral, portérent la cagoule. Danis ce monde du clergé, des

bonnes familles, dont Aubanel est limpri--

meur; Roumanille le ptbliciste goaité, la Pléiade (nous n’eti avons plus pour bien longtemps a4 Vappeler de cé nom de con-

fection, elle est en train de s’en faire un ~

sur mesure) trouve d’abord ses appuis, son atmosphére, son élan (cela n’allait pas durer). Roumanille et Aubanel viennent de publier ui recueil de Noéls proveércatx, oti les leurs, et ceux de Mistral, sotit imprimés 4 la suite de ceux de Sa-

boly. L’esprit de nos poétes est celui du

cantique Provencau et Catouli.

A Fontségugne, chez les Giera; le Félibrige naquit, comme on sait, le 21 mai 1854, jour de la Sainte-Estelle, l’étoile des mages,

dont les Provencaux ont fait ine sainte, de —

inéme qu’ils ont converti la sainte Trinité en un saint Trinit, lequel a donné son nom et son jour de féte patronale a tin village de Vaucluse. Le récit que fait Mistral dans ses Mémoires participe peut-étre,

lui aussi, de cette mythologie chrétienné, —

et il est facheux que tiotre profession

ba "REPUBLIQUE DU SOLEIL. | 67

nous oblige 4 suivre ici en matiére de saints la politique du docteur Launois et de Mer Duchesne.

L’idée du Félibrige ne vint pas, comme il le dit, tout d’un coup, a nos convives en écoutant chanter dans les gosiers le -rossignol du Chateauneuf-du-Pape. II en était question depuis quelque temps, et Mistral, avee son génie organisateur, avait établi un plan ferme. Ayant trouvé dans un vieux cantique ce mot pour désigner les scribes avec lesquels disputait Jésus enfant : les sept félibres de la loi, ne sachant dailleurs pas plus qu’on ne I’a su depuis ce que félibre signifiait, il lui parut simplement qu’il ne manquait point de sonorité, qu’il convenait a des poétes, qu’il portait sept lettres comme Frederi, et comme Mistral (condition aussi indispensable que la tache en forme de scarabée ’ sur le pelage du boeuf Apis), que ces félibres de la loi étant sept doivent désigner sept prédestinés, soit sept poétes; — que feélibre enfin. provigne de maniére charmante en félibresse, femme de feélibre, /élibrillon, enfant de félibre, et félibrige, société des félibres. Sept félibres de la loi, sept poétes

y attachés 4 maintenir la loi et les prophétes, re Ge,

ra Co

mis

la langue et le génie de la Provence.

Mistral cite comme convives et fondateurs, ce 21 mai 1854, les sept poétes Glaup, Roumanille, Aubanel, Mathieu, Bru-

-net, Tavan et lui-méme. Garcin, selon

certains, aurait disparu de la liste parce qu'il rompit plus tard avec ses collégues par son pamphlet violent contre les poétes provencaux : Francais du Nord et Frangais du Midi. C’est alors qu’on aurait décidé de le remplacer par Brunet. Mistral conterait Vhistoire comme: si le remplacement était déja fait, et il se refuserait A nommer cette peau retournée de Garcin. La vérité c’est que l’histoire authentique dela journée du 21 mai, le nom exact des convives, la nature des décisions, cela dort encore dans quelque correspondance, d’ot, saint Thomas |’Apotre aidant, on les tirera bien quelque jour.

L’essentiel d’ailleurs n’était pas les noms, mais le nombre. I] fallait étre sept, parce qu'une pléiade est de sept étoiles, que le nombre sept avait jusqu’ici gouverné le mouvement, et qu’Avignon, berceau du félibrige, s’était faite sur ce rythme septénaire, avec ses sept paroisses, ses sept couvents d’hommes, ses sept couvents de femmes;

ses sept confréries de pénitents, ses sept

- cours de justice, ses sept colléges, ses sept

hopitaux, ses sept échevins, ses sept papes qui y sont restés septante ans, dans le Palais aux sept tours, les sept lettres de son

mom, et les sept des noms de ses deux

saints, Agrico] et Bénazet. } L’Armana Provencgau, qui est, avec l’ceuvre de Mistral, le produit le plus célébre du Félibrige, passe pour le fruit capital, la grande décision de Fontségugne. « C’est,

dit Mistral, dans cette séance mémo-

rable a juste titre et passée, aujourd’hui,

a état de légende, qu’on décida la publi-

cation, sous forme d’almanach, d’un petit recueil annuel, qui serait le fanion de notre poésie, |’étendard de notre idée, le trait

-dunion entre félibres, la communication

du Félibrige avec le peuple. »

A Vétat de légende! Mistral ne croit pas

si bien dire. Car, en effet, il répéte une lé-

gende, a laquelle il a fini par croire, puis-

qu’elle faisait partie de toutes les histoires

du félibrige. Il ne fut nullement question de l’Armana a Fontségugne. C’est une idée qui vint au seul Aubanel, et bien plus tard.

Le 19 septembre 1854, donc quatre mois

-aprés Fontségugne, Roumanille écrit a ate ae |

Gaut : « Vous n’apprendrez pas sans intérét que l’acaridtre Aubanel vient de chausser une idée, a laquelle il tient mordicus, et qu'il est assez tétu pour pouvoir réaliser avec l’aide de ses amis. I] veut publier un ~ almanach écrit dans le dialecte arlésien et comtadin, un petit livre de trois sous, contenant prose et vers. C’est une fantaisie avignonnaise, toute locale, biscarnue, pourtant trés originale, qu’il peut mener a bien, et qui peut lui faire jeter a la rue une cinquantaine d’écus. Il est assez riche pour s’amuser a ce jeu-la, et je suis trés décidé a Vencourager. Ce sera 1a une gentille chapelle particuliére dans notre vaste église, et les fidéles qui ont foi 4 notre saint y viendront le prier, C’est drdle. Que sortira-t-il de cet ceuf-la? »

Peu de confiance, n’est-ce pas? Non seulement Roumanille .est sceptique, mais il ne veut pas que d’autres partent derriére l’idée d’Aubanel plus vivement qu’il ne fait luicméme. Il juge que Gaut, qui lui a répondu, donne a l’almanach «une portée qu’il n’a pas, qu'il ne doit pas avoir. C’est une excentricité artistique, et voila tout, exécutée 4 la vapeur, et qui a été décidée un jour aprés boire, et quel boire!

Ce que je vois de plus sérieux, c’est que cette publication fera en quelque sorte un trait d’union entre Avignon et Marseille, sous le rapport orthographique ». En novembre, |’almanach s’imprime. Aubanel, dit Roumanille, ne pense qu’a ca, ne mange pas, ne dort pas, maigrit.

Les félibres, cependant, 4 commencer par Mistral, s’empressérent-de fournir a Aubanel vers et prose. Ce fut une belle idée mistralienne de commencer l’almanach par un tableau de l’histoire de Provence, dont les dates significatives marquent la direction de sa pensée, et déja

Pélargissement du Félibrige en une con-

science historique dela race. $i Roumanille

ne voulait pas que l’Armana ett de portée, ~

il fut heureusement décu. ; De n’avoir pas surgi, 4 Fontségugne,

7 d’un enthousiasme fondateur et législatif,

VArmana perd-il quelque chose? Au contraire! Il est né en Avignon, comme naquirent dans le Lyon des grandes foires

Jes almanachs de Rabelais, et le Pantagruel; il est né d’une idée d’imprimeur,

Vimprimeur du pape, s’il vous plait, le fa-

i bricant de catéchismes et de publications populaires, mais d’un imprimeur-poéte, de

Théodore Aubanel. Dans lhétel papalin des Aubanel, plein de vieux meubles et précieux comme un musée, il coule de la grande presse séculaire, en bois de chataignier, et pareille a un pressoir ruisselant

et viné. Si nous évoquons ici Rabelais, -

le Poéte, comme de juste, nous a précédé.

Quand l’Armana parait, écrivant 4 Gaut, Mistral se réjouit du succés : «Ce diable d’Aubanel, dit-il, est dans le cas d’en débiter en six mois plus que de bibles en neuf ans, comme disait notre vieil ami Rabelais. » Vous n’oubliez pas ici, bien entendu, que l’idée de l’Armana est née chez Aubanel «aprés boire, et quel boire! ».

Le Chateauneuf-du-Pape a porté bonheur a lalmanach! Sainte Estelle brille sur les vignes, et tout succéde.

A Noél, Armana parut. Un triomphe !

Deux tirages épuisés en moins d’un mois.

«Ca court de clocher en clocher, comme un feu follet, » écrit Mistral. Le succés de Armana en ramena un autre pour les Noéls des vieux et des nouveaux poétes provencaux, que les Aubanel avaient publiés deux ans avant, et qui allaient avec l’Armana comme le vin cuit avec la biche calendale. Autrefois, Frédéric, 4 Maillane,

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pendant les veillées de décembre, jouait la tragédie francaise. Grace a Dieu, et a sainte Estelle, ce temps est loin. «Cet hiver de 1854, écrit-il 4 Gaut, il s’est amusé «a apprendre aux jolies filles du village, — «oh! la charmante occupation! l’aimable « passe-temps ! — les meilleurs Noéls du «recueil d’Aubanel ». Entre ces Noéls, l’un est de Gaut, c’est la Dindouleto. Et voyez! c’est lui le favori des Maillanaises ! « Tout le village chante la Dindouleto, et le dimanche, quand les couples se rencontrent, Mounte vai, Dindouleio? est le salut ordinaire. »

Mounte vai, Dindouleto? On va vers les jours noirs comme vers les jours blancs.

Ce Noél-la, le vieux Francois Mistral était devenu complétement aveugle. I] ne toucha

-arien de Noél, ni a laioli, ni aux escargots,

ni a la boutargue, ni au nougat, ni a la.

galette a ’huile. Et, ala fin de l’été de 1855, il mourut. Son dernier mot fut : « Quel temps fait-il, Frédéric? — Il pleut, mon pére. — Eh bien! il fait beau temps pour les semailles. » L’optimisme patient et pay-

‘san du fils tient au dernier mot du pére,

comme le bourgeon 4 la branche.

-Le-partage en trois lots se fit. Le Mas

passa an fils ainé. Les denrées, les hétes,

la hasse-cour, l’équipage agricole, le mobilier, tout fut loti entre les deux fréres eb la sceur, et Frédéric, A qui était échue la maison de Maillane, alla y demeurer avec :

sa meére.

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