CHAPITRE CINQUIEME
le jour dela Sainte-Agathe, un monsieur
de Paris demanda a lui parler. Ce inonsietir de Paris était d’ailleurs un comipatriote; Adolphe Dumas, de Gabannes, qui était parti autrefois la-haut pour décrocher la grande timbale, avait fait jouer une piéce a la Comédie-Francaise, avait été aimé d’uneé de ses actrices, avait chanté, daiis tin voluime de vers,
| I Vhabitait depuis quelques mois quand,
Le douz gazouillement des patois provencaua, La langué des badisers recus dans nos ber- [ceaux.
Mais il était né,; comme dit Mmé de Noailles, sotis la demi-étoile. Le pativre,
ayatit dit une fois timidement 4 Alexandre ~
Duinas : «Il y a eu les deux Corndille; il peut bidn y avoir Jes deux Dumas 5, eh
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avait eu cette réponse, que sa situation justifiait : «Oui, Thomas!» Pour revoir sa Provence, Dumas avait dt solliciter du ministre Fortoul une mission. On lui donna huit cents francs afin d’aller dans le pays d’Arles recueillir les chansons populaires.
De ces chansons, Dumas avait chance d’en trouver a Maillane le jour de la féte votive. Dés qu'il débarqua de la diligence, il alla droit chez le jeune félibre de l’Armana. «Des chansons, dit Mistral. Eh!
oui, jen sais.» Et il lui chanta Magali, la sienne. Et a Dumas émerveillé il apprit que cette Magali, transposée d’un vieux théme, faisait partie d’un poéme en douze chants, dont il lui lut quelques morceaux.
Dumas admira poliment, repartit. Il resia en rapports amicaux avec les Félibres, collabora a l’Armana jusqu’a sa mort, mais c’est seulement quand il connaitra Mireille en entier que joueront chez lui les grandes orgues de l’enthousiasme.
Deux ans donc, Mistral refit et reprit Mireille. Il ne se décidait pas a la trouver parfaite. Il ne s’agissait pas d’abord de lui, mais des sept, et de la langue, et de la Provence. Les Prouvengalo, |) Armana
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avaient été des préludes. Il était entendu qu’on ne s imposerait que par une grande ceuvre épique, par une Somme de toute la Provence rustique, et si belle qu’elle régnerait sur Paris comme sur le pays.
Par un don de Dieu, on l’avait ici sous la main; on la voyait de saison en saison, aux lectures du dimanche, croitre, respirer plus fort, s’arrondir comme la poitrine miurissante de la jeune fille, et qui, dans la maison des poétes, mettait tant de grace,
de promesse, de divine jeunesse, que nul
n’était pressé de voir arriver au village le fils de roi, du roi de Paris, qui, c’était stir, épouserait la pastourelle. Plus que le grand
jour éclatant, salué par Lamartine, que le ~ ciel parcouru par le char d’Apollon, on
aime cette aube provencale du poéme, cette heure de musique sous le rayon de sainte Estelle, ot l’écrit ne l’a pas encore
-arrété, ot il fait corps avec la voix et le
beau visage du jeune poéte, ou le miel est dans la cire, le raisin brun bout dans
la cuve,
Lou vin de Diéu. gisclara leu!
Ve.
Cette Mireille déja compléte, mais par-
lée, mobile, adolescente, elle dure deux ans, de la visite d’Adolphe Dumas 4 ce jour dé juillet 1858 ot Mistral, dans cette -fmaison dé Maillane, fait la lecture du poéme défitiitif a Grivolas, le peintre, 4 Aubaiiel et 4 Legré.
Atibanel! Ces ariniées que Mistral avait vécues avec Mireille, lui; les avait passées avec l'image de Zani : toutes deux insaisissables, toutes deux meurent vierges, consacrées A la seule poésie, touchées et interdites par le doigt de feu. Le jour méiie ot Aubariel était 4 Maillane, Zani sairétait a Avignon, utie derniére fois avant de s’emnbarquer 4 Marseille. Elle veait de faire profession chez les religieuses de Saint-Vincent-de-Paul. On lenvoyait a Galatz. Aubanel, qui aurait pu la voir, et qui ne la revit plus, apprit le soir en retitrant qu’il avait payé cher, au prix qu'elle valait, la premiére lecture de Miréille. ‘
Autour du trésor, les quatre délibérérent.
Legré décida Mistral a partir pout Paris, afin d’y montrer le manuscrit. C’était une entréprise! Mistral vers le Nord n’était jamais monté plus loin qu’Orange.
Il se résolut enfii au grand voyage chez
les Franchimands : « Fais-je bien? Fais-je mal? Dieu seul le sait. A la garde de Dieu ! » écrit-il. Le grand Félibre du Ciel, comme dira le P. Xavier, le prit en garde, et Yami Legré l’accompagna.
L’idée d’Aubanel était que Mistral ftt éditer son poéme a Paris. « Je lui ai donné ce conseil, dit-il, et je le crois bon, car ce n’est qu’a Paris que se font tous les succés artistiques et littéraires. » Enfin, on verrait. A Paris, d’abord, les deux braves Provencaux allérent consciencieusement courir et admirer «de Notre-Dame au Louvre, de la place Vendéme a Il’Arc de Triomphe», sans oublier le Jardin des Plantes et le canon du Palais-Royal. Mistral jugea-t-il comme Aubanel, qui, au retour du méme voyage, déclarait que Paris lui avait paru plus petit qu’Avignon?
Puis Mistral et Legré montérent l’escalier d’Adolphe Dumas, avec le manuscrit. Dumas ne connaissait que les fragments entendus a Maillane. En trois matinées, a quatre chants par jour, Mistral lui lut tout Mireille, a la suite de quoi Dumas prit sa. belle plume, et écrivit a la Gazette de France la lettre qui, avec le quatrain liminaire de Calendal, assure Adolphe de
durer pour le moins autant qu’Alexandre pére et fils.
«La Gazette du Midi a déja fait connaitre a la Gazette de France larrivée a Paris du jeune Mistral, le grand poéte de la Provence. Qu’est-ce que Mistral? On n’en sait rien. On me le demande, et je crains de répondre des paroles qu’on ne croira pas, tant elles sont inattendues, dans ce moment de poésie d’imitation, qui fait croire a la mort de la poésie et des poétes.
« L’Académie francaise viendra dans dix ans. consacrer une gloire de plus, quand tout le monde l’aura faite. L’histoire de VInstitut a souvent de ces retards d’une heure avec les siécles, mais je veux étre le premier qui aura découvert ce qu’on peut appeler aujourd’hui le Virgile de la Provence, le patre de Mantoue arrivant a Rome avec des chants dignes de Gallus et des Scipions.
«On a souvent demandé pour notre beau poéme du Midi, deux fois romain, romain latin et romain catholique, le poéme de sa langue éternelle, de ses sroyances saintes et de ses moeurs pures. J’ai le poéme dans les mains, il a douze chants. I] est signé
‘rédéric Mistral, du village de Maillane. »
I] fallait présenter le jeune Provencal | Lamartine. Dumas le conduisit dans la maison de la rue de La Ville-l’Evéque, u le vieux poéte le recut bienveillamment, lans un cercle de belles dames, lui fit dire uelques vers provengaux, que traduisit ine Anglaise, la comtesse de Peyronnet :
remiére rencontre que Lamartine romanga ans |l’Entretien, année suivante, dans sa lus belle maniére décorative.
Mistral ne resta guére plus d’une huiaine a Paris. Ses vendanges le rappeuient 4 Maillane. Il ramena le manuscrit n Avignon, décidé a l’y publier. Aubanel ontinue a regretter qu'il ne fit pas-imrimer Mireille a Paris. I] s’en explique ans une lettre a Legré : «Parce que listral a du talent, un talent immense, arce que c’est un homme de génie, un omme de la trempe de Virgile et du asse, enfin, un homme épique comme il 1 parait rarement dans le monde, eh ien ! précisément a cause de cela, il a des loux, et cela est horrible. Il en est déja ans notre Midi, qui parlent des taches 1 poéme de Mistral, de taches noires...
Mistral était resté a Paris, il se fut
POnnpet Mar oe Re
épargné, je crois, bien des miséres. >
Le message de Dumas n’avait pas seulement alerté, et amusé, les Parisiens (Méry avait fait aux Marseillais et a leurs voisins une réputation qui légitimait de:
doutes), mais il avait communiqué léveil a la Provence. On regardait vers Avignon.
En septembre, Seguin, le patron, puis l’imprimeur de Roumanille, commen¢a a composer Mireille. Le poéme devait paraitre chez Roumanille, devenu libraire, et porte cette épigraphe, qu’on décida ensuite de supprimer :
Depuis Arles jusques a Vence, Ecoutez-le, gens de Provence!
Méme depuis Nimes. Dés le 23 octobre, le Courrier du Gard appelait Mistral lk «Cygne de Maillane» et déclarait que Mireille était attendue avec impatience par les partisans et les détracteurs de la poésie provencale. Le 29 octobre, Mistral produisait pour la premiére fois son poéme en public, au public de Marseille. Ul er lisait des fragments aux conférences Saint- Francois-Xavier, présenté par une intro.
duction excellente de labbé Bayle.
On sait quel succés de récitation avaient ybtenu les poémes provencaux de Roumalille aux conférences de la Société de la Foi. Roumanille remarquait 4 ce propos jue l’ceuvre des trouveurs et des réformaeurs ne ferait sa trou€ée 4 méme le peuple jue par la présence réelle et la lecture yublique. Pareillement, l’abbé Bayle oberva «que les poétes provencaux, a la lifférence des poétes francais, trouvent in public pour les écouter et non seulenent pour les lire... Montrant comment, lepuis Vimprimerie, la parole écrite a dininué le rdle de la parole parlée, il a rapyelé ces temps de la Gréce antique et du Moyen Age, ou tout un peuple se rassemjlait pour entendre, des heures et des 1eures, les récits des poétes. » C’était mettre ‘accent sur la question vitale. A Marseille, Mistral triompha : « Rien, dit le journal, ne lous a plus réjoui que d’entendre dans a foule un frémissement aprés certains rers dont il semblait que la délicatesse Vaurait été appréciée que par des esprits abitués aux choses littéraires. »
Voila ce qu’il efit fallu fixer dans les ythmes hébituels du peuple de Provence :
e frémissement! Notons que la strophe
mistralienne est faite pour l’appeler, le prévoir, le gouverner, le propager, que ses octosyllabes donnent |’élan grace auquel - alexandrin déploiera toute sa ligne, l’alexandrin préposé au mouvement du vers, et, quand il est particuliérement pur et droit, matin triomphant, délégué au frémissement de la foule féminine, consentante, consonante. La était la voie. Bien vite abandonnée et embroussaillée, comme une vieille route! La route nationale I’a emporté. Mireille, par son triomphe parisien, a été déversée vers l’écrit, du céoté de |’Enéide et de Jocelyn, au lieu de l’Odys- ~ sée et du Roland. Quand elle communiqua avec les foules assemblées, ce fut, hélas !
sous la forme del’opéra-comique, car, auprés des foules, la lutte de la poésie contre la musique ressemble a celle de patron Apian contre le bateau a vapeur. Pour prolonger, depuis Arles jusqu’a Vence, ce frémissement du 29 octobre 1858, il eit fallu non seulement que Mistral choisit, ce qui ne convenait-pas du tout a ce jeune lettré — modeste et rangé, le genre de vie théatral © d’un Jasmin, mais que succédat le renfort d’un théatre provengal, et, dans les églises, d’une prédication provencale : beaux,
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réves pour les soirées de Fontségugne !
Et, pourtant, le peuple de Provence ne se dérobait pas au charme. Trois mois aprés la séance de Marseille, Mistral donne une nouvelle lecture 4 Nimes, 4 la Société Saint-Frangois-de-Sales.. I] choisit les éplsodes de la Ferrade et des Saintes Femmes en Provence : «La foule, dit un journal de Nimes, était tout entiére dans la main du poéte; ardente et pourtant soumise, elle suivait d’elle-méme le rythme varié de ces chants magnifiques, et se ployait avec docilité A la conduite stire de ce vrai maitre de la parole et de la pensée. Aprés que M. Mistral s’est tu on Ventendait encore. »
La foule ne manquait pas. Mais quelque chose, ou quelqu’un manquait a la foule, quelqu’un renfrognait un visage soupconneux devant l’arrivée des Saintes, des Saintes au visage et A la voix de Muses.
A qui fait allusion Aubanel? Qui parlait des taches, des taches noires du poéme de Mistral? A qui donc crie-t-il dans sa lettre 4 Legré : « Coupez la gorge au cygne, si vous voulez, mais, brigands, ne dites pas qu'il chante faux!» Sont-ce les rivaux jaloux, de Marseille ou d’ailleurs? I ne
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- vaudrait pas la peine d’y penser. La froideur et la défiance venaient d’un cété plus sérieux, et qui importait davantage aux destinées du Félibrige. Deux récitations de fragments de Mireille, a trois mois de distance, et c’est tout, et pas une a Avignon! Rien a la Société de la Foi? Qu’estce que ces oreilles bouchées? Ceci : le haut clergé, l’aristocratie, c’est-a-dire les classes dirigeantes d’Avignon, demeurent indifférents sinon malveillants. Cette Mi- —reille est un poéme d’amour. On dit quwil y a des descriptions brilantes. Elle ne porte pas d’estampille. A l’imprimer les Aubanel eussent perdu le titre d’imprimeurs de Sa Sainteté. La renaissance provencale n’intéresse pas les gros, le haut, les autorités sociales. La noblesse comtadine a d’ailleurs un délégué dans la presse parisienne, une maniére de Sainte-Beuve blanc, le samediste de la Gazette de France, le comte de Pontmartin. Et Pontmartin rendra justice a Mistral, en parlera avec chaleur et vérité, N’empéche que, lorsque paraitra Mireille, il aura ce cri du cceur (qu il regrettera ensuite), et que j’ai déja cité :
«Quel dommage que ce beau poéme soit
écrit dans la langue de nos domestiques ! »
Cependant, Seguin imprimait, et trois semaines aprés la lecture de Nimes, le 21 février 1859, le poéme paraissait. Un des premiers exemplaires, religieusement empaqueté, fut envoyé 4 Lamartine. Un prospectus de lancement. avait été rédigé par Roumanille, qui caractérisait avec force et vérité le chef-d’ceuvre, classait avec exactitude l’épopée de la Provence: épopée humaine et locale, qui chante «l’amour et non la haine, la paix des champs et non la guerre, les grandes scénes de la vie rurale et non les glorieux carnages », groupe toute la vie d’un pays autour d’un couple d’amoureux, et trouve son merveilleux dans les croyances de la Provence chrétienne.
Ne pensons pas que le pays d’Oc ait laissé & Paris le soin de découvrir Mistral.
C’est en effet quelques jours aprés l’ap- : ‘parition de Mireille, et avant le départ de Mistral pour Paris, que le jeune poéte fut couronné, comme Pétrarque, devant ses a eoncitoyens, et qu ‘il trouva dans ce cou- ~ronnement ce qui devait lui manquer a Paris, le partage du triomphe avec les deux grands félibres amis. Non en Avignon, ol sévissaient les jalousies de parti et
les soupcons de sacristie, mais 4 Nimes, ou l’on n’avait pas oublié la lecture de janvier, et ot furent organisées, au profit d’une ceuvre d’orphelins, les premiéres fétes officielles offertes aux félibres provencaux, avec la participation des autorités ecclésiastiques et civiles.
Mistral, Aubanel et Roumanille arrivérent, portés par lestrambord nimois: .
La féte commenca par une séance littéraire & Hotel de Ville, ot ils récitérent leurs poémes. Puis, le vieux boulanger, qui avait été jadis tiré de l’ombre par le rayon du soleil lamartinien, l’Ode sur le Génie dans lobscurité, Jean Reboul, s’avanca, avec trois couronnes de laurier, dont chacune portait en lettres d’or sur un ruban blanc le nom de IJ’un des trois poétes ; il les couronna successivement et les salua en vers francais. Au vieillard blanc succéda l’un des jeunes orphelins de Saint-Vincent-de-Paul (un saint de langue d’oc), au bénéfice de qui les Félibres étaient venus. Il tenait trois rameaux | fleuris, un de paquerettes (on était au premier printemps) pour l’auteur des Margarideto, une branche de grenadier en fleurs pour le Félibre de la Miougrano, un bouquet
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d’épis de blé pour le Virgile de la langue d’oc. Il fit son compliment, lui, dans la langue maternelle. Aux félibres de Provence passait, lui faisait-on dire, l’héritage fleuri de cette Clémence Isaure, dont les présents d’argent et d’or ne servaient plus qu’a couronner, chez les bourgeois de Toulouse, des vers qu’elle n’eit pas compris :
Mai li floureto de Clemanco, Vuei Nimes li fai reflouri Per vous, félibre de Prouvengo, Que venés pér nous abari!
Un banquet officiel suivit, le lendemain, puis une réception au palais épiscopal, occupé par un prélat lettre, Mgr Plantier, qui ne partageait point a l’égard des trois félibres catholiques les méfiances d’ Avignon. Au banquet, Reboul porta ce brinde a Mistral, qui allait partir pour Paris :
Mistrau, vas a Paris. Souvén-te qua Paris lis escalié soun de véire! N’oublides pas ta maire! N’oublides pas qu’es dins— un mas de Maiano qu’as fa Miréio, el qu’es aco que te fai grand! N’oublides pas qu’es un bon catouli de la parroqui de San-
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Pau qua pausa la courono sus ta testo!
La relation que donna l’Armana, en 1860, se termine par ces mots : « Ainsi parla Reboul, et les larmes tombaient de ses yeux, et l’émotion et le bonheur étaient dans le coeur de tous. Il ressemblait a un vieux prophéte qui imposait les mains sur les fronts’ de ses disciples. en leur transmettant son manteau et ses dons. »
A Paris, les escaliers sont de verre!
Jamais plus, pour les poétes, qu’en cette année 1859, les paroles du vieux Reboul navaient pris de vérité tragique. OU en était la grande volée romantique? Hugo en exil, Gautier contraint pour le pain des siens 4 des besognes de vieil ouvrier sans retraite. Lamartine! L’escalier de verre, aux yeux d’une France qui lui avait été tout entiére ce que la salle du banquet de Nimes était 4 Mistral, il avait gravi jusqu’au ciel. Maintenant...
Cependant le vieux prophéte dont les Félibres attendaient pour Mistral le manteau et l’héritage, c’était lui. Quoi qu’il en ait dit, il ignorait Mireille avant d’en avoir recu le premier exemplaire. Dés qu’il Veut recu et lu, son enthousiasme déborda, Il fit savoir 4 Mistral que Mireille ne
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quittait pas sa table, qu’il l’avait lue trois fois, qu’il allait écrire sur la Provence et son poéte son prochain Eniretien.
- Le 16 mars, Mistral, avant de prendre, a midi, le train de Paris, vint déjeuner rue Saint-Marc, chez les Aubanel. A son triomphe parisien, les imprimeurs du pape burent le Chateauneuf. Mais ce n’était qu’une agréable formalité, car la partie était gagnée. Mistral n’allait pas chercher la gloire. I] partait pour le rendez-vous qu’elle lui avait donné. La joie des bons félibres, le triomphe de Nimes, cet énorme courrier quotidien de Paris, qui, chaque matin, émerveillait sa mére, l’en assuraient.
-C’étaient de pleines et certaines fiancailles ;
il n’y avait qu’a laisser dans ce feuillage le soleil mtrir le fruit d’or. :
On souhaiterait, peut-étre, que le biographe de Mistral usat de ces mots autrement que comme d'images. Le poéte a vingt-neuf ans. IJ ne faut pas trop se Je figurer d’aprés le portrait idéalisé sur lequel “Lamartine a mis sa touche créa-
trice, ni méme d’aprés le fier crayon d’Hébert. Nous avons des photographies nombreuses. Mistral n’est pas de grande taille.
On n’imagine guére de physionomie moins fatale, et qui réponde moins 4 celle que le romantisme aimait. C’est la figure d’un provincial de profession libérale, d'un jeune avocat intelligent, consciencieux, au tribunal de Tarascon, qui ne plaidera que de bonnes causes, avec assez de flamme et de ressort, tout de méme, pour émouvoir des magistrats et un jury. Sur elle s’affinent sans s’effacer les traits héréditaires, ceux d’un fils de cultivateur qui a fait des études, qui s’est élevé posément, sans hate, ainsi qu’en sept ans il a fait son poéme, ou qu’en un été le raisin mtrit. Pour trouver chez un grand écrivain francais ce visage reposé, sain, coloré par le plein air et Lou vin pur de nosti plant,
i) faut remonter a Bossuet, dont on a encore ]’occasion de rencontrer, en Bourgogne, la téte sur les épaules d’un caviste, ou d'un vigneron des Hospices. Frédéric Mistral, en 1859, sil n’a rien du tout d’un réveur 4 nacelle ou d’un buveur d’eau
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es mers dans le crane des morts, il n’a en non plus de ce que quelques Parisiens > sont imaginé, sans doute d’aprés son npériale et son chapeau : un casseur d’asiettes, un bourreau des coeurs rustiques, n cog de village. Mais enfin ce poéme qui onquiert Paris, c'est un poéme d’amour.
yn s’étonnerait que Mistral atteignit bien- 6t la trentaine sans qu'il y etit a céte t au-dessus de l’histoire de son génie une listoire de ses amours.
Le nom des Maillanaises, magnanarelles u autres, avec qui le fils de maitre Franois pouvait parler, comme c’était de son ige, soit des travaux des champs, soit V’autre chose, nous importe peu. A dix-sept ins, il jouait la comédie avec les filles lu village. Plus tard, il leur apprenait les Noéls des poétes provencaux, la Dindoueto. Et voila. Mais ce qu’on appelle vraiment l’amour?
Il nous a dit au moins qui l’aima. C’est une jolie histoire des Mémoires. Quand il rvait douze ans, il avait joué a Frigolet le role d’une princesse dans les Enfants 7 Edouard. On avait été chercher des costumes chez des amis de la plaine, et voila comment une des petites spectatrices de
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la tragédie, dans la Montagnette, en 1841, se trouvait tout émue de voir son ancienne robe blanche portée par ce jeune garcon qui, d’une voix si claire, faisait descendre a son coeur les plus beaux vers du monde, certes, qui ce jour-la se trouvaient de Casimir Delavigne. La robe revint a4 la maison, non telle qu’elle en était sortie, mais présence vivante, mystére de l’autre sexe,
étoffe consacrée a Vamour. Et voila une |
contemporaine des jeunes filles de Francis Jammes :
Claire d’Ellébeuse, Adélaide d’Etremont, Claire de Perceval, Rose de la Vallée.
Celle-ci s’appelait Louise. Cing ans aprés, quand la jeune princesse de tragédie était devenue un bachelier séduisant et timide, Vétudiant que nous rend un dessin de Laurens, Louise, alors voisine du Mas du Juge, le revit, lui parla, parait-il (mais c'est sans doute une glose de bachelier), de la robe de Nessus, ouvrit son coeur.
Frédéric ne ferma pas tout a fait le sien, puisqu’ils s’écrivirent, et que les Mémoires citent la derniére lettre, passionnée et poignante, qu'il ait recue de Louise, la
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derniére année d’Aix. Il ne continuait cependant a évrire que par politesse, et, comme Zani, Louise entra au couvent, ot elle mourut aprés avoir, ces quelques années de vie, prié pour que Frédéric fat heureux,
Ni a Maillane, ni a Aix, ne parut celle qui, dans la poésie provencale, eit fait pendant 4 Zani, comme Eva A Elvire.
Et Mireille? Mistral s’en est expliqué
plusieurs fois. « Si j’avais aimé une Mireille, dit-il, je n’eusse pas écrit Mireille.» Si javais vécu cet amour, jé ne l’aurais pas constitué en poéme, pour la plus grande Bloire de la Provence. Entre ma Provence et moi, c’était 4 Dieu de choisir : gloire A Dieu !
Mireille meurt. Si l'amour de Calendal triomphe, c’est qu’Esterelle est une idée, 'Idée. I] semble qu’a la jeunesse de Mistral Vamour de la femme ait montré un visage tragique, de maniére a en détourner pour la reporter sur l’ceuvre une Ame ‘Sensible comme la sienne aux indications du destin.
En entrant innocemment dans la robe
blanche,.de Frigolet, lenfant d’autrefois avait brisé, peut-étre, une jeune vie. Mais . as
sur sa vie, a lui, la robe noire, celle des filles d’Arles, fera une ombre, jettera plus de peine que de joie. De cela il n’a point parlé, mais ses amis l’ont su, d’autres ont parle.
«Je m’étais imaginé, dit-il, que, t6t ou tard, au pays d’Arles, je rencontrerais, quelque part, une superbe campagnarde, portant comme une reine le costume arlé-
sien, galopant sur sa cavale, un trident |
a la main, dans les ferrades de la Crau, et qui, longtemps priée par mes chansons d’amour, se serait, un beau jour, laissé conduire a notre Mas pour y régner, comme ma mére, sur un peuple de patres, de gardians, de laboureurs, et de magnanarelles. Il semblait que déja je révais de ma Mireille... »
Cette Arlésienne, il la trouva précisément au temps ot il achevait Mireille.
Pour elle, il écrivit un de ses plus beaux poémes, la Communion des Saints, qui parut dans l’Armana de 1858, et qui, autant que dureront les apdétres de pierre
de Saint-Trophime, entre lesquels elle des-
cend en baissant les yeux, fera durer la jeune fille de chair dorée. Il songea a l’épouser (et elle n’était nila premiere nila
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derniére !) I] ne s’agissait plus de la conduire au mas, qui était passé en d’autres mains, mais simplement dans la petite maison du Lézard, 4 un foyer devenu étroit, et pour la faire régner, avec |’auteur de l’épopée de demain, par le sourire, accueil et la beauté, sur un peuple de poétes, de félibres amis, de soldats d’une grande cause. A cette royauté-la, la beauté ne suffit pas! Mistral risquait-il le mois de bonheur ‘et la vie de peine promis par la sagesse rustique A de tels mariages? On en jugera. Un jour qu’elle avait lu des vers de son calignaire dans !'Armana, la Vénus d’Arles lui dit : « Monsieur Mistral, je pense bien que, quand nous serons mariés, vous ne ferez plus de couiounado comme ca. » :
C’est la situation sur laquelle Villiers de l’Isle-Adam a bati l’Eve Future. Mistral comprit. Entre la fille de son pays et l’Ame de son pays, il fallait choisir.
Il revint a4 Mireille, c’est-a-dire A la Provence; la fille de chair ne fut qu’un échelon qui menait vers la fille de mu-
Sique, et ce que les peintres appelaient Sans doute a Arles un beau type un che- ‘min vers |’Archétype. Il rompit. Peut- ’ i. 7
étre, de retour dans la maison du Lézard, prit-il dans un tiroir un petit portefeuille de velours cramoisi, sur lequel étaient dessinées, avec des cheveux de jeune fille, les initiales de Frédéric au milieu d’un rameau de lierre, l’ouvrit-il, et en tira-t-il la derniére lettre de l’ancienne amie, Louise, qui l’avait brodé :
«Il y a deux ans, jé te fis une promesse :
c’était de demander tous les jours 4 Dieu qu'il te rendit heureux, parfaitement heureux... Eh bien, je n’y ai jamais manqué, et j’y serai fidéle, jusqu’éa mon dernier soupir. Mais toi, 6 Frédéric, je te le demande en grace : lorsque, en te promenant, tu verras des feuilles jaunes rouler sur ton passage, pense un pet A ma vie, flétrie par les larmes, séchée par la douleur; et si tu vois un ruisseau qui murmure doucement, écoute ma plainte : il te dira comme je t’aimais; et si quelque oisillon t’effleure de son aile, préte l’oreille 4 son gazouillis, et il te dira, pauvrette! que je suis toujours avec toi. O Frédéric, je t’en prie, n’oublie jamais Louise ! »
Quelle mémoire garda-t-il de Louise?
Je ne sais. Mais les félibres se souviennent © que deux fois, 4 la Sainte-Estelle, 4 Cannes
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en 1887, et a Arles dans le cloitre méme de Saint-Trophime, ot avait lieu le banquet, on lui demanda de dire la Communion des Saints. Les deux fois, il murmura les premiéres strophes, et puis, Coume Paigo gisclo sout un cop de remo, le flot des larmes lempécha de continuer. Plus ferme que les feuilles jaunes, le ruisseau, 1’oisillon en qui se confondait (ce sont trois couplets de romance) Ia pauvre petite Louise, TArlésienne superbe avait tenu a son coeur de chair, ___ Sa ligne de chance avait écarté le maléfice des filles aux vétements noirs, a la peau de soleil, aux yeux puissants. Il ne Vavait touché que juste assez pour faire jaillir cet épi d’Eleusis de la poésie, la Communion des Saints. Mais il frappa en plein dans sa maison. Quatre ans aprés, en 1862, le jeune neveu qui portait le nom de V’aieul, Francois Mistral, pensa réaliser le réve que son oncle avait détourné dans la poésie : amener au Mas, pour y régner, la Camarguaise au trident et a la eayale. Il l’avait rencontrée, aimée furieu- sement. I] allait l’épouser. L’auteur ide Mireille avait commandé le costume neuf Pour la noce, Et le beau poéme A dire, le De Re.
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beau brinde 4 porter! Un soir, un Camarguais arriva a cheval a Maillane, entra dans la maison du Lézard, jeta des lettres sur la table de l’oncle. La fille était sa maftresse, et une coquine! Elle lui écrivait qu'elle serait toujours: a lui, et qu’elle n’épousait le Maillanais que parce qu'il était riche, Avec tous les ménagements, on avertit Francois, on rompit le mariage, on en prépara un autre. Il laissa faire. Mais, le 7 juillet 1862, il se tua en se jetant d’une fenétre. Et c’est de cette histoire qu’Alphonse Daudet tirera nine tard lArlésienne.
«Trop de cceur et de sensibilité, écrit Mistral a un collégien, son cousin, l’a poussé a cet acte de désespoir. »
Ce coeur et cette sensibilité, ce sang vit dans l’artére des Mistral, voila le sauvageon sur lequel Frédéric a greffé la branche des oiseaux. Et Varbre des Hespérides nait.
La destinée du poéte et l’existence de sa poésie veulent cette mutation de Ilamour. Les coups qui frappérent autour de lui, Louise, Francois, servirent de rancon au dieu exigeant. Sur la Communion des Saints s’opére une merveilleuse transposition. Ce qu'il a dit de l’Arlésienne n’était
vrai que de lui. C’est le poéte, non celle
qu’il aime, que les saints de pierre du por-
tail, les saints de Provence, élévent invi-
siblement 4a eux, et, pendant qu’il sur-
monte les tourments de |’amour terrestre,
font vivre et produire dans leur monde éternel.