‹ Mistral: La République Du SoleilChapitre 8 sur 18 · CHAPITRE SIXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIEME

Legré. Cette fois Anselme Mathieu, Ale félibre de Chateauneuf-du-Pape, l’accompagne, sans doute avec quelques flacons du cru, qu’on boit le soir en traversant la Bourgogne, car le train de midi n’arrive alors a Paris qu’au matin. Comme le panier de provisions, les deux félibres mais, au temps dela trentaine, partageaient fraternellement les biens de la vie: au Felibre di pountoun l'amour, au Felibre dou Mas la gloire, et chacun des deux le délégué de son ami au lot quw’il a recu plus modeste! Aussi, la derniére bouteille du mott de la

| "ANNEE d’avant, il était parti avec

Nerthe écoulée, quand le train dans la nuit |

quitte Dijon, dans le wagon plein de Provencaux, de Lyonnais, de Bourguignons qui montent, papillons vers la lanterne, a la bataille de Paris, Mistral et Mathieu feraient aujourd’hui quelque peine a leur biographe

s’ils n’ont pas entonné la chanson de leurs félibrées.

Sian tout d’ami, sian tout de fraire, Sian li cantaire dou pais !

Tout enfantoun amo sa maire, Tout auceloun amo soun nis:

Noste ceu blu, noste terraire Soun per nous-autre un paradis.

Une yoix du compartiment voisin, voix de Tarascon ou d’Arles, d’un lecteur de lArmana, a bien da alors se lever pour

- goutenir le refrain:

Sian tout d’ami galoi et libre, Que la Prouven¢e nous fai gau; Es nautri que sian li felibre, Li gai felibre prouvencgau.

Ce matin de mars, en arrivant a Paris,

il se voit que le train de Marseille n’en a

pas carrejd lou souleu/ A la gare, il y a tout de méme du soleil, puisque Adolphe — Dumas est la. Et vous pensez que la premiére visite est pour Lamartine. Il a commencé d’écrire son Entretien. Il présente le Maillanais 4 l’assistance nombreuse qui,

ce soir, est chez lui, et on ne parle toute la soirée que de Mireille. Serait-ce l’événement de Paris?

Il faut que ce le soit, dit Dumas. Mistral n’est pas venu a Paris pour son plaisir, mais pour sa gloire, et il suit docilement les indications de l’expérimenté compatriote.

Chaque jour, le poéte monte les escaliers des journaux, pour y laisser son poéme en double exemplaire, Dumas ayant judicieusement remarqué qu’il y en avait toujours au moins un qui s’égarait. Le soir, il faut se montrer, diner en ville, faire son office de phénomeéne et d’homme du jour, satisfaire, ou, plus fréquemment,

décevoir les curiosités. Vigny lui donne, en le baisant au front, la bénédiction des —

Maitres. Louise Colet, magnifique Provencale, mais Provencale blonde (et qui n’en vaut pas moins, au contraire !) passe avec luiune bonne part d’une belle nuit. «A lire du Victor Hugo», écrit Mistral dans une lettre a Victor Hugo. Le banquier Polydore Millaud (les Millaud sont des Juifs de Saint-Rémy) donne un diner en Vhonneur du Maillanais. Barbey d’Aurevilly, qui vient de lire Mireille, rencontre son auteur chez Lamartine. Il voit un

Ten me a “~~ : —

correct et discret jeune homme de province, « Comment, monsieur, vous n’étes pas un patre ! » lui jette-t-il d’un air sévére. Et son article du Pays, le 17 avril, trés beau par endroits, garde la trace de ce mécompte. Le pauvre félibre ignore encore ce que c’est a Paris qu’une attitude. I] n’a rien d’un « palotin décoratif ». « M. Frédéric Mistral “n’est pas si sauvage ni si autochtone que je voulais.» Ce n’est pas comme Barbey, qui nous fait savoir, acette occasion, qu'il est, lui, «chouette grise de l'Ouest et -goéland rauque d’une mer verte». Voila au moins une situation parisienne !

Mistral alla voir Sainte-Beuve, entre des bonnes et des cuisiniéres arriva au critique pour’ s’entendre dire: « Ah! c’est vous, monsieur, que l’on a osé comparer a Homére! » Jamais Sainte-Beuve ne parut, les dix ans qu'il vécut encore, s’apercevoir de l’existénce de Mistral. Son mot était peut-étre sincére: il croyait a la cloture du livre d’or. Cette année 1859, il laisse également et tomber Mireille et presque tomber les Fleurs du Mal. Mistral, e’est du patois, et Baudelairele Kamtchatka.

Le poate en lui n’est pas seulement mort jeune, il a été bien enterré! Le fond de

Vaffaire, il faut peut-étre aussi le voir en ceci, qu’Adolphe Dumas était l’ennemi du critique, le couvrait d’outrages en prose et en vers: la monture du cornac en subit les conséquences. Mais vraiment, si quelqu’un n’eut absolument rien d’une nature félibréenne, cefut bien Sainte-Beuve!

En Sainte-Estelle, quoi de plus Nord que ce Boulonnais?

Un peu moins de deux mois aprés son arrivée, fatigué de courses, rassasié de compliments et de gloire, Mistral songeait a repartir. Il vient d’écrire 4 Roumanille quwil reste pour « épuiser sa chance ». Mais la voila a peu prés épuisée. Un soir, donc, accompagné de Dumas, il va faire 4 Lamartine la visite d’adieu. Ils entrent dans le petit salon de la rue de la Ville-l’Evéque.

« Asseyez-vous, leur dit Lamartine, je vais justement lire a Mistral ce que je pense'de son livre. »

Le Quarantiéme Entretien vient d’étre imprimé. Voici les feuilles fraiches. Lamartine lit. Les phrases merveilleuses se succédent, les pages célébres tournent, s’ouvrent, perspectives sur la gloire ainsi que sur la mer bleue. Valentine de Cessia est la; les yeux noirs de la jeune fille

yA t h ‘ ns . .

Suivent profondément cette transmission qui va du génie foudroyé d’hier au génie illuminé de demain. Adolphe Dumas, qui a fait jouer et vu jouer tant de tragédies, dira qu'il n’a jamais assisté A une scéne pareille. Et nous le croyons bien! Les happes aprés les nappes tombent des grandes orgues de bénédiction, jusqu’a la derniére page, celle de l’aloés, l’évocation du jardin d’Hyéres, le grand sceau des les d’or pendu au parchemin de J’investiture comme il pend 4 la carte de France.

Et Lamartine a terminé: «O poéte de Maillane, tu es l’aloés de la Provence.

Tu as grandi de trois coudées en un jour, tu as fleuri 4 vingt-cing ans, ton Ame poétique parfume Avignon, Arles, Mar- - Seille, Toulon, Hyéres et bient6t la France, mais, plus heureux que l’arbre d’Hyéres, le parfum de ton livre ne s’évaporera pas en mille ans. »

« Mistral se leva pour remercier et -embrasser son bienfaiteur, dit Dumas; mais un débordement de larmes lui coupa la parole, et il retomba sur sa chaise en -sanglotant. »

Mathieu et Garcin l’attendaient A la sortie. Tous quatre montérent dans la

chambre de Mistral, rue Montmartre, et passérent la nuit a lire l’Eniretien. Le lendemain, il écrivit 4 Lamartine:

« Hier je n’étais rien, un pauvre poéte de village. Vous avez détaché de vos épaules le manteau radieux de l’immortalité et vous m’en avez couvert. Comment ferai-je pour m’en rendre digne?... Si la France entiére, dont vous avez grandi le nom parmi les noms des peuples, si la France que vous avez sauvée est si petite en face des obligations sacrées qu’elle vous a, comment ferai-je, moi pauvret, pour élever ma reconnaissance a la hauteur de vos largesses! Oh! n’importe, je vous le jure devant Dieu, vous n’aurez pas tendu la main a un ingrat! Si humble~ et si petit que soit le grain de blé, lorsqu’il monte en épi vers la rosée du ciel, il peut encore faire honneur a la main qui la semé. »

Que, maintenant, l’article de Lamartine abonde en erreurs, qu'il ait autorisé tous les contresens en faisant de ce bachelier virgilien un patre de convention, qu’importe! Il a ajouté de la poésie a de la poésie. Il a traité Mistral comme Mistral avait traité sa Provence. .

Mistral resta encore huit jours a Paris.

Dumas tenait pour Mireille 4 un prix académique. Mistral alla donc voir le secrétaire perpétuel, qui était Villemain. I] tombait bien! Quand Lamartine venait a Académie, pour voter, plusieurs ne lui adressaient pas la parole, et leurs conversations ne reprenaient qu’aprés qu'il était parti. Villemain recut cependant Mistral plus poliment que Sainte-Beuve, ~ lui laissa entendre qu’il aurait son prix quand le tumulte fait autour de son poéme serait tombé, |’Académie étant trop grande dame pour marcher avec la mode, et surtout derriére Lamartine! I] tint parole : Mistral fut couronné deux ans aprés. Et voici en quels termes il parle a Gaut du rapport, parfaitement grotesque, de cesecrétaire perpétuel: « Vous avez lu le passage de Villemain relatif 4 Mireille. La plupart des lecteurs ne verront la que du feu, mais le vieux coquin n’en a pas moins piqué Lamartine en plantant les aiguilles dans mon dos.» Il fallait que ce - Bonhomet tueur de cygnes ett sa victime.

; Arrivé le 17 mars, Mistral quitta Paris le 20 mai. Il le quitta dans des sentiments qui n’avaient pas changé depuis qu'il avait

écrit cette lettre envoyée plusieurs mois avant 4 Dumas: «Si je n’étais chrétien, et si je n’avais toujours devant les yeux

la vie humble et stoique de mon pativre | pére, il y aurait de quoi devenir fou de joie. -

Mais ne craignez rien: le seul. sentiment que m’inspire le bonheur inoui qui m’arrive, c’est un attendrissement profond et un besoin infini de reconnaissance envers Dieu et les hommes. »

Son pére! Au retour de ce voyage triomphal, en roulant dans les plaines de Sens et de Tonnerre, le jeune vainqueur songea peut-étre a un autre retour: sinon nous y songeons pour lui. La routé de fer

longeait la route de terre par laquelle

Francois Mistral avait fait, en 1793, son uhique voyage de Paris, ot il conduisait le bon blé d’Arles, réquisitionné par la République. La besogne faite, il était reparti avec ses voitures, et, dans la pluie et la boue, il redescendait par la Bourgogne, quand il rencontra,: menant un autre convoi, un charretier de son pays. Ils se touchérent la main: « Ow vas-tu, voisin, par ce temps du diable?» Du diable!

Il ne croyait pas si bien dire. « Citoyen, dit |’autre, je vais a Paris porter les saints

‘it Sak Bi) maa

Sy LA REPUBLIQUE DU SOLEIL 111

et les cloches. » «Mon pere, dit Mistral, devint pale, les larmes lui jaillirent, et dtant son chapeau devant les saints de son pays et les cloches de son église, qu’il rencontrait ainsi sur une route de Bourgogne :

«Ah! maudit! lui fit-il. Crois-tu que pour

- «ton retour on te nomme pour cela repré-

«sentant du peuple? »

Le représentant du peuple de Provence, c’était lui, cette fois, Frédéric, qui avait

fait lever a Paris les chapeaux, et d’abord

le haut de forme gris de M. de Lamartine,

comme celui de son pére, devant les saints

et les saintes, le génie et la langue de son pays. —

Il revint avec Mathieu, embrassa en Avignon les félibres et monta 4 Graveson dans la diligence de Mdillane, au milieu des : Té! Frederi! Il y avait bien du monde

sur la place autour de sa mére, dont les

premiéres paroles furent ; « Va, j'ai bien prié, tous les soirs et tous les matins,

pour M. de Lamartine, et, si le bon Dieu -m’écoute, il sera heureux !» Alors les eompatriotes vinrent le saluer dans sa mai-

son: « Allez, nous sommes bien contents,

aussi contents que vous!» On admira

que l’enfant du pays efit été consacré

AF Geta,

om.

par «le plus savant et le plus grand de tout Paris ». C’était Lamartine, sur qui chacun lui demanda des détails.

La priére de Délaide Mistral fut sans doute exaucée dans l’autre monde. Mais dans celui-ci, hélas!... Des deux grands poétes de la France, en ce temps-la, la destinée de celui qui lutte contre les dettes est pire que la destinée de celui qui se bat contre Empire. Dés son retour, Mistral écrivit de nouveau a Lamartine.

Et voici la réponse du grand homme:

« Votre littérature 4 vous est un plaisir, la mienne est un devoir envers mes créanciers, qui vivent de ma seule plume...

Rendez-moi le service de répandre le plus possible, par des bouches et des journaux bienveillants dans le Midi, le prospectus que je joins ici, seul moyen de faire un peu de ces ressources en ce moment pour moi et pour ceux qui vivent de moi. »

« Dieu lui-méme, disait un jour Lamartine, a besoin qu’on le sonne.» Mistral sonna, envoya a Gaut la lettre en le suppliant de faire le nécessaire dans le Mémorial d’ Aix, dont il était rédacteur. Précisément Gaut est loué, dans l’Armana de 1856, d’avoir, pour réveiller les voisins et faire

ee LA REPUBLIQUE DU SOLEIL 113

de la publicité 4 ’ Armana de 1855, chanté lou pu poulit de si cacaraca (Gau signifie coq). Mais les coqs ne saluent pas le soleil couchant. On peut feuilleter le Mémorial de 1859. HW n’y a rien. —

Aprés deux mois passés 4 monter et a descendre les escaliers de verre, Mistral retrouvait sous son pied les chemins du pays. Quand Lamartine le conjurait d’y rester, il préchait un converti. Ses amis sémerveiilaient qu’il fit revenu toujours le méme, simple et gai comme un enfant.

Sa gloire ne le changeait pas, mais elle changeait grandement la cause de la langue et de la poésie provencale.

La Provence avait son chef-d’ceuvre derriére elle, un chef-d’ceuvre latin, méditerranéen, comme I’avaient eu I’Italie avec Dante, l’Espagne avec Cervanteés.

A la Divine Comédie et Don Quichotte n’était pas échue seulement une destinée d’ceuvre dart, mais une fortune d’institution :

institution d’une langue et d’une littérature au moyen d’un livre extraordi- “naire qui exprime tout un pays et tout

un temps. La langue francaise, fixée littérairement par Malherbe et Balzac, Corneille et Pascal, par des ceuvres partielles, a secteur limité, non par un Rabelais, a joué sur un tableau différent. La réussite de Mireille, qui n’est pas surtout une histoire d’amour, mais une somme dela vie terrienne de Provence, une ceuyresouche ala Dante et 4 la Cervantés, marque a Mistral l’avenir, les possibilités, le devoir.

La voie est bonne, le sillon est droit.

Il n’y a qu’a continuer, Non seulement toute la vie, mais toute l’ceuvre et la poétique de Mistral sont résumées par l’inscription quil a voulue sur son tombeau: Non nobis, Domine, non nobis, sed Provincie nesirz da gloriam. S’il revient 4 Maillane net du moindre grain d’orgueil personnel, c’est que toutes ses ambitions, tous les mouvements de son sang proyencal sont transportés dans une cause, une terre, une patrie faite et une patrie a faire, un autre étre a animer, a instituer.

Voici ce que, ce grand printemps de Provence, ces jours de mai 1859, Mistral éprouve et mesure en lui, dans la force que lui donne son génie, dans cette autre force que vient d’y ajouter sa gloire,

dans cet enthousiasme de ses concitoyens, dans son esprit lucide, dans la solidité de ses jeunes épaules, dans cette magnifique ligne de chance de sa main qu’admirera Desbarolles: une puissance d’institution.

Nous sommes, ici encore, 4 Pantipode du romantisme francais, ou le poéte écrit pour soulager ce qui gémit en lui, ot il est placé au centre de tout comme un écho sonore, ou le génie poétique se confond avec le libre lyrisme. Chez Victor Hugo, la -Tangue francaise docile, charmée, éperdument amoureuse, ressemble a Juliette Drouet. Elle appartient toute au poéte.

Elle lui donne inépuisablement tout. Elle le tient pour’ son lion superbe et généreux. Pour Mistral, au contraire, c’est le poéte qui appartient a la langue. La langue n’est pas Juliette, elle est Esterelle, celle qui marque des travaux a Calendal.

Le brave Maillanais n’est le lion de personne. Mais il vit sous l’ombre et le regard et le conseil de ce rocher des Alpilles, a forme vivante, qu’il appelle le lion d’ Arles, son lion. Si, comme le dit Platon, le souffle ,.divin habite chez celui qui aime plus que chez celui qui est aimé, Mistral, davantage, participe ici du voeu de Dieu,

Page 1