RIVIÈRES ET CLIMAT DU PONT
volume d'eau singulièrement disproportionné à leur taille : tel le Thermodon, le fleuve légendaire des Amazones. L'importance stratégique des rivières du Pont égale leur importance économique; trois fossés concentriques, Halys, Iris, Thermodon, arrêtent successivement la marche de l'envahisseur venu de FOccident (1). L'Iris est la rivière pontique par excellence, l'artère maîtresse de la contrée. Sœur cadette du Halys, elle copie en raccourci les sinuosités de son cours, recueille le tortueux Scylax et l'abondant Lycos puis perce la chaîne côtière par d'âpres défdés, et se termine par un delta travailleur qui s'avance, de siècle en siècle, à la rencontre de celui du Halys, comme si les deux rivières, nées dans les mêmes montagnes, cherchaient à se rejoindre au fond du gouffre commun.
Si l'on poursuit le parallèle entre les deux régions voisines au point de vue du climat et des productions naturelles, la supériorité du Pont apparaît encore plus éclatante. La Cappadoce et la Galatie ont une atmosphère sèche , un climat continental , c'est-àdire extrême ; aux courts étés torrides succèdent de longs hivers rigoureux, où rien n'arrête les bises glaciales. Aussi le sol maigre ne se prête-t-il guère à la silviculture , ni à la production des céréales; le pâturage, l'élève des chevaux et des moutons, telles furent de tout temps les ressources presque exclusives des habitants. Le Pont, au contraire, comme tout le « fe^à cheval anatolien », jouit d'un climat méditerranéen. Sur la côte paphlagonienne, la plus exposée, le régime atmosphérique est encore celui de Byzance avec ses brusques écarts ; mais à partir du promontoire de Sinope , le rivage , en s'infiéchissant vers le sud-est, est protégé par le lointain paravent du Caucase. Les vents du nord et de l'ouest arrivent adoucis , saturés de vapeurs par leur passage à travers l'Euxin, et les pluies sont aussi abondantes que sont rares les gelées meurtrières : à Trébizonde, les oscillations extrêmes du thermomètre ne dépassent pas 30 degrés. Le bassin de l'Iris n'est guère moins protégé par le Paryadrès. Déjà Strabon a noté que ce pays, situé au nord de la Cappadoce, jouit cependant d'une température sensiblement plus douce (2) : l'olivier réussissait à Phanarée , au confluent des deux branches de l'Iris; il réussit encore à Amisos et à Sinope.
(1) L'image est de Spiegel, Eranîsche Alterthumshunde (cité par Reclus, p. 4t>7).
(2) strabon II, 1, 15; XII, 2, 10.
PRODUCTIONS AGRICOLES DU POxNT.
Ce climat tempéré, humide, favorise Féclosion d'une végétation luxuriante. Encore aujourdliui la Cappadoce pontique, partout où le déboisement n'a pas accompli son œuvre fatale, est une des terres les plus verdoyantes de l'Asie. Encore aujourd'hui Amasia, Niksar, Tokat surgissent blanches au milieu de véritables corbeilles de fleurs, de fruits et de verdure. Dans tout le bassin de l'Iris, suivant les altitudes et les zones agricoles, on voit se succéder les gras pâturages, les emblavures dorées, les vignobles, les vergers, la forêt opulente. Le long de la côte paphlagonienne règne une magnifique fourrure de conifères, qui fournissait, dans l'antiquité, les bois les plus estimés pour les constructions navales. En parcourant les plaines de Saramène et de Thémiscyre, Hamilton se croyait en Angleterre (1). Plus loin s'ouvre le Lazistan , vestibule étroit mais embaumé de l'Asie Mineure : la patrie des fleurs et aussi, suivant le mot des indigènes, la patrie des fruits. « De la base au sommet, les collines, revêtues d'une couche régulière de terre végétale ou bien divisées en terrasses par des murs de soutènement, sont vertes de jardins, de prairies et d'arbres à feuillage persistant ou caduc. Les citronniers, les oliviers entourent les villes et les villages de la rive, et plus haut viennent les noyers au large branchage , les chênes ; de loin , les azalées et les rhododendrons éclatent en nappes rouges sur les pentes des montagnes (2). »
Si l'on ajoute à ce brillant tableau agricole les pêcheries maritimes, d'une richesse incomparable, les chasses giboyeuses, les carrières et les mines du Paryadrès, on sera tenté de reconnaître dans le Pont le type du pays complet, se suffisant à lui-même. Sa situation commerciale n'est pas moins heureuse. Ses vallées fluviales , ses ports sont les débouchés naturels non seulement de la Cappadoce, de la Galatie et de la Paphlagonie, mais encore de l'Arménie ; là aussi vient aboutir une des voies les plus courtes par où les produits de la haute Asie et de l'extrême Orient se sont acheminés de tout temps vers le bassin de la Méditerranée.
Néanmoins, à ce pays si richement doué, il manquait, pour qu'une haute civilisation pût y naître de bonne heure, une qualité essentielle : des fenêtres largement ouvertes sur le dehors. Le
(1) Hamilton, I, -286.
(2) Keclus, IX, 336.