DÉCRET-MANIFESTE DES ÉPHÉSIENS
biteurs, sauf les comptables (fermiers d'impôts et de biens sacrés); le temple renonce à toutes ses créances, excepté celles qui sont garanties par une hypothèque. Bon nombre de créanciers particuliers — tous, à en croire les termes un peu hyperboliques du décret, — font de même, déposent leurs titres sur Tautel de la patrie; seules les affaires de banque sont maintenues, mais, môme pour ces engagements d'ordre public, le cours des intérêts est provisoirement interrompu. Enfin tous les pouvoirs sont désormais concentrés entre les mains d'un Comité de salut public, « les chefs clioisis pour la guerre commune » , devant lequel s'effacent les magistrats ordinaires, stratèges, prytanes et autres. Dans le préambule du décret-manifeste qui organise cet état de siège, les Éphésiens paraissent avoir perdu toute mémoire de leur conduite depuis deux ans : l'accueil enthousiaste fait à Mithridate , les statues abattues, les inscriptions effacées, les Romains massacrés au pied des autels, il n'est plus question de tout cela. Les P]phésiens affirment à la face du monde qu'ils sont restés , de tout temps , dévoués de cœur à la cause de Rome : « c'est par force et par ruse que le roi de Capjmdoce s'est introduit dans leurs murs. Ils n'ont attendu qu'une occasion propice pour se soulever contre lui : cette heure est enfin venue. Le peuple éphésien prend les armes pour l'hégémonie de Rome et pour la liberté de tous; il déclare la guerre à Mithridate et décrète les mesures exigées par le salut de la ville, du pays et du temple d'Artémis... » C'est ainsi qu'on écrivait l'histoire à Éphèse au mois de décembre 87 av. J.-C. (1) î La défection de cette ville magnifique, la plus riche de l'Asie
(1) Décret du peuple éphésien chez Waddington-Le Bas, Ade Mhmire, 136 a (= DiTTENBERGER , u» 253). Nous reproduisoDs ce texte kVApjyenJice. — Ici encore i' adopte une date en contradiction avec Appien, qui place la révolte d'Éphèse après Chéronée [Mith. 48) ; je ne parle même pas d'Orose (VI, 2, 9) qui la place après Orchomène. Un second décret éphésien, qui régla le sort des débiteurs hypothécaires après le rétablissement de la paix (Dittenberger, n» 3-i4), nous apprend (ligne 98) que Tétat de siège dura une pry tanie entière , celle de Manticratès , plus deux pry tanies partielles : la fin de Démagoras (depuis le mois Posidéon) et le commencement à!Apollas (jusques et y compris Posidéon) : soit, au total, juste deux ans. Le terminus ad quem n'est pas le traité de Dardanos (été 85), mais la mort de Fimbria (hiver 85-4), qui seule rendit la paix à la province; dès lors le terminus a quo, ou la révolte d'Éphèse contre Mithridate, tombe bien au mois de Posidéon (décembre) 87. — Sur les monnaies frappées à Ephèse pendant cette période, en particulier les statères d'or, voir Head, Coiuaf/e of Ephesus, dans Nuni. Chronide, 1880-1.
RÉVOLTES, COMPLOfs ET SOCIALISME D'ÉTAT.
Mineure, était un coup terrible pour Mithridate, d'autant plus terrible que l'exemple d'Éphèse entraîna plusieurs villes voisines : pendant l'hiver 87-86, Tralles, Hypépa, Métropolis, un peu plus tard SmjTue et Sardes, levèrent à leur tour l'étendard de la révolte; Colophon s'insurgea contre son tyran (1). Mithridate mit aussitôt une armée en campagne pour réduire les rebelles : les instructions des généraux défendaient de faire aucun quartier. Dans le courant de l'année 86, plusieurs places furent emportées d'assaut et mises au pillage (2) ; les prisonniers périrent dans des supplices atroces. Éphèse et d'autres villes bien fortifiées résistèrent cependant avec succès et se cotisèrent pour préparer une réception triomphale au nouveau consul, Valérius Placcus, qui, disait-on, était en route pour l'Asie (3). Alors, pour empêcher le mouvement de se propager, Mithridate devint ouvertement le roi de la révolution sociale : renchérissant sur le décret des Éphésiens, il fit annoncer, par la voix du héraut, qu'il accordait la liberté à toutes les cités helléniques de l'Asie restées fidèles; toutes les dettes furent abolies, les esclaves affranchis en bloc, les métèques élevés au rang de citoyens.
Cette mesure radicale produisit l'effet attendu : elle arrêta net la contagion de la révolte, lia indissolublement à la cause de Mithridate tous les déshérités de la fortune et de la société , esclaves , débiteurs, prolétaires, qui n'espérèrent plus désormais qu'en lui, certains que le triomphe de Rome les rendrait à leur misère et à leurs chanies. Mais ce que Mithridate gagnait ainsi d'un côté, il le perdait de l'autre : l'aristocratie d'argent et de naissance acheva de se détacher de lui , des complots incessants mirent sa police sur les dents. Quatre Grecs de distinction, Mynnion et Philotimos de Smyrne, Clisthène et Asclépiodote de Mitylène, tous familiers du roi, l'un d'eux même son hôte, conjurèrent de l'assassiner. Au dernier moment Asclépiodote faiblit et dénonça ses complices. Le roi, étonné de tant de perfidie , ne voulut en croire
(1) Appien ne nomme que Tralles, Hypépa, Métropolis (correction de Schweighaeuser . pour llésojwlis), xai ttveç àXXoi. Orose VI, 2, 8 nomme Smyrne, Sardes, Colophon, Tralles, mais il place, avec peu de vraisemblance, toutes ces insurrections après l'exécution des 1,600 conspirateurs. Pour Colophon et son tyran, cf. Plut., Luc, 3,
(2) Liv. 82 : expugnatae in Asia urbes a Mithridate et crudeliter direpta provincia.
(3) Cicéron, Pro Flacco, XXIII, 56. Cet argent, que les Tralliens voulurent s'approprier, fut plus tard confisqué par le fils de Flaccus , le client de Cicéron.