PERTE DE LA BITHYNIE
force (1) : partout Tofficier félon se montra général habile et vigoureux. L'armée prit ses quartiers d'hiver dans ces villes florissantes, où la restauration de la suzeraineté romaine fut signalée par d'horribles excès. Fimbria jouait de la terreur par système; il tuait à tort et à travers; quand il y avait plus de croix dressées que de condamnés à mort, il prenait au hasard, dans le tas, pour compléter le nombre requis (2).
Pendant ce même hiver (86-85) des pourparlers avaient commencé en Grèce entre les Royaux et Sylla. De quel côté vinrent les premières démarches? on l'ignore : les uns nomment Sylla, les autres Mithridate (3), quelques-uns pensent qu'Archélaos prit, sous sa propre responsabilité, l'initiative des négociations. A vrai dire, l'idée était dans l'air et répondait au secret désir des deux partis. Aussi lorsqu'un marchand de Délion, en Béotie, appelé, par un curieux hasard, Archélaos, comme le général de Mithridate, vint trouver Sylla et proposa de lui ménager une entrevue avec soii grand adversaire, le général romain sauta sur cette offre comme un naufragé sur une épave. La conférence eut lieu au bord de la mer, à Aulis suivant les uns , au temple d'Apollon à Délion suivant les autres (4). On ignore les détails de la conversation des deux généraux, ou, ce qui revient au même, on ne les connaît que par la version suspecte de Sylla (5). D'après ce récit, Archélaos aurait offert à Sylla le concours financier et militaire de Mithridate pour écraser la démocratie à Rome , à la condition que Sylla garantît au roi de Pont la possession de l'Asie Mineure. Au lieu de répondre directement, Sylla fait une contreproposition : qu'Archélaos lui livre la flotte du roi, il s'engage à lui procurer la couronne de Pont. Protestations indignées du Grec; alors Sylla : « Eh bien, ce que tu refuses, toi, l'esclave, le vaincu , oses-tu bien me le proposer à moi , le représentant de
(1) Memnon, c. 34.
(2) Dion, fr. 104, 6.
(3) L'initiative des propositions vint de Mithridate d'après Appien, Mith. 54, et Orose; d'Archélaos (agissant spontanément) d'après Plutarque, Sylla, 22 ; de Sylla d'après Memnon, c. 35.
(4) Plutarque nomme Délion comme lieu de l'entrevue ; Licinianus , p. 33 , Aulis qui en est d'ailleurs j)eu éloignée ÇcoUoquium Sullae et Archdauo in Aulide fuit...')
(5) Le récit de Sylla fait évidemment la base de la narration de Plutarque, Syll. 22. Celle d'Appien (Mith. 54-55), qui paraît dérivée de Tite-Live, adoucit les angles et dissimule la tentation brutale.
CONFÉRENCES DE DÉLIOX.
Rome, le vainqueur d'Athènes, de Chéronée et d'Orchomène? » Là-dessus Archélaos reconnaît ses torts et Ton se met promptement d'accord sur les bases du trait(';.
Ce récit, accommodé au goût du public romain, ne tient pas contre l'évidence des faits. En admettant même, ce qui est peu probable, qu'Archélaos ait commencé par réclamer toute l'Asie Mineure, c'était là une simple manœuvre de diplomate : il demandait le plus pour obtenir le moins. Tout ce qu'on pouvait raisonnablement espérer du côté de Mithridate, c'était que Rome fit abandon des provinces éloignées, habituées au gouvernement monarchique, qui n'avaient jamais fait partie de son territoire direct, la Cappadoce, la Paphlagonie; à l'extrême rigueur on aurait pu se partager la Bithynie; quant à l'Asie pergaménienne, joyau de l'empire romain, il ne fallait pas y songer après les écrasantes défaites de l'an 86. D'autre part, les arguments qu'employa Sylla pour faire passer Archélaos, sans transition, des prétentions exagérées du début aux énormes concessions qu'on va voir, ces arguments n'eurent pas, à coup sûr, le caractère oratoire et sentimental que leur prêtent les Commentaires : Sylla n'intimida pas Archélaos, il l'acheta à deniers comptants. Jusqu'alors Archélaos ne s'était pas montré seulement un capitaine émérite, mais encore un serviteur dévoué; ses ennemis ou les envieux de Sylla qui ont parlé de trahison à propos de Chéronée se sont trompés de date (1). JMais ce qui était vrai au commencement de l'année 86 ne Tétait plus à la fm : les défaites réitérées qu'il avait subies ne laissaient plus à Archélaos l'espoir de conserver la pleine confiance de son roi ; il connaissait les cours d'Orient, la puissance de la flatterie, les illusions de l'orgueil; tôt ou tard ses malheurs lui seraient imputés à trahison, tout au moins à incapacité, et il se verrait sacrifié à de nouveaux venus. D'ailleurs l'étoile de Mithridate paraissait être sur son déclin; Archélaos, comme tant d'autres Hellènes, que l'ambition personnelle avait attachés à la cause du roi barbare, se croyait le droit de faire passer son intérêt privé avant celui du maître d'occasion qui bientôt, peut-être, ne pourrait plus lui servir : il fit simplement en 86 ce que Dorylaos, Phénix, Macharès et tant d'autres, généraux, parents, fils de Mithridate, feront quinze ans plus tard.
(1) Plutarque, Sylla, 20 et 23.
PRÉLIMINAIRES DE DÉLION.
Enfin il semble que des rancunes d'ordre tout intime s'ajoutèrent, chez ce condottière sans scrupules, aux motifs d'avarice et d'ambition : plus tard, le fils d'Archélaos se fit passer pour fils de Mithridate, et si cet imposteur trouva beaucoup de crédules, c'est sans doute que sa prétention n'était pas complètement dénuée de fondement (1).
Voici quelles furent les conditions posées par Sylla et acceptées par Archélaos, sous réserve de la ratification royale :
P Le statu quo territorial de 89 devait être rétabli. En d'autres termes, Mithridate abandonnait toutes les conquêtes qu'il avait faites depuis cette date, soit en Europe, soit en Asie, même la Paphlagonie et la Cappadoce (2).
2" En revanche, Mithridate était garanti dans la paisible possession de ses anciens États et réadmis au nombre des « amis et alliés » du peuple romain (3).
3"* Mithridate payerait, — officiellement à Rome, en réalité à Sylla, — une indemnité de guerre de 2,000 talents (12 millions) (4).
4*" Il livrerait à Rome, c'est-à-dire à Sylla, 70 vaisseaux de guerre pontés, à proue cuirassée, avec leurs équipages et 500 archers; il fournirait lui-même la. solde et les vivres des hommes (5).
5° On se restituerait de part et d'autre les prisonniers, les otages, les déserteurs, les esclaves fugitifs. On mentionna expressément les « amis du roi » tombés au pouvoir de Sylla, le proconsul Q. Oppius, l'ambassadeur M'. Aquilius, dont Sylla ignorait l'atroce destinée , les Chiotes déportés en Colchide , les femmes et les enfants des notables macédoniens (G).
6^ Amnistie générale était promise par Sylla, au nom de Rome,
(1) Strabon XVII, 1,11. Plutarque lui-même atteste que Mithridate empruntait ou confisquait les femmes de ses généraux, aussi bien que leurs filles (Pom^). 36.)
(2) Cet article se trouve chez tous les auteurs (Plutarque, Appien, Licinianus, Memnon) ; la rédaction seule varie.
(3) Plutarque, Sylla, 22; Appien , Mith. 55; Memnon, c. 35.
(4) Plutarque. — Memnon parle de 3,000 talents, et insiste sur le caractère particulier de ce payement et du suivant. Appien dit simplement que le roi doit payer les frais de la guerre entreprise par sa faute.
(5) Licinianus, Plutarque (pour les 500 archers, voir c. 24). — Memnon donne 80 navires.
(G) Licinianus, Appien.