SYLLA EN THESSALIE
ces asiatiques un ennemi redoutable, qui n'oublierait jamais qu'il avait touché au faîte — et se souvenir, c'était espérer — une pareille mansuétude ressemblait à une trahison, et l'on comprend sans peine les violents murmures que soulevèrent les conditions du traité à Rome et dans la propre armée de Sylla. Mais le vainqueur de Chéronée pouvait répondre et répondit que l'écrasement définitif de Mithridate eût exigé encore bien des années et bien des efforts. Qui sait même si, en fin de compte, n'ayant à espérer de la patrie ni renforts, ni subsides, il n'aurait pas succombé à la tâche? Qui sait si Mithridate, poussé à bout, n'aurait pas traité avec Fimbria à tout prix pour se jeter ensuite, de concert avec les légions démocratiques, sur la petite armée de Sylla? Qui pouvait garantir l'issue de cette lutte inégale? Sylla se crut le droit et le devoir de conserver à l'oligarchie romaine sa dernière armée, sa dernière espérance; à coup sûr, il sacrifia momentanément l'intérêt de la république à l'intérêt de son parti, identique à son intérêt personnel : son excuse, c'est que pour lui comme pour tout son entourage, Rome, livrée aux démagogues, n'était plus Rome; c'est que, si dangereux que fût l'ennemi du dehors, le péril intérieur paraissait encore plus urgent et plus redoutable. Les préliminaires de Délion, s'ils étaient ratifiés par Mithridate, allaient fournir à Sylla les moyens d'écraser ce péril : la paix, des vaisseaux et de l'argent. Anéantir Mithridate, c'était bien; se servir de lui pour anéantir Cinna et Carbon, c'était mieux.
Il ne s'agissait plus que d'obtenir la ratification du traité : ce fut à quoi travaillèrent désormais, avec un touchant accord, Sylla et Archélaos. Les deux adversaires de la veille, devenus amis inséparables, donnèrent au monde le spectacle d'une affection d'autant plus sincère qu'elle était moins désintéressée. Pendant que des courriers allaient porter à Mithridate le texte des préliminaires, les deux généraux, vers la fin de l'hiver, se mettaient en route pour l'Hellespont. A Larisse, en Thessalie, Archélaos tomba malade; Sylla s'arrêta pour lui prodiguer des soins fraternels; pendant ce temps, son légat Hortensius occupait la Macédoine et infligeait une première correction aux barbares de la frontière du nord. Mandes et Dardaniens, dont les déprédations n'avaient pas discontinué depuis six ans (1).
(1) Plut., Sylla, 23. Licinianus, p. 35 : dum de condicîonibus ducej)tatur ^ Maedos et Bardanos, qui socios vexabant, Hortensius legatus fugaverat.