CIVILISATION. TRIBUS DU PARYADRÈS
geaient le territoire pontique doit être envisagée à part; si leur groupement sous un gouvernement commun avait multiplié les points de contact et amené déjà un commencement de fusion, elles conservaient encore, en général, à l'époque de Mithridate, leur individualité distincte, leurs langues, leurs mœurs, leurs croyances particulières : le Pont formait un État, il ne formait pas encore une nation.
Tous les degrés de la culture humaine , depuis la barbarie la plus complète jusqu'à la civilisation la plus raffinée, étaient représentés dans ce royaume. Au bas de l'échelle se plaçaient les tribus du Scydisès et du Paryadrès oriental, que Ton peut à peine compter parmi les sujets de Mithridate. Au lieu de la longue liste donnée par les auteurs du v'' et du iv° siècle, Strabon ne connaît plus dans cette région que les Saunes ou Tzanes (les anciens Macrons), les Heptacomètes (ci-devant Mossynèces) , les Appaïtes (ci-devant Cercites) et peut-être les Byzères (1). Tous ces peuples étaient de véritables sauvages ; mais les Mossynèces ou Heptacomètes , les « gens des sept bourgades », étaient des sauvages entre les sauvages. D'après la description digne de foi d'un témoin oculaire. Xénoplion, on voyait les hommes parler, rire, danser tout seuls, sur les grandes routes, comme des fous; les enfants des familles riches étaient tatoués et s'engraissaient de châtaignes jusqu'à devenir aussi larges que hauts. Aucun vestige de pudeur; rien qui ne se fit en public. Les habitations étaient des tours de bois {mossyneSj d'où l'ancien nom du peuple), parfois même la cime des arbres, d'où ces brigands s'élançaient comme des oiseaux de proie sur les voyageurs. Le roi servait d'otage à son peuple : il demeurait dans une tour isolée, nourri aux frais communs et gardé à vue; quand ses sujets étaient mécontents de lui, ils le laissaient mourir de faim (2). Quatre siècles après, au temps de Strabon , les mœurs de ces barbares n'avaient guère changé.
Chez les Tzanes, qui finirent par absorber toutes les autres tribus de cette région, on constate, avec un peu moins de naïveté, la même sauvagerie, la même immobilité : encore au siècle de
(1) strabon XII, 3, 18.
(2) Xénophon, Amth. Y, 4. Pour le roi, Éphore, fr. 81, Miiller (= Schol. Apoll. Ehod. II, 1030). ApoUonms de Rhodes, Ps. Scymnus, Nicolas de Damas, etc., n'ont fait que compiler ces deux auteurs. C'est à tort qu'on a contesté (Hansex, De gentibus in Ponto orientali, p. 30) l'identité des Mossynèces et des Heptacomètes.
TZANES, CHALDÉENS, TIBARÈNES.
Procope, le brigandage constituait leur principal gagne-pain, le fétichisme leur seule religion. Xénophon parle cependant de leurs dieux et les montre jurant par une lance; d'après Hérodote, ils avaient même emprunté à leurs voisins , les Colques , la pratique de la circoncision (1).
Comme le territoire , les mœurs s'humanisaient un peu chez les deux peuplades qui habitaient à Fouest de Pharnacie, dans le Paryadrès occidental : Chaldéens ou Chalybes et Tibarènes. Les Chalybes, dont certaines tribus, à l'époque de Xénophon, avaient encore des habitudes belliqueuses et se louaient volontiers comme mercenaires, ne sont plus au temps de Mithridate que de laborieux forgerons et des pêcheurs inoffensifs qui se laissent facilement enrégimenter dans les armées du roi (2). Quant aux Tibarènes, débris de l'ancien peuple de Tubal, c'était une race de pasteurs, restée dans l'enfance. D'après les auteurs du siècle, les seuls qui aient parlé d'eux avec détail, ils étaient justes, hospitaliers; leur vie s'écoulait dans les jeux et dans les rires. On rencontre chez eux la pratique de la couvade, commune à plusieurs peuples primitifs : l'homme s'alite quand la femme vient d'accoucher. C'est l'indice, ou du moins le vestige, d'un état social où les unions ont si peu de fixité qu'une déclaration publique du père est nécessaire, dans tous les cas, pour légitimer le nouveau-né (3).
Au sud des Chalybes et des Tibarènes, les Arméniens peuplaient la vallée du Lycos , les sources du Halys et les deux rives de l'Euphrate. Phrygiens d'origine, les Arméniens avaient été à moitié persisés par une longue sujétion et le contact de la Médie. Ils étaient dominés par une noblesse campagnarde et brutale, qui poussait jusqu'à la frénésie le goût de la chasse et des festins. Leur principale divinité était la grande déesse Anaïtis, divinité de l'Iran plus ou moins modifiée sous l'influence babylonienne; ses sanctuaires, où les Arméniens prostituaient leurs filles, étaient
(1) Procope, De aedif. III, 6; Hérodote II, 104.
(2) Sur les mœurs des Chaldéens du Lycos, voir Xénophon, Anah. IV, 3. 4 : 7, 15. Chalybes dans l'armée de Mithridate : Appien, Mith. 60.
(3) Sur les Tibarènes, les seuls textes ayant une valeur originale sont : Xénophon , Anàb. V, 5, 1 ; Éphore, f r. 82 (=r Ps. Scymnus v. 91 4) et Nymphodore , fr. 15 (= Schol. Apoll. Rhod. II, 1010). La couvade se retrouve chez les Ibères, Basques , Corses, et diverses tribus africaines et américaines. Cf. Diodore V, 14; Strabon III, 4, 17; Cordier, La droit de famille aux Pyrénées j I, p. 55 ; ViOLLET, Histoire du droit français, p. 327.