ÉTAT SOCIAL, ART, LANGUE DES CAPPADOCIENS
plus importants avaient été convertis en citadelles royales; les autres nous représentent, sans doute, des manoirs féodaux où résidaient les seigneurs du pays , les grands propriétaires fonciers, d'origine perse pour la plupart, entre lesquels le sol paraît avoir été divisé lors de la conquête iranienne (1). Les paysans étaient réduits à la condition de serfs attachés à la glèbe, et quand le seigneur s'était ruiné par son luxe, ses chasses ou ses débauches, il vendait ses manants au marchand d'esclaves grec ou romain, comme jadis au marchand tyrien (2). Seuls les serfs d'église étaient inaliénables (3).
Dans de pareilles conditions sociales, comment l'ancienne civilisation cappadocienne, jadis importée d'Ég3pte ou de Babylonie, n'aurait-elle pas achevé de disparaître? En art, en littérature, le Cappadocien avait oublié ses traditions nationales sans s'être encore assimilé celles de la Grèce. Les seuls monuments cappadociens qu'on puisse rapporter à l'époque mithridatique sont des tombeaux creusés dans le roc , avec une ornementation d'ailleurs tout hellénique (4). La langue nationale était tombée au rang d'un patois méprisé, mais à peu près seul en usage depuis l'Euxin jusqu'au Taurus. Quant au grec, les Cappadociens mirent des siècles à le prononcer correctement : ils commettaient des hiatus d'une dureté intolérable pour des oreilles atticisantes (5). Longtemps encore un rhéteur grec natif de Cappadoce passera pour un oiseau rare, ou plutôt chimérique (6).
Le seul trait original que les Cappadociens eussent conservé de leur ancienne civilisation, c'est leur religion, toutefois fort altérée par l'introduction d'éléments divers. La pratique de la circon-
(1) Noblesse cappadocienne (r,y£jx6vs;) : Polybe, fr. XXXI, 15, 1 ; Diodore, fr, XXXI, 21 Dind. ; Strabon XII, 2, 7. Concessions gracieuses du roi de Perse : Polybe, fr. inc. 10 Didot.
(2) Esclaves de Cappadoce à Tyr : Ezéchiel XXVII, 13. Cp. Horace, Ejy. I, 6,39 : Mancipiis locuples eget aeris Cappadocum rex. Sur le commerce des esclaves : Polybe IV, 38 et les inscriptions de Delphes.
(8) Strabon XII, 3, 34 (Comana).
(4) Tombes royales d'Amasie ; tombes de Tchoroum, Fatsah (Polémonion), Comana. Cf. AixswoRTH, Trarels, I, 100; Hamilton I, 254 ; 325. Quant à la tombe d'Aladja, avec son portique de trois colonnes doriques, l'époque en est tout à fait incertaine. (Perrot ET Chipiez, Histoire de l'art, IV, G8G.)
(5) Philostrate, Sophistes, II, 13.
(6) ©àxTov ÈYjv Xsuxoùç xôpaxaç Titrivocç xs x$),tova; Eupsïv y) ô6y.i[xov piixopa KaTUTiaoôxTjV. Lucien, Epig. 32 Anth. Pal. XI, 43()). Cependant Sénèque le Rhéteur cite déjà {Controv. IX, 29 Kiessling) un rhéteur cappadocien, Glaucippos.
RELIGION CAPPADOCIENNE.
cision , attestée par Hérodote , la prostitution sacrée , la prohibition de la viande de porc, semblent indiquer d'anciennes influences égyptiennes et babyloniennes ; le Panthéon offre un caractère singulièrement éclectique, qui atteste le mélange de plusieurs races et de plusieurs croyances (1).
Ce Panthéon comprenait des divinités mâles et femelles ; chacune avait un sanctuaire de prédilection où elle était adorée exclusivement. Ainsi , le dieu céleste , appelé Zeus par les Grecs , avait dans le royaume de Cappadoce propre des temples célèbres et opulents : à Vénasa (province de Morimène), à la fontaine d'Asbama près de Tyana, au mont Ariadné; dans le pays des Trocmes, jadis cappadocien, on cite le temple de Tavion. Dans le royaume de Pont , le dieu céleste paraît avoir été adoré surtout à Gaziura, l'ancienne résidence royale; les monnaies du satrape Ariarathe, frappées dans cette ville, portent en effet une figure de Jupiter trônant avec la légende « Baal de Gaziura ». On voudrait pouvoir en conclure que le dieu céleste cappadocien s'appelait Baal, ce qui achèverait de prouver le sémitisme primitif de la nation leucosyrienne : malheureusement le type et la légende sont si nianifestement imités des monnaies des satrapes de Cilicie (avec le Zeus trônant et la légende Baal de Tarse), qu'il est bien possible que le Jupiter cappadocien s'appelât tout aussi peu Baal que Zeus (2).
A côté du dieu céleste nous trouvons un dieu solaire, l'Apollon des analogistes grecs. C'était proprement un dieu cataonien, étranger à la race leucosyrienne. La maison mère, située â Dastracon, en Cataonie, avait des succursales dans toute la Cappadoce du sud, qui possédaient des copies de l'idole originale (3). Aucune trace certaine de ce culte ne s'est encore rencontrée dans le Pont; en revanche, on y trouve un dieu lunaire mâle, appelé par les Grecs Mcn [Lunus), comme tous ses congénères,
(1) Circoncision : Hérodote II, 104 ; Pétrone c. G8. Prostitution sacrée : Strabon XII, 3, 36 (elle se trouve aussi en Lydie : Hérodote I, 94 ; en Arménie : Strabon XI, 14, 16, etc.). Viande de porc : XII, 8, 9.
(2) Zeus de Venasa : Strabon XII, 2, 6. Zeus d'Asbama : Ps. Aristote, De mirab. aitsc. c. 152; Philostrate, Vit. AjwUon. 1,6 (uStop 'Opvtîoy Aiôç... 'A<rêa[JLaîov) ; Ammien Marcellin, XXIII, 6, 19. La description prouve qu'il s'agit bien du même sanctuaire chez Strabon XII, 2, 6; il faut sans doute corriger la leçon corompue Atoç AaxiriOu en 'Opy.tou. Zeus d' Ariadné : Diodore, fr, XXXI, 34. Zeus de Tavion : Strabon XII, 2, 5. Monnaies d' Ariarathe avec Baal Gazour : Waddikgton, Mél. mm. I, 83. (Cp. les monnaies de Tarse, Head, Jlistoria mmorum, p. 614).
(3) Strabon XII, 2, 5.
MÊN PHARNACE. MA DE COMANA.
et distingué par Tépithète inexpliquée « Fharnace » ou « de Pharnace » ; peut-être faut-il y reconnaître une divinité perse et non cappadocienne. Son sanctuaire était situé au bourg d'Améria, près de Cabira, et la famille royale Tentourait d'une vénération particulière : les rois de Pont juraient « par la fortune du Roi et le Mên Pliarnace (1) ».
La plus célèbre de toutes les divinités cappadociennes est la déesse dont le nom indigène, Mâ, c'est-à-dire sans doute la Mère (2) , nous a été conservé par Strabon. Son sanctuaire le plus ancien et le plus vénéré se trouvait à Comana (aujourd'hui Gilmenek), en Cataonie, sur le Saros; mais le royaume du nord avait aussi sa Comana, devenue à la longue aussi fameuse que sa rivale cataonienne. Le temple, très spacieux, s'élevait sur une montagne abrupte dont l'Iris baigne le pied; autour s'était bâtie une ville populeuse, que nous connaissons déjà comme le principal entrepôt du commerce avec l'Arménie. Les environs étaient tout plantés de vignes, les habitants réputés pour leur luxe et leur goût de la bonne chère. Tout le pays dépendait du grand prêtre qui, de même que son collègue en Cappadoce (3), était considéré comme le second personnage du royaume. Deux fois par an, dans les processions solennelles, il ceignait la couronne, sans doute en sa qualité d'héritier ou de descendant d'une ancienne dynastie de prêtres-rois. Les serfs du domaine sacré, au nombre de plus de six mille, vivaient sous ses lois; il ne pouvait cependant ni les tuer ni les vendre. Le personnel du temple comprenait une grande prêtresse, — dont le palais, comme celui du grand prêtre, s'élevait dans l'enceinte sacrée, — une multitude de prêtresses, de prêtres, de derviches inspirés, enfin de prostituées sacrées , qui valurent à Comana , au moins autant que ses riches bazars, le surnom de Corinthe pontique. Les principales cérémo-
(1) Strabon XII, 3, 31, où sont mentionnés d'autres Lunus asiatiques (cf. aussi Waddington-Le Bas, III, n» G68, qui rappelle le Mr.v Kàpou et le Myjv Tiâtxou également indéclinables ; FoucART, Associations religieuses , p. 119). Pour expliquer le surnom du Mên d'Améria, il faut peut-être se souvenir du Pharnace qui figure en tête de la généalogie fabuleuse des rois de Cappadoce (Diodore, fr. XXXI, 19, 1), mais une explication beaucoup plus séduisante m'est proposée par M. James Darmesteter : «l'apvàxou serait le perse farnahvaut (de farna —x\jy(r{), épithète qui sous sa forme zend hvarmcuihr-aut se trouve précisément appliquée à la lune dans un texte religieux (Yasht, VII, 5).
(2) Ma était aussi le nom lydien de Rhéa-Cybèle (Etienne de Byzance, s. v. Mocaraupa), dont Amma {Etym. Magnum s. v.) paraît être une variante.
(3) Inscription de Comana du Saros dans Bull. corr. hell. VII, 127.
MITIIRIDATE. IG
CrLTE DE COMANA.
nies du culte étaient les deux grandes processions annuelles où Ton portait en pompe l'idole de la déesse. Ces fêtes attiraient à Comana des milliers d'étrangers; tout le long de Tannée, d'ailleurs, les pèlerins affluaient pour offrir des sacrifices ou accomplir des vœux. L'entrée de la ville était interdite aux porcs, animaux impurs qui auraient pu souiller Fenceinte sacrée.
Le culte de Ma avait un caractère farouche et extatique; les transports furibonds, les mutilations sanglantes que l'on raconte des Bellonaires de Rome furent évidemment importés de Cappadoce, vers l'époque de Sylla, avec la divinité elle-même; ces rites rappellent de près les cérémonies fanatiques des ministres de la Grande Mère de Pessinonte. Toutefois les analogistes anciens n'étaient pas d'accord sur la véritable nature de la déesse : ils hésitaient entre Séléné, Pallas et Bellone (Ényo) (1). S'il faut reconnaître le pontife de Comana dans le « grand prêtre de la Terre » mentionné par une inscription funéraire d'Amasie, on aurait là une quatrième traduction : Ma serait un nouvel exemplaire de Rhéa Cybèle, la Terre féconde et nourricière, la nature mourante et renaissante , adorée par les Lydiens et les Phrygiens. Enfin une cinquième identification, appuyée sur toute une légende, se rencontre dès le temps de Strabon : la déesse de Comana ne serait autre que l'Artémis Taurienne , l'idole enlevée par Oreste et déposée par lui dans le temple de Comana avec sa chevelure de deuil et le glaive d'Iphigénie. Plus tard, pour mettre d'accord les prétentions rivales des deux Comana, on raconta qu'Oreste, tombé malade en quittant la Crimée, avait consulté l'oracle : celui-ci lui répondit qu'il ne recouvrerait la santé qu'après avoir élevé à Artémis un temple dans un endroit exactement semblable à celui qu'elle hantait en Tauride. Oreste crut trouver le site fatidique à Comana du Pont et y bâtit le temple sur l'Iris; mais, comme la maladie ne le quittait point, il poursuivit sa route et s'arrêta à Comana du Taurus, en Cataonie : là enfin s'accomplit l'oracle, Artémis retrouva son temple et Oreste
(1) Phitarque, Sylla, 9 : sïts ïe),rjvriv ovaav , stxe 'AOyjvàv, etxe 'Evuw. L'apparition racontée dans ce chapitre est de l'an 88 et prouve que Sylla avait rapporté le culte de Mû de la Cappadoce en 92, et non, comme on l'a prétendu, du Pont en 84. Le caractère lunaire attribué par ce texte à la déesse me paraît provenir soit d'une confusion avec son voisin Mên, soit d'une identification locale avec le dieu lunaire iranien Jlao dont le nom figure sur des monnaies indoscythiques {Catalogue du Mmie Britannique, pl. XXVII, 23).