CULTE DE ZÉLA
autel, couvert de cendre, où brûlait un feu éternel. Tous les jours, les mages, vêtus de longues robes blanches, coiffés de la tiare de laine aux longs couvre-oreilles retombant jusqu'aux lèvres, un faisceau de bruyères à la main , pénétraient dans le cercle et récitaient pendant une heure des litanies au pied de l'autel. Parfois ils offraient des libations ou immolaient des victimes; le sacrificateur se servait d'un billot de bois, l'usage du fer était sévèrement interdit (1).
La plupart de ces enceintes étaient consacrées au dieu suprême, Ormuzd; il n'est jamais question dans le Pont du culte de Mithra, mais le nom même des Mithridate atteste que le génie du soleil n'y manquait pas d'adorateurs. Une enceinte d'un caractère tout particulier était celle de Zéla, vouée à la triade populaire Anaïtis, Omanos et Anadatès (2)« Zéla était une bourgade très ancienne, située à peu de distance deGaziura, sur une colline d'une parfaite régularité que le tradition locale considérait comme un tell assyrien (une « colline de Sémiramis »). Il est probable qu'il y avait eu là un ancien sanctuaire indigène dont les titulaires fui*ent expropriés par les conquérants iraniens; le culte de Zéla resta, en effet, organisé sur le modèle des cultes cappadociens et sémitiques. Le grand prêtre de Zéla rivalisait avec celui de Comana par le prestige, la richesse, l'étendue du territoire et le nombre des hiérodules. On célébrait pompeusement, sans doute au mois de Lôos, comme à Babylone, la fête des Sacaia, les saturnales babyloniennes , adoptées généralement par les Perses; ce jour-là, de môme qu'on promenait à Comana l'idole de Ma, l'image en bois d'Omanos était portée solennellement à travers les rues de Zéla. Encore aujourd'hui , vers le solstice d'été, qui correspond à l'époque des Sacaia, Zilleh est le siège d'une foire
(1) Strabon XV, 3, 15. Cp. Pausanias Y, 27, 5-6 qui décrit presque dans les mêmes termes les cérémonies des temples perses d'Hiérocésarée (cf. Tacite, Ann. III, 02 : Persica Diana, dduhrum rege Cyro dicatunij et les monnaies) et d'Hypépa en Lydie. Cf. C. I. G. 3424.
(2) Anaïtis (^Anâhita) , TArtémis perse, est une ancienne divinité avestique dont le culte, plus ou moins confondu avec celui de l'Istar babylonienne, fut officiellement constitué à l'état d'idolâtrie par Artaxerxès Mnémon (Bérose, fr. 16). Omanos est peut-être Vohoumano, C( la bonne pensée )), un des sept Amshaspands (immortels) de l'Avesta, ou, suivant d'autres, Haoma. Quant à 1' 'AvaôdcTr,; de Strabon, il est complètement inconnu; WiXDiscHMANN a supposé que son nom cachait celui ô^^Ameretât , un autre des sept immortels. Il est possible que le nom doive être purement et simplement retranché du texte de Strabon, puisqu'il ne reparaît plus XV, 3,15.
L'HELLÉNISME DANS LE PONT. AMASTRIS, SLNOPE.
importante, souvenir lointain de I antique procession crOmanos (1).
L'élément grec n'avait pas, dans le Pont, la situation sociale de l'élément perse; en revanche, il déployait une bien autre activité et une singulière puissance d'expansion. Le nombre des établissements helléniques de la côte, loin d'augmenter sous les Mithridate, semble plutôt avoir diminué par suite de la réunion, plusieurs fois survenue, de diverses petites « échelles » en une grande cité : ainsi, sur la côte paphlagonienne, Sésamos, Cromna et Cytoros avaient formé Amastris vers le temps d'Alexandre; sur la côte du Paryadrès, Cotyora et Cérasonte furent dépeuplées au profit de Pharnacie, création de Pharnace. Cette concentration répondait aux conditions nouvelles d'existence des villes helléniques dans le Pont. Le temps des petits ports de cabotage, des petites colonies agricoles, des petites factoreries fortifiées était passé. Un autre rôle s'offrait aux villes grecques, depuis qu'elles avaient été conquises par les Mithridate et réconciliées avec la conquête : elles devaient servir de débouchés commerciaux au haut pays et de grands foyers à la civilisation renaissante. Elles ne faillirent pas à leur double tâche; tout prouve qu'à la veille de la conquête romaine, en atteignant elles-mêmes un haut degré de prospérité et de culture, elles avaient aussi favorisé le développement économique des deux Cappadoces et commencé d'y faire ra3^onner l'influence vivifiante de Thellénisme.
La plus occidentale des villes pontiques, Amastris, était une belle cité tirée au cordeau; son double port, destiné à un grand avenir, avait encore peine à soutenir la concurrence de sa voisine Héraclée, la seule république restée indépendante sur cette côte (2).
(1) Sur le culte de Zéla : Strabon XI, 8, 4-5; XII, 3, 37 (Omanos et Anaïtis sont encore mentionnés XV, 3, 15). Sur la localité : Hirtius, Bell. alex. 72 (tumulus naturalis, reluti manu factus. Il y avait des collines semblables , dites de Sémiramis, à Tyana , Strabon XII, 2, 7, et à Mélitène, Pline VI, 3, 8) ; Hamilton I, 335 ; Perrot, Exploration, etc. p. 377 ; Bull. corr. hell. VIII, 376. La fête des Sacaia était généralement célébrée dans les pays perses (Strabon , loc. cit.; Ctésias, fr. 16 Didbt; Dion Chrysostome, or. 4), mais elle n'était pas d'origine perse : l'explication de Strabon qui , égaré par l'étymologie, en fait une fête commémorative de la défaite des Scythes (Saces) par les Perses , est simplement absurde. (Elle se trouve aussi chez Hésychius : laxaia r, 2>t\j6ixYi £opT^^.) La fête est d'origine babylonienne (Bérose, fr. 3 Millier = Athénée XIV, p. 639 C) et paraît avoir existé en germe dès le temps de Goudéa (Amiaud, lîerne archéologique, XII, 1888, p. 85). Je n'ai pas à examiner la question de son identité avec la fête sémitique des tabei'nacles {Succoth)-, voir MOVERS, Religion der Phœnizier, p. 480; Renax, Histoire d'Israël, I, 57.
(2) Pour Amastris, Pline le jeune, Ad Traj., ep. 99 : Amastrîanorum civitas et elegans et ornata; Lucien, Toxaris, c. 57.
AMISOS, PHARNACIE, TRÉBIZONDE.
A l'autre extrémité de la Paplilagonie, Sinope, où Mithridate avait sa principale résidence, était la reine de l'Euxin. Bâtie sur risthme d'une petite presqu'île qui se détache du grand promontoire Syrias , elle avait deux ports spacieux et profonds , des arsenaux splendides et une banlieue admirablement cultivée. Échelle principale de la Paphlagonie , de la Galatie et de la Cappadoce, le commerce, les pêcheries, l'industrie métallurgique l'avaient puissamment enrichie; Mithridate acheva de lui faire oublier son indépendance en la comblant de ses bienfaits. Sinope menait de front l'activité commerciale et le goût des lettres et des arts : la patrie de Diogène et de Diphile montrait avec orgueil son marché , ses portiques , son gymnase , la statue d'Autolycos par Sthénis et la sphère fameuse de Billaros (sans doute un globe céleste) (I).
La rivale de Sinope était la Phocéenne Amisos , qui avait détrôné les petits ports ensablés du delta de l'Iris (Thémiscyre, Chadisia, etc.) comme grand marché de la région fluviale. Cette fille adoptive d'Athènes, qui conservait avec sa mère les relations les plus cordiales, était la ville des beaux édifices et du beau langage; au temps de Mithridate on y lisait les petits vers du poète Myrinos, et le grammairien Hestiéos, maître de Tyrannion, y donnait des leçons. Mithridate avait à Amisos un palais qu'il habitait souvent; il bâtit des temples dans la ville et l'augmenta d'un quartier neuf, Eupatoria, qui possédait une enceinte particulière (2). — Au delà du Thermodon, les petits ports d'OEnoé, de Chabaca et de Sidé ne jouissaient alors que d'une prospérité médiocre ; seule la forteresse de Pharnacie était importante par sa situation militaire, ses pêcheries et ses mines de fer : c'est au palais de Pharnacie que Mithridate mit en sûreté son harem lors de l'invasion romaine. La dernière cité grecque du littoral était Trapézus (Trébizonde), la ville des fruits, Vemporium des tribus du Paryadrès oriental (3).
Nous manquons de renseignements sur la nature et l'étendue des libertés municipales que les Mithridate avaient laissées aux
(1) Sur Sinope : Polybe IV, 56 ; Strabon XII, 3,11.
(2) Sur Amisos : Strabon XII , 3 , 14. Temples construits par Mithridate : Appien , }fith. 112. Le poète Myrinos : Homolle, Bull. corr. hell. IV, 363. Hestiéos : Suidas,
V. Tupavviwv. Le faubourg Eupatoria : Appien, Mith. 78: Pline VI, 2, 7 (= Solin 191, 16: Martianus Capella, p. 689); Memnon, c. 45.
(3) Sur ces villes du littoral oriental : Strabon XII, 3, 16 ; 17 : 19.