INTELLIGENCE DE MITHRIDATE
sombre, tout cela compose un ensemble, rayonnant d'intelligence et d'activité, où le sultan disparaît derrière le guerrier et le politique. Une pareille figure n'avait pas le droit de vieillir. A la différence de ses ancêtres, qui avaient laissé marquer sur leurs médailles les changements apportés à leurs traits par les années, Mithridate, dès que l'âge et les soucis commencèrent à creuser les rides et à contracter les muscles de son visage, appela l'idéal au secours du réel : il suffit de quelques atténuations discrètes, d'un souffle passé dans la chevelure pour transformer le portrait toujours ressemblant en une tête de Dionysos, radieuse, éternellement jeune, et qui resta pour la postérité l'image définitive du roi-dieu (1).
Intelligence, activité, tel sont les traits qui dominent dans la physionomie de Mithridate, telles furent en effet ses qualités maîtresses. Son intelligence réunit l'astuce, la finesse instinctive du barbare, avec la curiosité universelle, la faculté d'assimilation du civilisé. Il a le coup d'œil juste et rapide. Dès l'abord, il sait toiser ses adversaires, distinguer entre les vrais et les faux grands hommes. Il honore le mérite, même chez un ennemi : c'est ainsi qu'on le voit courtiser Marius, s'incliner devant Sertorius, respecter Lucullus, deviner Pompée (2). Il se trompe rarement dans le choix de ses ministres et de ses généraux; quand cela lui arrive, c'est que l'esprit est la dupe du^cœur. En politique, il sait échelonner ses projets, les préparer mûrement, dissimuler, céder, résister, agir à propos; son plus grand tort est d'embrasser des conceptions trop vastes pour les forces dont il dispose et pour les courages qui sont à son service. C'est aussi un artisan de séduction, habile à prendre les individus par leur faible,
(1) Pour les changements dans la physionomie de Mithridate sur les monnaies, voir la planche que j'ai donnée dans mes Trois royaumes (pl. XI.). On peut distinguer trois types successifs : 1^* Portrait réaliste, mais jeune et beau, sur le tétradrachme non daté, antérieur à l'an 96 , c'est-à-dire à la '^0»" année (reproduit au frontispice du présent ouvrage). 2° Portrait réaliste, aux traits de plus en plus tirés et fatigués : tétradrachmes au Pégase de l'an ;»6àran 85 (36 à 47 ans). Sur les pièces non datées frappées par Archélaos en Grèce (88) le portrait, sensiblement rajeuni, se rapproche davantage du premier type. 3° Portrait idéalisé, complètement imberbe, cheveux très mouvementés : pièces frappées à Pergame de 88 à 8ô, et dans le Pont de 85 à 66 (47 à 66 ans).
(2) Marius : Plutarque, Marius, 31. Sertorius : Plutarque, Sertorius, 24. Lucullus : Cicéron, Acad.pr. II, 1, 3 : tantus imperator fuit (Lucullus) ut ille rex post Alexandrum maxumus hune a semajorem ducem cognitum quam quemquam eorum quos legisset fatevetur. Pompée : Cicéron, Pro lege Manïlia, XVI, 46.