‹ Mithridate Eupator, roi de PontChapitre 230 sur 417 · ACTIVITÉ DE MITHRIDATE · texte numérisé non relu

ACTIVITÉ DE MITHRIDATE

avarice, ambition ou vanité, à conquérir les cités et les peuples par son éloquence persuasive, ses largesses calculées, ses procédés chevaleresques, surtout en sachant respecter leurs croyances, imiter leurs mœurs et épouser leurs passions. Nul ne le surpasse dans Tart de nouer les alliances , de fomenter les révolutions , de déjouer les complots. Sans être né grand capitaine, il tient tête aux plus éminents généraux de Rome. Organisateur, il fait sortir de terre des armées, et, chose plus rare, sait mettre à profit les leçons de l'expérience pour améliorer sans cesse ses institutions militaires.

Si ses facultés intellectuelles le distinguent déjà du commun des despotes orientaux, que dire de son activité qui tient du prodige? Nul ne prit plus au sérieux le métier do roi : même au comble de la puissance, les fêtes, les délices du harem ne sont jamais pour lui qu'une distraction. Il n'est pas seulement la cheville ouvrière de l'immense machine qu'il a créée; il en dirige, il en surveille lui-même jusqu'aux moindres ressorts. Il fait pensera Cyrus par sa connaissance de toutes les langues qui se parlent dans son empire, à César et à Napoléon par la rapidité foudroyante de ses voyages. Il ne se fie pas au rapport de ses agents; il veut tout voir, tout connaître par lui-même. Tantôt il parcourt incognito les contrées dont il médite la conquête, tantôt il se cache sous un lit pour surprendre le secret d'une conspiration ou descend dans une mine pour recevoir les confidences d'un traître. Général et soldat, amiral et matelot, juge, prêtre, planteur, bâtisseur, — point de rôle où il ne soit à son aise, et il trouve encore le temps, dans l'intervalle de ses corvées royales, de former des collections artistiques, de chasser et de banqueter joyeusement avec ses amis, de philosopher avec les beaux esprits de la Grèce, de lire des livres d'histoire, d'étudier et de pratiquer la médecine, d'écrire à ses maîtresses de longues et brûlantes lettres d'amour !

Grand dans la prospérité par son activité, il est plus grand encore par son énergie dans le malheur. C'est peu que la bravoure du champ de bataille, cette griserie animale qu'on trouve chez tant d'âmes vulgaires servies par un corps vigoureux ; Mithridate a la vertu plus rare de ne pas fléchir sous les coups redoublés de la destinée , de puiser dans les épreuves et les revers comme un renouveau de vigueur morale. Tel, dans sa jeunesse, nous l'avons vu arracher sa vie et sa couronne aux meurtriers de son

SON héroïsme dans lwdversité.

père, tel nous le verrons vieux, vaincu, proscrit, renaître du fond de Fabîme, relever le courage de ses alliés et de ses soldats, reforger des armées, reconquérir des royaumes. Trois fois Rome croit le tenir, et trois fois il lui échappe, semblable, suivant la pittoresque expression de Thistorien romain, au serpent qui, la tête écrasée, dresse encore une queue menaçante (1). Optimisme de tempérament ou foi superstitieuse dans son étoile, peu importe : une pareille opiniâtreté n'est pas vulgaire. Rome redoute si justement la force morale, la confiance communicative, Théroïsme contagieux qui se dégagent de ce vieillard , qu'elle le fait réclamer par ses limiers jusqu'au fond de l'Asie et relancer par ses légions jusqu'au pied du Caucase; comme jadis en face d'Annibal, elle ne se croit pas définitivement victorieuse, ou plutôt elle estime que rien n'est fait, tant que Mithridate respire. C'est qu'en effet, quand on le croit anéanti, tombé au plus bas, tremblant pour sa vie, c'est alors qu'il médite les plus vastes projets de conquête; et qui peut prédire, après tant de retours imprévus, qu'il ne saura pas les exécuter? Jusqu'au bout, après quarante ans d'une lutte sans issue et sans trêve, il garde cette hauteur d'ambition et cette àpreté de haine qui atteignent presque au génie, et quand le cœur manque définitivement à son armée, il se redresse seul et formidable dans sa haute taille de géant invaincu, fait reculer la honte et sait mourir en roi.

Ainsi Mithridate est plus et mieux qu'un simple sultan, mais c'est pourtant le sultan qui fait le fond de son caractère. 11 en a les terribles colères, la sensualité ardente, effrénée, subite et qui réclame sa pâture immédiate. Son orgueil est immense et, ayant brisé tous les obstacles autour de lui, ne se croit plus rien d'impossible. Il regarde comme des esclaves les rois même, s'ils ne sont pas nés dans la pourpre (2). En une nuit, pour satisfaire un caprice, il fera d'une joueuse de flûte une reine et d'un mendiant un grand seigneur; en un jour, il massacrera toutes ses sœurs et toutes ses femmes plutôt que de les laisser tomber aux mains de l'étranger. Les épreuves de sa jeunesse, les complots

(1) Florus I, 40, 24 : omnia expertus more avguium, qui obtrito capite 2^ostremum cauda minantur. MONTESQUIEU a modifié cette image (Consic?er«<ions, etc., ch. 5) : « roi magnanime qui dans les adversités, tel qu'un lion qui regarde ses blessures, n'en était que plus indigné. »

(2) Ariobardianen ut servum refpuit, Licinianus, p. 35, Bonn.

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