FEMMES DE MITHRIDATE
mées (1). On connaît la catastrophe qui termina ce mariage mal assorti (2). L'influence politique qu'avait prise Laodice dégoûta, ce semble , Mithridate de la monogamie ; désormais il se créa un harem, recruté parmi les filles, les sœurs, et même les femmes de ses généraux et de ses vassaux (3). L'histoire n'a conservé que les noms des épouses grecques : Monime, Bérénice, Stratonice, Hypsicratée.
Monime, fille de Philopémen de Stratonicée, est la plus célèbre. Le roi la rencontra en 88, probablement après le sac de sa ville natale. Il offrit à la belle Grecque 15,000 pièces d'or; mais la femme résista mieux que la forteresse et le roi dut passer par ses conditions : le diadème pour elle, le gouvernement d'Éphèse pour son père. La lune de miel s'écoula à Pergame, au milieu de fêtes splendides. La passion de Mithridate persista longtemps : au Château-Neuf, Pompée découvrit toute une correspondance amoureuse échangée entre Mithridate et Monime, dont le ton était même assez licencieux. Cela n'empêcha pas la belle Monime d'être traitée à l'égal des autres femmes de Mithridate et de vivre enfermée dans le gynécée (4). Une autre Ionienne, Bérénice de Chios , partagea la captivité dorée de sa compatriote et sa fin tragique.
Stratonice était native du Pont. Elle avait pour père un vieux musicien, qui jouait de la cithare à la table des grands seigneurs, parfois même à celle du roi; la jeune fille l'accompagnait en chantant. Un soir Mithridate l'entendit après boire; le coup de foudre fut si vif qu'il garda la fille et renvoya le père. Le bonhomme, tout penaud, regagne son triste logis; mais le lendemain il s'éveille sous des lambris dorés, au son délicieux des flûtes. Des pages, des eunuques environnent son lit, lui tendent des vêtements de pourpre; l'or et l'argent brillent sur les buffets, des troupeaux d'esclaves remplissent la maison , un cheval richement harnaché hennit devant la porte. Le vieillard se crut mys-
(1) Antiochus Théos épouse sa sœur consanguine Laodice, Ptolémée Soter sa sœur Bérénice, Ptolémée PhUadelphe sa sœur Arsinoé, etc.
(2) Justin XXXVII, 3.
(3) Plutarque, Pomp. 36 : T,<yav yàp al Tio^at (TiaXXaxiôe;) Ouyatépeç xat yuvaTxe; cxpa- TYjywv xai ôuvaaTcov,
(4) Plutarque, Lucullus, IS ; Pompée, 37; Appien, Mith. 21. 27. 48; Élien, fr. 14. Plutarque et Élien font de Monime une Milésienne. Peut-être son père était-il originaire de Milet et établi à Stratonicée.
BATARDS DU ROI.
tifié et voulut s'enfuir; on eut toute la peine du monde à lui faire comprendre qu'il était chez lui, que le roi lui avait fait cadeau des biens d'un grand seigneur récemment décédé, que tout ce luxe qui l'éblouissait n'était que la préface de sa fortune. Alors la joie tourna cette pauvre cervelle et pendant toute la journée les passants étonnés virent un vieillard cousu d'or, vêtu de pourpre, chevauchant à travers les rues de la ville et criant à tue tête : « Tout cela, tout cela est à moi (1) ! » Stratonice éclipsa ou remplaça Monime , et devint vers la fin du règne la sultane préférée , la confidente politique du roi ; on verra comment elle le récompensa de sa confiance. La seule femme de Mithridate qui paraît avoir éprouvé pour lui une passion sincère, c'est Hypsicratée, amazone intrépide dont il changeait plaisamment le nom en celui d'Hypsicratès , à cause de ses façons viriles (2).
Outre ses épouses et ses concubines — les textes semblent indiquer une distinction de ce genre, analogue à celle des cadines et des sultanes (3), — le galant roi eut des maîtresses. On a déjà parlé de ce fils d'Archélaos, qui passait pour être un enfant naturel de Mithridate (4). Un bâtard plus célèbre fut Mithridate de Pergame. Il avait pour mère la Galate Adobogianis, fille de Déjotaros, tétrarque des Trocmes, et pour père putatif un riche bourgeois de Pergame, Ménodote. Le jeune Mithridate fut élevé dans les palais et les camps du roi de Pont, et devint, sous sa direction, un des premiers hommes de guerre de son temps, destiné à sauver la vie et l'empire de César; mais ses exploits, qui lui valurent une couronne éphémère, n'appartiennent pas à cette histoire (5).
La postérité légitime de Mithridate était nombreuse. Les fils reçurent tous des noms perses. Nous connaissons déjà les deux
(1) Plutarque, Poni/). 3fi.
(2) Plutarque, Pomp. 32.
(3) Cp. Hérodote I, 135.
(4) Strabon XVII, 1, 11.
(5) Strabon XIII, 4, 3^ La généalogie maternelle de Mithridate de Pergame nous est connue par l'inscription d'^gae, publiée dans le Bullettino del V instituto , 1873, p. 227. Déjotaros, tétrarque des Trocmes, ne doit pas être confondu avec son homonyme le tétrarque des Tolistoboïens , le célèbre ennemi de Mithridate et client de Cicéi'on ; mais les deux Déjotaros étaient sans doute cousins et ils unirent leurs enfants par mariage : la fille du Tolistoboïen épousa Brogitaros, frère d' Adobogianis (Cicéron, Harusp. resp. XIII, 28; dans Strabon XIT, 5, 2 il faut lire Brogitaros au lieu de Boffodiatoro».j Cf. HiRSCHFBLD, dans V Hermès, XIV, 474 et Van Gelder, De Gallis in Graecia et Asia, p. 284.
FILS ET FILLES DE iMITHRIDATE.
aînés, Mithridate et Ariarathe, quelquefois appelé Arcathias (1). Après eux venaient Tinsignifiant Artapherne, né vers 104 (2); Macharès, qui fut roi du Bosphore après Fan 80; Pharnace, né vers 97 (3); Xipharès, fils de Stratonice, qui était un adolescent en 65, enfin Darius, Xerxès , Oxathrès et Cyrus, qui n'étaient encore, à la même époque, que de « beaux enfants » (4).
Parmi les filles de Mithridate, les deux aînées paraissent avoir été Cléopâtre, mariée vers 95 à Tigrane, et qui , trente ans après, lors de la brouille définitive des deux rois, se retira auprès de son père (5) , — et Drypétina , comme elle fille de Laodice , comme elle tendrement dévouée à son père, mais défigurée par une monstrueuse difformité, une double rangée de dents à Tune de ses mâchoires (6). On connaît encore de nom : Athénaïs, née vers 85, probablement fille de Monime, fiancée à Tâge de quatre ans au prince héritier de Cappadoce, Ariobarzane II (7); Mithridatis et Nysa, fiancées respectivement à Ptolémée Aulète, roi d'Egypte, et à son frère Ptolémée de Chypre, mais qui ne se rendirent jamais auprès de leurs époux et périrent en 63 avec leur père (8) ; enfin Eupatra et Orsabaris, qui , moins heureuses, ornèrent le triomphe de Pompée (9). Cette dernière paraît cependant avoir terminé sa vie comme apanagée des Romains, à Prusias-sur-Mer, en Bithynie, l'ancienne Cios, d'où sa famille était originaire (10).
(1) Regnum Cappadociae octo annoriim filio , imposito Ariarathis nomine , ... tradit. Justin XXXVIII, 1. On voit que son véritable nom n'était pas Ariarathe; c'était peut-être Arcathias (= Carcathias ?) , nom sous lequel Appien désigne ce prince <à partir du ch. 17. Les autres historiens et les médailles ne connaissent que le nom Ariarathe.
(2) En effet, en 64 Artapherne était àfjLcpt TSffffapâxovTa Ixrj (Appien, Mith. 108). C'est sans doute le fils de Laodice, né pendant l'absence du roi (Justin XXXVII, 3).
(3) A sa mort, en 47 av. J.-C, Pharnace est âgé de 50 ans (Appien, Mith. 120 fin.)
(4) HaTSe; sufxopçoi, Appien, Mith. 108. Leurs noms : ih. 117.
(5) Sur Cléopâtre, Justin XXXVIII, 3; Plutarque, Luc. 22; Memnon, 43; Appien. Mith. 108.
(6) Valère Maxime 1,8, ext. 13 ; Ammien Marcellin XVI, 7, 9-10.
(7) Appien, Mith. 66 (où Ariobarzane le père est nommé par erreur à la place du fils) ; Cicéron, Ad fam. XV, 4,6, indique le nom, qui se trouve aussi dans une inscription (C. I. A. III, 1, n** 543). L'erreur d'Appien vient sans doute de ce qu' Ariobarzane 1«^" avait également épousé une Athénaïs (C. I. A. III, 1, 541 et 542). Les monnaies d'Ariobarzane III , petit-fils de Mithridate par sa mère , portent en conséquence l'emblème pontique, l'astre et le croissant. Voir mes Trois royaumes, p. 63.
(8) Appien , Mith. 111.
(9) Appien, Mith. 117. Sur Eupatra, ib. 108.
(10) Du moins il existe des bronzes de Prusias-sur-Mer avec un portrait de reine et la lé-