POLITIQUE DE MITHRIDATE
envahirent la Cappadoce pour la troisième fois, prirent Ariobarzane comme dans un filet, et s'emparèrent de sa capitale; la population de Mazaca, ainsi que celle de onze autres villes grecques, en tout 300,000 hommes, fut emmenée pour peupler la nouvelle capitale du Roi des Rois, l'énorme ïigranocerte (77 av. J.-C.) (1).
Rome, indifférente, laissait ainsi s'écrouler ou s'éteindre les anciennes dynasties, ses clientes, et voyait tranquillement surgir à leur place deux puissances nouvelles , forcément hostiles à son influence : l'une continentale, l'Arménie, l'autre maritime, les pirates. Mithridate, plus habile, s'il n'eut pas dans toutes ces révolutions la part décisive qu'on lui attribuait à Rome, sut du moins en profiter pour fortifier sa situation en Asie Mineure. Tigrane était son gendre et n'avait jamais cessé d'être , en théorie, son allié ; il chercha à se l'attacher plus étroitement et favorisa ou suggéra l'invasion de la Cappadoce en 77 , qui le vengeait des dénonciations d'Ariobarzane. De même, il s'empressa de reconnaître les nouveaux rois d'Égypte et de Chypre , les deux bâtards de Ptolémée Lathyre, et leur fiança deux de ses filles, Mithridatis et Nysa : on voyait approcher le moment où quatre princesses pontiques seraient assises sur les trônes d'Arménie, de Cappadoce, d'Égypte et de Chypre. Quant aux pirates ciliciens, un grand nombre d'entre eux avaient servi dans les armées de Mithridate et professaient sa religion (2) ; il sut entretenir avec leurs principaux chefs, Ciliciens ou Crétois, des relations aussi utiles et aussi inavouables que le seront celles du roi Très Chrétien avec les corsaires barbaresques. Cette diplomatie porta bientôt ses fruits. Dès que la guerre éclatera, les équipages et les vaisseaux des pirates viendront, d'eux-mêmes, grossir les flottes royales; les capitaines ou lèstarques les plus renommés commanderont les escadres de Mithridate, sauveront la vie du roi et défendront ses forteresses.
Même dans les provinces romaines , le roi de Pont conservait des intelligences et des partisans. Rome semblait avoir pris à tâche, par une recrudescence de tyrannie et d'injustice, d'entretenir chez la démocratie asiatique les souvenirs de l'an 88 et les espérances factieuses qui s'y rattachaient. Non seulement le gouvernement ne protégeait pas ses sujets contre les pillards,
(1) Appien, Mith, 67 ; Strabon XI, 14, 15 ; XII, 2, 9.
(2) Culte de Mithra introduit au mont Olympe par les pirates : Plutarque, Pomp. 34.