BATAILLE DE TÉNÉDOS
Triarius fut plus heureux que Lucullus : les escadres pontiques qui revenaient de Crète et d'Espagne, fortes encore de 80 voiles, rencontrèrent sa flotte dans les parages de Ténédos. Après un combat acharné, les Royaux furent mis en pleine déroute, presque tous leurs bâtiments pris ou coulés. Ainsi s'acheva la destruction de la magnifique Armada qui dix-huit mois auparavant était entrée, voiles déployées, dans la Propontide (1) (fin 72).
La stratégie de Lucullus avait donné à Mithridate, peut-être avec intention, le temps de rassembler de nouvelles forces. A la fm de rhiver, le roi se vit de nouveau à la tête d'une belle armée , — 40,000 fantassins et 4,000 chevaux (2), — concentrée dans la vallée du Lycos, autour de Cabira. Taxile et Diophante commandaient en sous-ordre; Phénix, parent du roi, fut placé en avantgarde près d'Eupatoria, à 27 kilomètres environ de Cabira, pour surveiller les défdés de l'Iris. Au début du printemps de 71, Lucullus se mit en marche vers l'intérieur du Pont. Il n'emmenait que trois légions; les deux autres restèrent devant Amisos, sous les ordres du légat L. Muréna, fils de l'ancien adversaire de Mithridate. Eupatoria, qui commandait l'entrée des défilés, capitula sans combat (3); quanta Phénix, chargé d'annoncer par des signaux de feu l'arrivée de l'ennemi, il exécuta fidèlement sa consigne, puis il passa avec armes et bagages dans le camp romain.
Ce début était de mauvais présage ; néanmoins Mithridate transporta ses troupes sur la rive gauche du Lycos, et quand l'ennemi, plein de confiance, se déploya dans la plaine de Plianarée, la cavalerie pontique, sous son brillant général Ménandre de Laodicée, vint charger la cavalerie romaine, inférieure en nombre; celle-ci fut complètement défaite et son chef Pomponius, blessé dans le combat, tomba aux mains du vainqueur. Privé de sa cavalerie, « l'œil de l'armée », Lucullus rétrograda dans la direction du mont Parya-
ment de Salluste IV, 1 : Amimm assideri sine jyrœliis audîebat (Mithridates). Ceux du même auteur sur les moyens de défense employés par la garnison de Thémiscyre (des bêtes féroces, des ours, des essaims d'abeilles lancés contre les assiégeants ou dans les mines) sentent un peu trop le voisinage du fabuleux pays des Amazones.
(1) Memnon, c. 48. Quoique cette bataille soit racontée par Meranon au livre XVI, après la fuite de Mithridate en Arménie, le contexte indique qu'elle fut livrée avant le premier hiver du siège d'Héraclée (72-1 av. J.-C).
(2) Chiffres d'Appien. Memnon compte 8,000 chevaux.
(3) La ville fut plus tard rasée par Mithridate en punition de sa trahison (Appien, Mlth. 115). Cette trahison, dont la date n'est pas indiquée, ne peut se placer qu'ici.
-CAMPAGNE DU LYCOS.
drès; Tarmée royale le suivit à la piste et occupa toutes les issues de la plaine. Mais des chasseurs grecs indiquèrent à Lucullus un chemin de traverse qui tournait les positions de Mithridate; il s'y engagea à la nuit tombante, en laissant ses feux allumés, et le lendemain les Royaux Taperçurent campé sur un éperon qui dominait la plaine du Lycos. Les deux adversaires restèrent pendant plusieurs semaines en présence, sur un terrain difficile, raviné, qui ne se prêtait pas à une bataille rangée. Entre les deux camps s'ouvrait un vallon , traversé par un torrent; les éclaireurs des deux armées y escarmouchaient fréquemment. Un jour, des soldats royaux en poursuivant un cerf tombèrent sur un poste de Romains; des renforts survinrent de part et d'autre, et cet engagement fortuit dégénéra en un combat sanglant. Les Romains eurent d'abord le dessus et rejetèrent les Pontiques vers leur camp; mais Mithridate ramena ses troupes à la charge, refoula vivement l'ennemi et pénétra à son tour jusqu'aux portes du camp romain où Lucullus arrêta à grand'peine les fuyards. L'effet moral de ce succès fut considérable : les Romains se tinrent désormais enfermés dans leurs retranchements et, ne s'y croyant pas assez en sûreté, s'entourèrent d'un fossé large de douze pieds; les messagers de Mithridate parcoururent le royaume en annonçant sa victoire; ses batteurs d'estrade gênaient le ravitaillement de l'ennemi. Symptôme caractéristique, les rats commencèrent à rentrer dans le navire : un transfuge de distinction, Olthac, naguère accueilli avec faveur par Lucullus, repassa dans le camp du roi (1).
La position de Lucullus ressemblait à celle de Mithridate devant Gyzique, avec cette différence, toutefois, que la disette était presque aussi grande dans le camp pontique que dans le camp romain. Autour de Cabira, le pays, tout en forêts et en montagnes, offrait peu de ressources; les plus belles plaines du Pont
(1) L'histoire d'Olthac est racontée par Plutarque, Lac. 16 ; Appien, Mith. 79 ; Frontin II, 5, 20. Plutarque le nomme Olthacos, Appien Olcahas (ailleurs, Mith . 117, il nomme cependant un scèptouque Colque, Olthachès, parmi les prisonniers de Pompée), Frontin Adathas. Il passe à Lucullus au début de l'invasion, se signale dans un combat de cavalerie et acquiert la confiance du général romain. Un jour il se présente devant sa tente pour lui parler à l'heure de la sieste ; repoussé par le valet de chambre, Ménédème, il saute à cheval, rentre dans le camp de Mithridate et fait sa paix avec lui en lui dénonçant son collègue Sobadoc. Cette histoire parut si suspecte que la plupart des auteurs considèrent Olthac comme un (L faux transfuge » qui avait entrepris d'assassiner Lucullus.