TIGRANE ET MITHRIDATE
propres enfants. Son amour du faste, Fimmensité de son orgueil choquaient même chez un Oriental; mais la superbe n'est pas toujours la fierté, et une piqûre d'amour-propre trouvait ce despote plus sensible que les injonctions pressantes de l'intérêt ou du devoir. Dans la prospérité, il ne souffrait autour de lui ni franchise dans les paroles, ni liberté dans les actes; aux jours d'épreuve et de revers, il s'affaissait en un clin d'œil, tombait si vite et si bas que ses ennemis mêmes rougissaient de son avilissement. Vingt-cinq ans de règne et de succès sans mélange l'avaient grisé et faisaient illusion au monde : ses voisins croyaient à sa puissance, ses courtisans à son génie, lui-même à son étoile; mais la fortune n'avait élevé si haut cette àme vulgaire que pour la précipiter d'une chute plus profonde et pour étonner le monde du spectacle de sa petitesse.
Mitliridate, en frappant à la porte de Tigrane, invoquait les liens de famille, les lois de l'hospitalité et du malheur, les anciens traités qui unissaient les deux princes, l'intérêt même de l'Arménie, dont l'indépendance ne tarderait pas à être menacée le jour où les aigles romaines seraient définitivement installées sur l'Euphrate. En fait, depuis vingt-cinq ans, Tigrane n'avait pas cessé d'être dans un état d'hostilité plus ou moins déguisé avec les Romains. Ses invasions répétées en Cappadoce, l'annexion récente de la Syrie et de la Cilicie plane, étaient autant d'affronts directs à la suzeraineté romaine; tôt ou tard, il devait être appelé à rendre ses comptes; ne valait-il pas mieux prendre les devants, profiter, pour imposer ses conditions à Rome, de ce que le Pont n'était pas encore complètement abattu? Ce raisonnement était vrai en 73 et en 72; même en 71, il conservait quelque valeur, car si Mithridate n'avait plus d'armée ni de royaume, aucune de ses grandes forteresses n'avait encore capitulé et elles immobilisaient encore une partie des forces romaines. Mais l'égoïsme borné et imprévoyant de Tigrane, encouragé par des conseils perfides, fut aussi sourd aux instances de Mithridate qu'il l'avait été, l'année précédente, à celles de Cléopàtre. C'est le propre des âmes basses de chercher querelle aux malheureux pour n'avoir pas à les secourir; Tigrane feignit d'avoir des griefs contre son beau-père, refusa de l'admettre en sa présence; toutefois, comme il ne pouvait pas décemment lui refuser l'hospitalité, il lui assigna une garde d'honneur et, pour résidence, un château fort, situé au fond