‹ Mithridate Eupator, roi de PontChapitre 295 sur 417 · CHUTE D?] SINOPE ET D'AMASIE · texte numérisé non relu

CHUTE D?] SINOPE ET D'AMASIE

par les généraux Sinopiens et qu'il enverrait désormais à l'armée (le siège les grains destinés à la capitale assiégée. Menacés de la famine, les généraux qui commandaient dans Sinope renoncèrent à prolonger une résistance sans espoir. Ils pillèrent méthodiquement la ville, entassèrent sur leurs bâtiments les plus légers leur butin, leurs troupes et une partie des habitants, puis incendièrent le reste de leur flotte ainsi que la ville, et mirent à la voile vers la côte du Caucase. A la vue des ilammes qui s'élevaient du port, Lucullus devina ce qui se passait et ordonna l'assaut; la place fut emportée sans lutte et environ 8,000 soldats ou habitants passés au fil de l'épée. Comme à Amisos, Lucullus arrêta le massacre et rendit à la ville ses franchises, mais il s'empara de deux chefs-d'œuvre que les CiHciens n'avaient pu charger sur leurs vaisseaux : VAutolycos de Sthénis et la Sphère de Billaros (1).

Peu de temps après, Amasie se rendit par capitulation (automne 70). Avec elle tombait le dernier boulevard de l'indépendance du Pont.

Si Lucullus n'avait pas répondu par une attaque immédiate à la fm de non-recevoir opposée par Tigrane à son ambassadeur, c'est qu'il jugeait nécessaire, avant de s'embarquer dans une nouvelle aventure , d'assurer ses derrières par la réduction des dernières forteresses pontiques. La chute de Sinope et d' Amasie lui laissait désormais les mains hbres; pendant l'hiver 70/69 av. J.-C. , il cantonna ses troupes dans le Pont et la Cappadoce, et prépara dans le plus grand secret, de concert avec Ariobarzane, le passage de l'Euphrate pour le printemps suivant. L'entreprise, justifiée au point de vue politique, offrait, au point de vue militaire, de sérieuses difficultés. L'Arménie était une terre inconnue pour les Romains; on la savait seulement hérissée de montagnes, sillonnée de larges fleuves , un pays au climat rude , aux courts étés suivis d'hivers longs et rigoureux; de plus, il fallait s'attendre à une résistance opiniâtre des populations, qui, à défaut de qualités militaires, opposeraient à l'envahisseur étranger toutes

(1) Siège de Sinope : Appien, Mith. 83 ; Plutarque, Lucullus , 23-24 et surtout Memnon, c, 58-54. C'est Memnon qui nomme les trois généraux mentionnés au texte ; tandis que Strabon XII, 3, 11 dit que la ville avait pour phrourarque Bacchidès (l'eunuque qui dirigea le massacre de Pharnacie). Orose VI, 8, 2 nomme Seleucus archipirata et Cleocliares spado. II est singulier que Memnon ne qualifie pas Cléocharès d'eunuque. — La date de la conquête de Sinope est confirmée par l'ère de certains bronzes frappés dans cette ville à partir d'Alexandre Sévère {('at. BrU. Mus., p. 102),

EATKEVUE DE MITilUlDATE ET DE 'ri(;RANE.

les ressources du fanatisme religieux et national. Lucullus n était pas même sûr de ses propres troupes. Braves et aguerries , elles n'avaient jamais, surtout les légions Valériennes, brillé par un respect scrupuleux de la discipline. Les talents et les succès du général imposaient le respect, mais il n'avait pas ces qualités séduisantes, cette communion morale avec le soldat, qui seules gagnent les cœurs. Et puis, ce chef humain et pliilhellène, qui s'opposait de toutes ses forces au pillage des cités grecques, n'en était pas moins un jouisseur raffiné qui expédiait vers l'Occident plus d'un chameau chargé de précieuses dépouilles, futurs ornements de ses somptueuses villas. Un général si indulgent envers lui-même n'a pas le droit de se montrer si sévère envers les autres. Aussi le prestige de Lucullus n'était-il fait que de bonheur; il était condamné à vaincre sans cesse s'il ne voulait pas perdre en un seul jour le bénéfice de toutes ses victoires. Impopulaire à l'armée, il l'était encore davantage à Rome; sa morgue d'aristocrate lui avait aliéné depuis longtemps la plèbe dont il était réduit à payer les chefs influents, ses réformes financières d'Asie le brouillèrent avec les chevaliers. De toutes parts, on guettait son premier échec pour le traîner aux gémonies. Il fallait vraiment le tempérament d'un beau joueur pour engager une nouvelle partie avec autant d'atouts contre soi; mais Lucullus n'était pas pour rien le disciple favori de Sylla (1).

Pendant que Lucullus se préparait à envahir l'Arménie, Tigrane avait fini par comprendre que la guerre était inévitable et par prendre quelques mesures en conséquence. Au printemps de 69, vingt mois après l'arrivée de Mithridate dans son royaume, il consentit enfin à se rencontrer avec celui-ci. L'entrevue des deux rois fut magnifique et suivie d'entretiens confidentiels, prolongés pendant plusieurs jours , qui dissipèrent tous les malentendus. Les traîtres qui avaient cherché à brouiller le beau-père et le gendre furent les premières victimes de leur réconciliation : Métrodore de Scepsis n'échappa à la hache que par une mort subite, qui fut attribuée au poison (2). Les deux rois convinrent, un peu tard, de ne pas attendre l'invasion romaine et de prendre l'offensive dans l'Asie Mineure : Mithridate reçut un corps de

(1) On sait qu'il éleva le premier dans Rome un temple à la déesse Félicitas (Augustin, Civ. Dei, IV, 23).

(2) Plut., Lnc. 22; Strabon XIII, 1, 55.

LUCULLUS FRANCHIT LTUPHRATE.

10,000 cavaliers pour reconquérir son royaume, Tigrane donna ordre à des généraux d'envahir la Cilicie romaine et la Lycaonie. Mais au moment où allaient commencer ces mouvements de troupes , les Romains foulaient déjà le sol de l'Arménie.

Lucullus avait fait deux parts de ses forces : 6,000 hommes, sous le légat Sornatius, restèrent pour garder le Pont; le reste, composé des deux légions Valériennes et d'un certain nombre d'auxiliaires asiatiques, Galates et Thraces, une vingtaine de mille hommes en tout, forma l'armée d'invasion (1). Parti de ses cantonnements du Pont, LucuUus traversa la Camisène et la Laviansène, puis suivit, à marches forcées, la grande route des caravanes qui coupait à travers la Mélitène jusqu'à l'Euphrate (2). Les pontons qu'on avait fabriqués pendant l'hiver pour la traversée du fleuve se trouvèrent trop courts, l'Euphrate étant encore grossi par les pluies; mais une baisse subite des eaux survint pendant la nuit et permit à l'armée de passer presque à pied sec (3). La première forteresse arménienne sur la rive gauche était Tomisa, importante tète de pont, jadis cappadocienne, ensuite vendue à la Sophène; elle fut prise et restituée à la Cappadoce (4) , puis l'armée traversa la Sophène , sans rencontrer de résistance de la part des populations récemment annexées à l'Arménie , et sans s'attarder au siège des petites citadelles.

Lucullus avait déjà franchi le Tigre occidental non loin de sa source , et marchait droit sur les défilés du Taurus et sur Tigranocerte, lorsque Tigrane fut informé de son approche. Jusque-là, le camp arménien avait vécu en plein rêve; la grande question qu'on y agitait était de savoir si Lucullus attendrait de pied

(1) Plut., Luc. 24, attribue à Lucullus 12,000 fantassins et un peu moins de 3,000 cavaliers, mais ces chiffres &ont en contradiction avec ceux qu'il donne pour la bataille de Tigranocerte (c. 27) où Lucullus aurait eu 10,000 fantassins, toute sa cavalerie (soit 3,000 chevaux) et 1,000 archers ou frondeurs, sans le corps de Muréna, fort de (1,000 hommes : total 20,000, ce qui concorde à peu i^rès avec les indications d'Eutrope et de Frontin. Il est donc probable qu'au ch. 21 Plutarque a pris par anticipation les chiffres du ch. 27, en oubliant les 6,000 hommes de Muréna. — Appien, Mith. 84, donne à Lucullus deux légions choisies et 500 chevaux; mais ces chiffres ne comprennent pas les auxiliaires.

(2) Tacite, Ann. XV, 26-7, indique que Corbulon suivit plus tard le même itinéraire.

(3) Salluste, fr. IV, 11 : Quam maximis itinerihus per regnum Ariobarzanis contendlt ad fiumen Euphratem, qua in jyarte Cappadocia ah Annenia dùjungitur. Et quainquam uaves codicai'iae occulto jmv hiemem fahricatae aderaiit... Cp. Memnon, 56.

(4) Strabon XII, 2, 1.

PREMIERS SrCCÈS DES ROMAINS.

ferme, à Éphèse, le choc des hordes asiatiques, où s'il s'enfuirait sans combat au delà des mers. Le premier messager qui annonça l'invasion des Romains fut pendu pour avoir menti; bientôt pourtant il fallut se rendre à l'évidence, fuir ou combattre. Un instant Tigrane se llatta d'arrêter l'invasion avec les seules troupes qu'il avait sous la main. L'un de ses généraux, Mithrobarzanès, reçut un corps d'infanterie, 3,000 chevaux, et l'ordre de ramener Lucullus mort ou vif. L'Arménien rencontra les Romains en colonne de route, l'avant-garde déjà occupée à asseoir le camp. Lucullus chargea son légat Sextilius de contenir simplement l'ennemi avec 1,600 chevaux et autant de fantassins, mais le légat fut obligé de livrer bataille; il remporta d'ailleurs une victoire complète : Mithrobarzanès fut tué, son corps d'armée détruit. A cette nouvelle, Tigrane résolut de battre en retraite au nord du Tigre, pour organiser la résistance dans l'Arménie propre. Le satrape Magadatès fut rappelé de Syrie avec ses garnisons ; en guise d'adieu au royaume des Séleucides, Tigrane fit décapiter la reine Séléné dans le château de Séleucie de Commagène, en face de Zeugma, où on la gardait prisonnière (1). Les deux grandes forteresses au sud du Tigre furent confiées, l'une, Tigranocerte, au général Mancéos, l'autre, Nisibis, à Gouras, frère du roi. Tigrane lui-même ramena le gros de ses troupes au delà des montagnes, suivi de près par le légat Muréna, qui lui enleva dans les défilés son train et son arrière-garde. Un autre corps, composé d'Arabes, qui cherchait à rejoindre, fut intercepté et détruit par le légat Sextilius (été 69).

Ce début de campagne foudroyant contrastait singulièrement avec la stratégie prudente qu'on avait connue jusqu'alors à Lucullus. La fuite de Tigrane avait été si précipitée qu'il ne prit même pas le temps d'enlever son trésor et son harem déposés à Tigranocerte. Cette capitale se vit aussitôt assiégée par Sextilius; le légat s'empara sans combat du faubourg et du palais extra muras; mais la ville même et la citadelle firent mine de se défendre à outrance. Le garnison, composée en partie de mercenaires grecs et ciliciens, fit pleuvoir sur les assaillants une grêle incessante de flèches et des Ilots de naphte entlammé qui consumaient les machines de siège (2). Pendant que les Romains s'acharnaient avec

(1) Strabon XVI, 2, 3.

(2) Xiphiliu (= Dion Cassius), p. 3; Pline, II, 104, 285^ semble attribuer ce 11103'en de

SIÈGE DE TIGRAXOCERTE.

la mine et la sape au siège de cette forteresse, Tigrane concentrait son armée, sans doute sur les plateaux du lac Van. La plupart de ses vassaux répondirent à son appel : les rois d'Adiabène et d'Atropatène amenèrent eux-mêmes leurs contingents, ceux d'Albanie et dlbérie, les Arabes de Babylonie envoyèrent les leurs; Mithridate fut rappelé avec son corps de cavalerie, mais il se hâta lentement, et se fit précéder de son général Taxile, qui adjura Tigrane de ne pas risquer sa couronne sur un coup de dé : mieux valait traîner les opérations en longueur et profiter de sa supériorité en cavalerie pour couper les vivres aux Romains. Ces sages avis, appuyés par des messages répétés de Mithridate, ne purent prévaloir sur Finfatuation des courtisans et sur Tardent désir qu'éprouvait Tigrane de sauver ses femmes et ses richesses, enfermées dans sa capitale.

Au début, tout réussit à souhait. Une colonne volante de 6,000 hommes parvint à percer, de nuit, la ligne d'investissement, en écartant les Romains par une nuée de flèches; elle enleva les concubines du roi, ses trésors les plus précieux, et se fraya un chemin le lendemain à travers les bataillons romains et thraces, non sans joncher la route de morts et de prisonniers (1). Ce succès, chèrement acheté, loin de faire patienter Tigrane, acheva de le griser. Son armée comptait maintenant 80,000 combattants, la fleur de l'Orient (2); il se crut assez fort pour débloquer sa capitale, sans même attendre le corps de Mithridate. Quand il descendit dans la vallée du Tigre et aperçut la petite armée de Lucullus, campée sur l'autre rive dans la plaine, sa confiance se changea en dédain : « C'est trop pour une ambassade , et trop peu pour une armée! » s'écria-t-il. Taxile faillit payer de sa vie son obstination à déconseiller la bataille.

Lucullus, en apprenant l'approche de l'armée de secours, avait pris un parti d'une hardiesse vraiment incroyable : offrir la bataille sans lever le siège. Muréna fut laissé devant Tigranocerte avec 6,000 hommes. Avec le reste de l'infanterie de ligne, 10 ou 12,000 hommes (21 cohortes), 1,000 archers et frondeurs, et toute

défense aux habitants de Samosate, mais la suite des événements prouve que la Commagène ne fit aucune résistance aux armes romaines.

(1) Cet épisode, raconté par Memnon, c. 5G, et Appien, c. 85, est passé sous silence dans le récit plus détaillé de Plutarque, sans doute parce qu'il faisait peu d'honneur à la tactique de Lucullus.

(2) Chiffre de Memnon. c. ô7. Voir infra les chiffres très exagérés des autres historiens.

BATAILLE DE TIGUANOCERTE.

sa cavalerie, soit 3,000 chevaux, Lucullus s'avança à la rencontre des Arméniens (1). La disproportion des forces était énorme, mais l'armée asiatique n'était qu'un troupeau, sans bravoure, sans discipline, sans commandement. Les deux armées étaient séparées par le Tigre, qui, à peu de distance de là, faisait un coude vers l'occident et présentait un gué. Les Romains tenaient la plaine; la rive occupée par les Asiatiques était assez accidentée; une colline au sommet plat et d'un accès aisé formait le centre de leur position. Le 6 octobre 69, jour anniversaire de la bataille de Toulouse où avait péri le consul Cépion, Tigrane aperçut, dès l'aube, les légions romaines quitter leur camp en bon ordre et faire un à-gauche en tournant le dos à l'ennemi. Le sultan se persuade qu'elles prennent la route de Cappadoce; il interpelle Taxile et lui montre du doigt ce mouvement de retraite; mais à peine a-t-il parlé qu'on voit les Romains faire halte à hauteur d'un gué et commencer la passage du fleuve, manipule par manipule.

Tigrane eut à peine le temps de ranger grossièrement ses hordes en bataille : son gendre, le roi d' Atropatène , prit la droite, le roi d'Adiabène la gauche, lui-même le centre. L'infanterie était disposée en bataillons profonds. La majeure partie de la cavalerie bardée de fer se massa en avant de l'aile droite, au pied de la colline; en arrière, sur la hauteur même, on dissimula le train. La force des Asiatiques était dans leur cavalerie et dans leurs gens de trait : ils ne purent faire usage ni de l'une ni des autres. Du premier coup d'œil , Lucullus avait embrassé toute la position et dessiné son plan d'attaque. Dès que l'armée fut passée sur la rive gauche du fleuve, il fit charger sa cavalerie thrace et galate contre les cuirassiers arméniens , avec ordre de céder peu à peu le terrain et de les attirer dans la plaine; lui-même saute de cheval, met l'épée au clair et gravit la colline au pas de charge, suivi de deux cohortes. Le sentier avait sept cents mètres de long. Arrivé sur la crête, Lucullus pousse un formidable cri de « Victoire ! » et tombe comme la foudre au milieu du train ennemi; valets et bêtes de somme se dispersent, jettent la panique dans les rangs de l'aile droite ennemie. Au même moment, la cavalerie romaine, par une brusque volte-face, ramène vive- Ci) Chiffres de Plutarque, Luc. 27 , qui dérivent probablement du rapport officiel de Lucullus. Frontin, II, 1,14, compte 15,000 soldats (armati) au lieu des 14,000 de Plutarque; Eutrope, VI, 'J, 1, en compte 18,000.

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