SÉDITION DES LÉGIONS VALÉRIENNES
traite des Romains , après la bataille de TArsanias , les alliés avaient décidé de prendre l'offensive. Mithridate , à la tête d'un corps d'armée de 8,000 hommes, dont 4,000 Arméniens, entreprit de reconquérir le Pont; Tigrane occupa de nouveau plusieurs districts au nord du Tigre et enveloppa une division romaine , détachée sous les ordres de L. Fannius, le Fimbrien revenu au bercail. Lucullus venait de s'emparer de Nisibis quand il fut informé du péril de son lieutenant, assiégé dans une place forte; il vola à son secours et arriva à temps pour le délivrer, mais pendant son absence de graves désordres se produisirent parmi les troupes restées à Nisibis. Les légions Valériennes, qui attendaient bientôt leur libération (leur engagement expirait en 67 av. J-C.) (1), éprouvaient cette nostalgie du pays, cette paresse au travail et surtout au péril, qui se remarque chez tous les vieux soldats à l'approche de leur congé. Un ambitieux destiné à une triste célébrité, P. Clodius, le plus jeune beau-frère de Lucullus, qui croyait avoir à se plaindre de la lenteur de son avancement, profita des dispositions qu'il remarqua chez ces vétérans pour les exciter contre le général. Il opposait leurs rudes et incessants labeurs aux opulents loisirs des soldats de Pompée, répandait le bruit que le remplacement de Lucullus était chose décidée à Rome. Devait-on l'obéissance à un général qui peut-être , à l'heure actuelle, n'était plus en fonctions? Quand Lucullus reparut à Nisibis, il trouva ses légions en pleine effervescence. Clodius s'empressa de s'enfuir en Cilicie, où l'on attendait pour gouverneur son autre beau-frère, Q. Marcius Rex (2); mais l'effet de ses intrigues survécut à son départ. Les Fimbriens déclarèrent net qu'ils ne bougeraient de tout l'hiver, et Lucullus dut s'immobiliser dans ses cantonnements de Mygdonie et de Gordyène pendant que ses légats défendaient péniblement le Pont contre Mithridate.
Les lieutenants préposés à la garde de cette province, Sornatius
(1) Au 11^ siècle, le soldat d'infanterie n'était libéré qu'après 20 campagnes effectives (Tite-Live XXIII, 25; Polybe VI, 19, 3); mais au siècle on avait substitué à ce délai celui de 20 années de service. L'enrôlement des légions Valériennes datait du printemps 86 av. J.-C; leur service expirait donc à la fin de l'an 67.
(2) Cicéron, De harusp. resp. XX, 42, semble dire que Clodius vint directement à Rome, mais l'ordre chronologique de ce paragraphe n'est pas rigoureux ; ?insi l'aventure de Clodius avec les pirates ciliciens est placée avant ses intiigues contre Lucullus, tandis qu'elle eut lieu après (Dion Cassius XXXVI, 19.).
BATAILLE DU LYCOS.
et M. Fabius Hadrianus (1), n avaient su ni assurer la sécurité militaire des territoires confiés à leur vigilance, ni se concilier les populations , qu'ils exaspéraient au contraire par leurs exactions. Aussi , dès que le bruit se répandit que Mithridate , à la tête de 8.000 hommes , avait franchi l'Euphrate et paru dans la vallée du Lycos, les populations rurales se soulevèrent en masse, à Fappel de leur vieux roi, dans toute la Petite- Arménie et le Pont oriental. Les Romains disséminés dans la contrée furent massacrés avant d'avoir pu se reconnaître; les gazophylacies ouvrirent leurs portes; la défection gagna jusqu'aux troupes. Une proclamation de Mithridate promettait la liberté aux nombreux esclaves que l'armée romaine traînait à sa suite pour le service des équipages ; ceux-ci menacèrent de se révolter. Quand le légat Hadrianus marcha à la rencontre de Mithridate, les cavaliers thraces qui lui servaient d'éclaireurs se souvinrent d'avoir été jadis à la solde du roi de Pont et donnèrent au général romain de faux renseignements. Hadrianus, attaqué à l'improviste, vit les Thraces passer en masse dans le camp du roi , fut battu et perdit 500 morts. Pendant la nuit, il décréta la liberté de ses esclaves et leur donna des armes. Le combat recommença le lendemain. On vit Mithridate, malgré ses 65 ans bien comptés (2), sauter achevai tout armé et conduire lui-même ses escadrons à la charge. Cette fois encore les Romains plièrent, mais une double blessure que le roi reçut à l'œil et au genou l'empêcha de pousser vigoureusement la poursuite, et les débris de l'armée vaincue trouvèrent un asile derrière les murs de Cabira (automne 68).
En ce moment, le vainqueur deTénédos etd'Héraclée, Triarius, arrivait dans le Pont avec des renforts demandés par le général en chef. Il avait passé l'année précédente dans la mer Égée , faisant , sans grand succès, la chasse aux pirates : presque sous ses yeux, le lèstarque Athénodore saccagea, pour la seconde fois, Délos et jeta à la merles fameux xoana; Triarius, arrivé trop tard, ne put que relever les maisons en ruines et entourer la ville sainte d'une enceinte fortifiée, destinée à empêcher le retour d'un pareil dé-
(1) Sornatius n'est mentionné ici que par Plutarque, Luc. 35. Hadrianus est appelé simplement M. Fabius par les auteurs, mais il paraît bien identique au Fabius Hadrianus que nous avons déjà rencontré dans la campagne de Cabira. Cf. Borghesi, Œuvres , I, 282.
(2) Dion Cassius XXXVI, 11 (copiant Salluste, fr. V, 4 Kritz) se trompe en attribuant à Mithridate 70 ans passés.
COMBAT DE COMANA.
sastre (1). En débarquant dans le Pont, Triarius apprit la défaite d'Hadrianus. Aussitôt il appela à lui toutes les garnisons disséminées dans la province et marcha au secours de Cabira. A son approche, Mithridate leva le siège de cette place et se retira derrière riris. Triarius, relevant Hadrianus de son commandement, réunit toutes les troupes disponibles et se lança à la poursuite du roi. Mithridate avait mis le fleuve entre lui et les Romains; à leur approche, il le franchit brusquement par l'un des deux ponts de Comana, et se jeta sur l'armée de Triarius, fatiguée par une longue route. Les Romains furent enfoncés, mais un ouragan violent qui s'éleva subitement rompit le second pont par où le roi attendait ses renforts, et cet accident l'obligea à la retraite (2). Il se retrancha derrière l'Iris et employa l'hiver à tirer des renforts de la Petite Arménie, entièrement arrachée à la domination romaine.
Triarius n'osa pas relancer le vieux roi dans ses fortes positions; il hiverna en face de lui, à Gaziura, et envoya de pressants messages à Lucullus pour l'informer de la gravité de la situation. Lucullus était déjà tout résigné à évacuer les pays au delà de l'Euphrate pour sauver le Pont; mais les Fimbriens, qui se plaisaient dans la « Capoue de Mésopotamie (3) », refusèrent absolument de se mettre en mouvement avant le printemps, dût leur retard être fatal à leurs camarades. Mithridate mit à profit ce délai pour frapper un coup décisif. Dès que la saison le permit, il offrit la bataille à Triarius. Celui-ci disposait d'environ 10,000 hommes; il déclina néanmoins le combat et, malgré les provocations réitérées de son adversaire, se tint enfermé dans ses retranchements. Mais lorsque Mithridate fit mine d'assiéger le fort de Dadasa, où les Romains avaient déposé leurs bagages et leur butin sous la protection d'une faible garnison, les légionnaires demandèrent à grands cris d'être menés au secours de leurs camarades. Soit faiblesse, soit espoir du triomphe, Triarius céda à leurs instances, franchit l'Iris et s'engagea de
(1) Phlégon de Tralles, loc. cit. (dernière année de l'OI. 177).
(2) Dion attribue la rupture du pont à l'encombrement ; Appien dit que les deux armée?, sur le point d'en venir aux mains , furent séparées par une tempête effroyable. J e suppose qu'il s'agit du même événement.
(3) Salluste, fr. V, 8 : Ceteri negotia sequebantur familîaria legatorum aut trihunorum , et pars sua, commeatihus , mercatis.
BATAILLE DE GAZIURA.
nuit clans la route difficile qui menait de Gaziura à Zéla, à travers un pays hérissé de collines, entrecoupé de ravins profonds (1). Avant le jour, il prit le contact avec les avant-postes de Mithridate, qui campait sur le mont Scotios, à 3 milles de Zéla, au lieu même où, vingt ans plus tard, César vainquit Pharnace. La bataille fut longtemps indécise; enfin, la supériorité numérique des Pontiques et Fimpétueuse vigueur de Mithridate décidèrent la victoire en sa faveur. L'infanterie romaine, rejetée dans la plaine, se laissa acculer à un canal boueux, dérivé de Tlris, et fut presque entièrement exterminée ; la cavalerie prit la fuite dans une autre direction, poursuivie par Mithridate. Mais cette fois encore, comme à la bataille du L3^cos, fardeur juvénile du roi sexagénaire lui porta malheur. Au fort de la poursuite, un centurion romain, qu'on prit pour un transfuge , se glissa dans les rangs des vainqueurs, galopa quelque temps à côté du roi, puis lui enfonça son épée dans la cuisse (2). Le traître fut mis en pièces, mais Mithridate tomba sans connaissance et dut être emporté dans sa tente; ses lieutenants, consternés, donnèrent aussitôt Tordre d'interrompre la chasse. L'armée crut le roi mort; elle s'amassa autour de sa tente en poussant des hurlements funèbres. Heureusement l'habile chirurgien de Mithridate, Timothée, arrêta l'hémorragie et, quelques heures après, le roi, bien vivant, s'offrit aux acclamations de ses troupes. La poursuite fut alors reprise , mais les débris de la cavalerie romaine avaient déjà repassé l'Iris, Triarius entête; du moins, le camp fortifié de Gaziura, évacué par ses défenseurs, tomba entre les mains du vainqueur. Quand on dépouilla les morts , on reconnut l'immensité du désastre : 24 tribuns militaires, 150 centurions, 7.000 soldats romains jonchaient la plaine, où ils restèrent sans sépulture pendant trois ans (3). Un trophée, qui subsistait encore vingt ans plus tard, couronna la cime du mont Scotios (4). Mithridate passa en revue l'armée victorieuse sur le champ de bataille; il profita de l'occasion pour la purger de quelques centaines d'es-
(1) Belhim ahxandrinum , c. 72 : muffiii multiqm Interc'isl vaUlbus col/e'<.
(2) Cf. Sénèque le Rhéteur, Controversiae , VII, 1, 15.
(3) Les deux premiers chiffres sont donnés par Plutarque et Appien , le n« par Plutarque seul. Sur l'ensevelissement des morts par Pompée en G4 av. J.-C, cf. Plut., Pomp, 39.
(4) Sur ce trophée, respecté par César : Dion XLII, 48. Le mont Scotios est mentionné par Appien, Mith. 120. Pour la situation, BclJ. ale.r., loc. cit.