‹ Mithridate Eupator, roi de PontChapitre 308 sur 417 · L'ASIE A LA FIN DE L'ANNÉE · texte numérisé non relu

L'ASIE A LA FIN DE L'ANNÉE

provinces et Rome continuait à n'avoir en Asie que deux armées sans généraux et un général sans armée (1).

Ainsi , après sept années d'une guerre acharnée , on était tout simplement revenu au point de départ. Les prodigieuses conquêtes de Lucullus s'étaient évanouies comme un rêve ; les aigles romaines avaient rétrogradé, aussi vite qu'elles s'étaient avancées, de l'Euphrate sur le Taurus, du Taurus sur le Halys; déjà la Cappadoce était perdue, la Bithynie entamée, la province d'Asie menacée. L'obstination du vieux roi avait-elle donc enfin trouvé sa récompense? Malheureusement pour Mithridate, ce retour de fortune inespéré n'avait que les apparences d'un dénouement. En réalité, le roi était à bout de forces. Rome ne devait ses derniers échecs qu'à la témérité de Lucullus, à l'incapacité de ses lieutenants, à l'insubordination de ses troupes, par-dessus tout au vice originel d'une oligarchie dégénérée qui ne savait plus ni garder la paix , ni mener la guerre. Avec la cause , l'effet devait disparaître. Les humiliations des armes romaines en Asie précipitèrent la chute du régime qui les avait rendues possibles, et, par un concours fatal de circonstances, Mithridate perdit en même temps, presque à la même heure, les trois derniers atouts qu'il avait dans son jeu : Tigrane, les pirates et l'oligarchie romaine.

Comme toutes les cours d'Orient où la polygamie étouffe les sentiments naturels, la cour d'Arménie était vouée aux tragédies domestiques. Tigrane avait eu trois fils de son épouse préférée, Cléopâtre, fille de Mithridate. Aucun d'eux ne voulut attendre la mort du vieux roi et aucun d'eux ne lui survécut. L'aîné, Zariadrès, se conjura le premier avec quelques mêgistans arméniens mécontents : les conjurés, suivant un vieil usage oriental, se tirèrent tous du sang de la main droite et se le firent boire mutuellement (2); serment terrible, digne des complices de Catilina. Zariadrès périt sur le champ de bataille, mais son exemple ne découragea pas son second frère. Un jour le roi tomba de cheval pendant une chasse; le prince le laissa pour mort et ceignit la tiare royale. Le troisième fils, Tigrane le jeune, resta auprès du vieillard blessé et lui témoigna un affectueux dévouement. Revenu à lui et informé de la conduite de ses fils, le vieux

(1) Cicéron, Pro lege Manilia, II, 4-5; V, 12.

(2) Valère Maxime IX, 11, ext. 3. (Le nom Sariaster est corrompu.) Comparez pour cet usage Tertullien, Ajwl. 4 et Posidonius, F. H. G. III, 275.

DÉFECTIOxN DE TIGRANE.

roi fit trancher la tête à Fun et récompensa Tautre par la promesse du trône. Mais les passions fougueuses, l'ambition effrénée de Faïeul maternel revivaient dans ce jeune homme comme chez ses frères. Quand il vit son père au fond de la Cappadoce, il jeta le masque et s'insurgea à son tour. A cette nouvelle, Tigrane s'empressa de rentrer chez lui à la tête de son armée. Le rebelle fut défait et réduit à se réfugier avec ses principaux complices chez le roi des Parthes, dont il avait épousé la fille, mais, à tort ou à raison, Tigrane soupçonna le roi de Pont d'avoir été l'instigateur de cette levée de boucliers; il en résulta un nouveau refroidissement entre les deux monarques et Tigrane, préoccupé désormais d'une attaque imminente des Parthes, laissa Mithridate à sa destinée (1).

Après Tigrane, les pirates. On se souvient de l'alliance étroite que Mithridate avait conclue avec les rois de la mer, à la veille de sa rupture avec Rome. Cette alliance ne fut pas sans profit pour les deux contractants : l'escadre de secours que Mithridate envoya aux Crétois les aida à triompher du préteur Antonius ; en retour, plusieurs de ces bandits pleins d'honneur combattirent vaillamment sur les flottes du roi à Chalcédoine , à Lemnos , à Ténédos , et, après ses défaites, fidèles au malheur, ils luttèrent à outrance pour la défense de ses forteresses. Quand tout fut perdu, les pirates continuèrent leurs opérations pour leur propre compte sur la mer Égée, sur la « mer d'Or » et dans les eaux occidentales. Jamais leur audace ne fut plus grande, jamais leurs succès plus retentissants que pendant ces années où Lucullus , le seul général romain capable de les mettre à la raison , pourchassait au fond de l'Asie un ennemi insaisissable. Ce fut alors que, presque sous les yeux de l'escadre de Triarius, le pirate Athénodore consomma la ruine de la malheureuse Délos , alors que d'audacieux corsaires débarquèrent en plein jour dans le port de Syracuse , détruisirent une escadre dans la rade d'Ostie, insultèrent la côte de l'Italie sur cent points.

Tant que les pirates s'étaient contentés de détruire des flottes de guerre, de piller des villes et des temples grecs ou de capturer des magistrats romains pour les rançonner, la plèbe du forum riait de leurs bons tours et tolérait un scandale dont les provinces

(1) Appien, 3rith. 104 ; Dion, XXXVI, 51.

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