CAMPAGNE DE PETITE-ARMÉNIE
Pompée se lassa le premier de ces marches et contre-marches interminables; il rompit le contact et se jeta sur la Petite-Arménie, à peu près dégarnie de troupes (1). Mais Mithridate réussit à ïy devancer, se retrancha sur des hauteurs inaccessibles et fit battre la plaine par ses archers et ses chevau-légers. Un instant la situation des Romains devint aussi critique que devant Cabira; leurs fourrageurs étaient régulièrement enlevés, la disette régnait dans leur camp et la désertion commençait à y sévir. Malheureusement les provisions d'eau vinrent à s'épuiser dans l'armée pontique , et Mithridate, qui n'avait pas su découvrir les sources cachées dans les flancs de la montagne, évacua sa position (2). Pompée le suivit à travers une région boisée, entrecoupée de ravins et de vallons, où les archers et les cavaliers de Mithridate perdaient tous leurs avantages. Un jour, la cavalerie pontique se laissa attirer dans une embuscade où Pompée avait caché 500 chevaux et 3.000 hommes d'infanterie légère; elle fut taillée en pièces, et les Romains auraient pénétré à sa suite dans le camp roysl si Mithridate n'avait pas amené son infanterie à la rescousse (3).
Intimidés par cet échec, les cavaliers de Mithridate n'osèrent plus se risquer dans la campagne, et les convois des Romains arrivèrent désormais sans encombre de la Cappadoce. Mithridate, réduit à une stricte défensive, occupa une hauteur bien pourvue d'eau et d'un abord difficile, à six milles du Lycos, près du bourg de Dastéira (4). Dans cette situation inexpugnable, il défiait toutes les attaques des Romains. Mais Pompée fit venir les légions de Cilicie, ce qui lui donna une supériorité numérique écrasante, jeta un corps sur la rive gauche de l'Euphrate et occupa
(1) C'est évidemment par une négligence de langage que Dion dit s; t/]v 'Ap[J.£vîav (XXXVI, 47). Lui-même ajoute immédiatement après : axe sv U7r7)xda) X'^P'fi serait pas vrai de l'Arménie. C'est par une erreur semblable que Frontin, II, 5, 33, dit, en parlant du combat de cavalerie qui suivit, iti Armenia au lieu de in minore Armenia.
(2) J'ai suivi ici Plutarque (^Pomp. 32, copié par Zonaras). Dion ne parle pas de ces sources et attribue à Pompée l'initiative de la retraite.
(3) Frontin II, 5, 33. Ce combat est également raconté par Dion XXXVI , 47 , et Appien, Mith. 98 ; mais ce dernier, contrairement à la vraisemblance, le place immédiatement au début de la campagne, sur la frontière galate. Tite-Live racontait ce combat vers la fin du livre 100 et la bataille nocturne au livre 101.
(4) Strabon XII, 3, 28 (supprimer les mots xai Tyj; 'Axi).i<ïYivyi;). Orose VI, 4, 3 : Pompeins .. in minore Armenia juxta montem Dastrncum (sic) castra régis obsidione conclusit. Daatira ou Dastracus mons ne doit pas être confondu avec le fort de Dastarcon sur le Carmalas, en Cataonie (Strabon, XII, 2, 6).
BLOCUS DE DASTEIRA.
TAcilisène, province fertile croù il tira des approvisionnements à volonté (1). Puis les Romains établirent une série de redoutes et de camps fortifiés qui traçaient autour de la position ennemie une vaste circonvallation de 120 stades (22 kilomètres) de tour. Mithridate ne tenta même pas de s'opposer à ce travail. Une fois investi , il tint bon pendant six semaines ; quand il n'eut plus ni vivres ni fourrages et que déjà Ton commençait à abattre les attelages, il égorgea ses malades et ses blessés, amusa l'ennemi par de feintes négociations et des sorties simulées; puis, la quarantecinquième nuit du siège, entre neuf heures et minuit, l'armée, laissant ses feux allumés, décampa dans un profond silence et défila, sans être aperçue , à trad ers les lignes romaines, le long du camp endormi (2).
Une fois de plus l'étoile de Mithridate l'avait sauvé, mais c'était un succès sans lendemain. De quel côté diriger la retraite? où trouver un port pour cette armée harassée, affamée, vaincue sans avoir combattu? L'ennemi était partout, dans la Petite-Arménie, dans l'Acilisène, dans le Pont, dans la Cappadoce; la Colchide était trop loin ; restait le royaume de Tigrane, mais pour y arriver, il fallait franchir l'Euphrate, et comment exécuter cette opération compliquée avant d'être rejoint par Pompée? C'était cependant la dernière chance de salut et l'on se mit en marche. La route malaisée traversait d'âpres défilés et des forêts profondes. On ne marchait que de nuit, écartant pendant le jour la cavalerie des Romains, qui, dès le lendemain, avaient commencé la poursuite. Le troisième jour, à l'heure de la méridienne, profitant du repos journalier des Asiatiques, Pompée fait filer toute son armée par les crêtes et occupe , en avant de l'armée en retraite , les posi-
(1) La distance de Dastéira-Nicopolis au Lycos est donnée par un texte des Actes des Martyrs , 3 juillet, p. 46. Le site de cette ville (à Piourk, près Endérès) est d'ailleurs assuré par les inscriptions C. 1. G-. 4189 et Waddington-Le Bas, 1814 d. Je crois avec Strabon que Pompée bâtit Nicopolis sur le site très favorable de Dastéira, et non pas, comme le veulent Plutarque, Appien et Dion, au lieu, même de la bataille, à deux journées de là. Le Bell. Alex. 3G nous apprend que la ville était située dans une cuvette, entre deux hautes montagnes. Orose, VI, 2, 7, place sottement Nicopolis à la source commune de l'Euphrate et de TAraxe ! Il n'y a pas à tenir compte du renseignement de Florus (I, 40, 22) suivant lequel Pompée aurait à ce moment franchi l'Euphrate sur un pont de bateaux, omnium antea primus. L'abréviateur a simplement confondu Pompée avec LucuUus (cf. Salluste, fr. IV, 11 Kritz).
(2) Frontin, Strat. I, 1,7. La 45^ nuit suivant Plutarque, la 50« suivant Appien. La fuite nocturne de Mithridate était représentée sur un des tableaux qui figurèrent au triomphe de Pompée : Appien, Mith, 117.