TIGRANE MET A PRIX LA TÊTE DE MITHRIDATE
On se souvient qu'au moment même où Pompée se mettait en campagne contre Mithridate, le roi des Parthes, à la suite d'un accord verbal conclu avec les Romains , avait envahi l'Arménie sous prétexte d'y ramener son gendre, le jeune Tigrane. Les Arméniens furent partout battus, le vieux Tigrane chassé dans la montagne et les Parthes pénétrèrent jusque sous les murs de sa capitale, Artaxata. Là ils trouvèrent le terme de leurs succès. La « Carthage d'Arménie », bâtie sur un éperon de l'Ararat, couverte de trois côtés par l'Araxe et du quatrième par des fortifications massives (1), défia les efforts de ces archers, novices dans l'art des sièges. De guerre lasse, Phraate, à l'approche de la mauvaise saison, ramena la plus grande partie de ses forces derrière le Tigre, laissant au jeune Tigrane le soin d'achever la réduction de la ville. A peine les Parthes éloignés, le vieux roi reparut, fit appel au loyalisme de ses sujets et écrasa pour la seconde fois son fils rebelle. Le jeune Tigrane pensa d'abord à se jeter dans les bras de Mithridate et prit le chemin du Pont; à mi-route il apprit la situation désespérée de son aïeul, et, changeant soudain de plan, il gagna le camp romain et s'offrit à Pompée pour guide à travers Arménie. A ces nouvelles, le vieux Tigrane, plus convaincu que jamais de la connivence de Mithridate avec son fils, espérant d'ailleurs détourner par une dernière bassesse la catastrophe imminente, jeta aux fers les courriers de son beau-père et les fit amener à Pompée; en même temps il mit à prix la tête du roi vaincu et fugitif. C'est ainsi qu'au lieu d'une garde d'honneur, comme en 71, Mithridate, en touchant la frontière d'Arménie , trouva une proclamation qui promettait une récompense de cent talents (600,000 fr.) à son assassin.
Le coup de pied de Tigrane achevait l'isolement du royal proscrit. Tout autre eût desespéré, non Mithridate. Puisque le Midi, l'Occident et l'Orient lui étaient également fermés, restait le Nord; il résolut de gagner, à travers les montagnes, la Colchide, d'où il pourrait, suivant les circonstances, redescendre en Arménie, soulever le Caucase ou reconquérir à la pointe de l'épée son royaume bosporan. Avant de quitter Sinoria, il paya d'avance à ses troupes la solde d'une année, emporta six mille, talents (36 millions) en or, prit lui-même et distribua à ses officiers les vête-
(1) Strabon XI, 14, 6.
DE SINORIA A DIOSCURIAS.
ments les plus précieux de la garde-robe royale et des provisions de poison. Cela fait, il confia à l'eunuque Ménophile la garde de rimprenable forteresse et de sa fdle chérie Drypétina, que sa mauvaise santé empêchait de le suivre; puis il se mit en route avec sa petite armée le long de la rive droite de l'Euphrate. En quatre jours d'une course effrénée, Mithridate atteignit les sources de l'Euphrate, le coi d'Erzeroum (I). Il s'y arrêta trois jours pour remettre un peu d'ordre dans ses troupes et équiper les barbares que son nom et son or attiraient sous ses drapeaux. Puis il poussa droit au nord, à travers les défilés du mont Capotès et le territoire de la Chôtène (2), une des provinces de population mixte récemment arrachées par les Arméniens aux Ibères. Quelques bandes deChôtènes et d'Ibères, archers et frondeurs, tentèrent de lui barrer le passage, mais il les chassa devant lui et déboucha dans la vallée de l'Acampsis {Tchorokh) qu'il descendit ensuite jusqu'à son embouchure. De là, en quelques étapes le long de la côte, il atteignit le Phase. Pompée, qui l'avait fait poursuivre jusque-là, arrêta provisoirement la chasse à cette borne historique de l'Asie Mineure.
On sait que la Colchide, après avoir formé pendant quelque temps une vice-royauté dans l'empire de Mithridate, avait été ramenée à la condition d'une satrapie ordinaire, gouvernée par un haut personnage du rang de « premier ami du roi ». A la fm de l'année 71, le vice-roi du Bosphore, Macharès, occupa cette province (3) , mais lorsque, l'année suivante , il fit sa paix avec les Romains , les naturels ne paraissent pas l'avoir tous suivi dans sa défection; c'est ainsi qu'on vit les gens de Dioscurias offrir un asile aux vaillants Ciliciens qui avaient défendu Sinope jusqu'à la dernière extrémité. Les tribus de la Colchide jouirent ensuite pendant quatre ou cinq ans d'une indépendance de fait, sous leurs « porte-sceptre » nationaux. Le roi fugitif, accueilli de gré ou de force, ne fit d'ailleurs que traverser la plaine du Phase : il prit ses quartiers d'hiver à Dioscurias , la dernière grande ville grecque de la côte, située au pied du Caucase. De là.il entra en négo-
(1) C'est à tort qu'Appien, Mith. 101, fait traverser TEuphrate à Mithridate (tov {xèv EùqppdcTYiv uTTsp^XOsv); il dut évidemment cheminer le long de la rive nord du fleuve, et non sur la rive sud, en territoire arménien.
(2) Identique sans doute à la Chorzène de Strabon, XI, 14, 5.
(3) Memnon, c. 53.