‹ Mithridate Eupator, roi de PontChapitre 329 sur 417 · GRAND DESSEIN DE MITHRIDATE · texte numérisé non relu

GRAND DESSEIN DE MITHRIDATE

Bastarnes; puis, de remonter la vallée de Danube, où les tribus gauloises, dont il avait soigneusement cultivé Tamitié, accourraient en foule sous ses étendards. Ainsi devenu le généralissime delà barbarie du Nord, il traversait la Pannonie et descendait comme une avalanche du sommet des Alpes sur Fltalie, dégarnie de troupes, affaiblie par ses querelles politiques et sociales : on sortait à peine de Tinsurrection de Spartacus et le complot de Catilina couvait dans les ténèbres. C'était, en un mot, la marche d'Annibal, mais en partant de l'Orient et à l^t tète des Gaulois du Danube au lieu des Gaulois du Rhône. L'entreprise était hasardeuse; mais de deux choses Tune : ou bien Mithridate réussirait et écraserait enfin dans le nid l'ennemi héréditaire, ou il succomberait, et quelle fin plus glorieuse pour une àme aussi éprise de grandeur que de périr sous le fardeau d'une pareille tentative?

Les anciens n'ont pas marchandé leur admiration à ce dernier enfantement d'un cerveau surexcité où la haine atteignait au génie; les modernes n'y ont vu qu'une folie, héroïque suivant les uns, risible suivant les autres. La folie est-elle aussi certaine qu'elle le semble à distance? Les Cimbres avaient démontré, quarante ans auparavant, que la muraille des Alpes n'était rien moins qu'infranchissable. Et Marins aurait-il eu alors aussi bon marché des hordes germaniques si elles avaient eu à leur tête un chef de la valeur de Mithridate? Il n'y avait rien d'absurde d'ailleurs à compter sur le concours des Sarmates, des Bastarnes, des Gaulois; c'étaient des peuples avec qui Mithridate entretenait depuis longtemps des rapports diplomatiques , qui fournissaient à ses armées des milliers de vaillants mercenaires. Pour eux, le prestige 'du vieux roi était encore intact , et l'or qu'il avait emporté de Sinoria suffisait à leur donner patience en attendant les dépouilles de l'Italie. Enfin, n'oublions pas que si les choses avaient suivi le programme conçu par Mithridate, son invasion aurait fondu sur l'ItaUe vers la fin de l'année 63, c'est-à-dire au moment même où une conjuration puissamment ramifiée menaçait Rome de la révolution, de l'incendie et du pillage, au moment où les vieilles bandes marianistes levaient en Étrurie l'étendard de la guerre civile. Qui peut dire quelles complications eût amenées, dans une pareille crise, l'apparition soudaine, au pied des Alpes, de 100,000 barbares conduits par un roi civilisé? qui peut dire si Rome n'aurait pas éprouvé alors le sort que, cinq siè-

RÉVOLTE DE PHANAGORIE.

des plus tard, lui firent subir Alaric, Genséric et Totila (1)?

Seulement, pour que le plan de Mithridate eût la moindre chance de réussite, il fallait pouvoir compter sur le dévouement absolu, sur la solidité inébranlable de la petite armée destinée à former le noyau de la grande invasion. Quel espoir de succès si la boule de neige qui devait déchaîner l'avalanche commençait à fondre avant même de rouler? C'est malheureusment ce qui arriva. Sans que Mithridate s'en doutât, le feu depuis longtemps couvait sous la cendre. Les populations bosporanes, cruellement éprouvées par le blocus de leurs ports, par le tremblement de terre qui avait dévasté leurs champs et leurs villes, furent poussées à bout par les procédés impitoyables de l'administration royale. Les sergents recruteurs, les ingénieurs du roi abattaient les chaumières, tuaient les bœufs de labour pour se procurer du bois, du fer, des tendons nécessaires à la construction des machines de guerre; des impôts écrasants décimaient les moindres fortunes; la violence, les injustices des agents rendaient encore plus odieuse la rigueur de ces mesures exceptionnelles. De la population civile le mécontentement finit par gagner l'armée. Tant de défaites avaient ébranlé la confiance des troupes dans leur chef; on respectait sa gloire et ses malheurs, mais on hésitait à le suivre dans une entreprise lointaine et désespérée, qui ressemblait à un suicide de Titan. En particulier les émigrés romains , la troupe la plus solide de l'armée , n'envisageaient qu'avec répugnance une campagne où il ne s'agissait plus seulement de combattre des compatriotes, mais de porter la main sur le sanctuaire même de la patrie.

Déjà la fermentation était partout et Mithridate ne soupçonnait rien encore : un érésipèle à la face l'avait empêché pendant plusieurs semaines de sortir de son palais où il vivait abandonné aux soins de trois eunuques. Soudain une étincelle partit et montra d'un seul coup la profondeur de l'abîme ouvert sous ses pieds. Le roi, pour tenir solidement l'entrée du Bosphore Cimmérien, avait donné ordre de mettre garnison à Phanagorie, sur la rive asiatique du détroit. L'eunuque Tryphon se chargea de l'opération; mais le gouverneur de Phanagorie, le Rhodien Castor plus tard célèbre comme historien, que cet eunuque avait autre-

(l; Appien, Mith. 109 ; Plutarque, Pomp. 41 ; Dion XXXVII, 11 ; Strabon, VII, 4, 3.

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