PROGRÈS DES MITHRIDATE SUR LA COTE DE L'EUXIN
Pourtant la force, la ruse et la patience des Mithridate finirent par remporter. Dès Tannée 279, la cité nouvelle et magnifique d'Amastris, fondée par une nièce de Darius mariée avec Lysimaque, fut livrée au fds du Ctistès par son tyran Eumène, le futur dynaste de Pergame (1). Un peu plus tard Amisos tombait à son tour aux mains des Mithridate (2). Restait Sinope, appuyée sur un faisceau de colonies florissantes. Sa résistance fut prolongée. En 220, quand Mithridate II l'assiégea pour la première fois, la vieille cité fut sauvée par la vaillance de ses bourgeois et le concours financier de Rhodes (3). Cette importante conquête était réservée au fils et successeur de Mithridate II, Pharnace.
Entre les années 220 et 183, il y a, dans Thistoire du Pont, une lacune qui paraît n'avoir été remplie par aucun événement considérable. Au moment où nous retrouvons ce royaume, de grands changements se sont produits en Asie. Un nouveau personnage, Rome, est apparu sur la scène, et d'emblée y a pris le premier rôle. Antiochus le Grand, vaincu, a été rejeté derrière le Taurus ; les Galates , à leur tour, ont senti le poids des armes romaines, et la République, sans s'annexer dans l'Asie Mineure un pouce de territoire, y a solidement établi sa prépondérance en s'attachant à titre de clients tous les petits États nés pendant les orages du siècle précédent. Rhodes et Pergame, qui n'ont pas attendu la dernière heure pour se ranger du parti de Rome, ont été magnifiquement récompensés : enrichis des dépouilles du Séleucide, ils sont désormais les gardiens vigilants de l'influence romaine dans la péninsule ; les autres royaumes , Bithynie, Paphlagonie, Cappadoce, s'efforcent de rattraper, à force de dévouement, le temps perdu.
Seul de tous les États asiatiques, le Pont était resté complètement neutre pendant les dernières campagnes : il n'est question de lui ni dans la guerre d'Antiochus, ni dans l'expédition de Manlius contre les Galates. Rome avait elle-même fixé le Halys pour limite à son influence politique ; on ne voit pas qu'elle ait sommé
(1) Memnon c. IG. Identité d'Eumène : inscription délienne n" 9 chez Homolle, liapport sur une mission à iJclos, 1887, p. 23.
(2) Amisos appartient déjà aux Mithridate à la mort d'Ariobarzane, vers 21ô (Memnon c. 24).
(3) Polybe IV, 5(5.
GUERRE DE PIIARNACE
le roi de Pont d'entrer dans sa clientèle , ni de renoncer à son amitié héréditaire avec les Séleucides. Pharnace avait les mains libres , et quand le départ des légions laissa l'Asie Mineure sans défense, il crut le moment venu de reprendre les projets ambitieux de ses ancêtres. Les Galates affaiblis, déjà menacés dans leur indépendance par le roi de Pergame, se jetèrent dans ses bras; à Test, le satrape-roi de la Petite -Arménie, Mithridate, était son allié, peut-être son parent; au sud, la Syrie armait en sa faveur. Ainsi pourvu d'alliances solides, Pharnace se rua sur Sinope, en pleine paix, et s'en empara sans coup férir (183); la chute de la métropole entraîna sans doute celle de ses colonies, et bientôt les habitants de Cotyora et de Cérasonte durent s'expatrier pour peupler la ville nouvelle de Pharnacie , désormais le boulevard de la puissance pontique sur la côte du Paryadrès. A Touest, Pharnace s'empare de Tios et menace Héraclée ; en môme temps il dévaste la Paphlagonie indépendante, pendant que son allié, Mithridate, razzie la Cappadoce.
Ces audacieuses entreprises furent le signal d'une longue guerre, qui fit soupçonner, pour la première fois, la force de résistance du petit royaume pontique. Quoique mal soutenu par des alliés perfides, Pharnace, à force d'énergie et de mauvaise foi , réussit à tenir en échec, pendant quatre ans, tous les clients de Rome, — Pergame, Bithynie, Cappadoce, Paphlagonie, — réconciliés devant le danger commun. Un instant, l'incendie menaça de prendre de plus vastes proportions : le roi de Syrie, Séleucus IV, ne fut arrêté au pied du Taurus que par un avis de Rome ; le blocus de la mer Noire lésa profondément les Rhodiens ; la Grande-Arménie, les dernières républiques de l'Euxin et de la Propontide, jusqu'à un prince sarmate furent entraînés dans la lutte. Enfin, en 179, Pharnace, à bout de ressources, dut se résigner à la paix : il rendit son butin, paya une indemnité de guerre, évacua toute la Paphlagonie, restitua Tios, et consentit même à déchirer ses traités avec les Galates ; mais il garda Sinope et ses colonies , c'està-dire l'empire futur de l'Euxin (1).
(1) Povxr la guerre de Pharnace, voir surtout les fragments de Polybe : XXIV, 10; XXV, 2-6; XXVI, 6 (texte du traité); XXVII, 6; fr. inc. 6 Didot. En outre : Diodore, fr. XXIX , 22-23 ; Tite-Live XL, 2 ; 20 ; Trogue Pompée chez Justin XXXVIII, 6, 2. Le satrape de la Petite -Arménie est très probablement identique au Mithridate, neveu d'Antiochus le Grand, que Polybe (fr. VIII, 25) mentionne vers 202.