PIÈCES ORIGINALES ET OFFICIELLES
maient parfois des défaites en victoires, — Muréna obtint le triomphe pour avoir été battu, — exagéraient ridiculement les elfectifs et les pertes de l'ennemi , tout en diminuant les leurs dans la même proportion. Par exemple, Lucullus, dans son rapport sur la bataille de Tigranocerte, portait à 250,000 hommes l'effectif de l'armée de Tigrane que d'autres sources n'évaluent qu'à 80,000 (Memnon, c. 57); il n'avouait qu'une perte de 5 morts et de 100 blessés dans cette journée qui avait coûté , disait-il, au moins 30,000 hommes à l'ennemi. Lucullus, d'ailleurs, ne faisait que suivre l'exemple de Sylla (1), et l'on peut être sûr que Pompée, élève du même maître, renchérit encore sur son devancier.
Il y avait quelque chose de plus suspect encore que ces rapports adressés au Sénat : c'étaient les discours débités à la populace du forum par les généraux victorieux, en quête de suffrages, et les placards illustrés qu'ils étalaient dans leurs triomphes. La perfection dans ce genre de littérature fut atteinte par Pompée. Dans un discours prononcé devant le peuple romain, à son retour d'Orient, il se vantait d'avoir combattu et vaincu 22 rois (Orose VI, 6,4). Une tablette qu'il dédia à Minerve à cette occasion et dont Diodore nous a conservé une copie (avxtypacpov) (2), n'est guère moins hyperbolique : Pompée proclame qu'il a soumis « tous les peuples qui habitent entre la mer Noire et la mer Rouge, et reculé les frontières de l'empire romain jusqu'aux bornes de la terre ». Parmi les peuples vaincus figurent, par exemple, les Achéens, les Zyges et les Hénioques du Caucase, chez lesquels Pompée n'avait certainement jamais mis les pieds. La liste s'allongeait encore sur les placards triomphaux : on y voyait jusqu'aux Bastarnes et aux Scythes, à cause des quelques mercenaires de ces deux nations qui figuraient dans l'armée de Mithridate ! Avec une précision charlatanesque dans les chiffres, Pompée affirmait avoir vaincu, tué ou reçu à merci 2,178,000 hommes, pris ou coulé 846 navires, emporté 1,538 forteresses (ou, d'après une autre version, 1,000 châteaux et 900 villes) (3). De vrais savants, comme Polybe, Posidonius ouStrabon, savaient ce qu'il fallait penser de hâbleries de ce genre (4) ; mais les historiens de second ordre prenaient tous ces chiffres et ces noms à la lettre, comme le prouve leur souci de les reproduire; ils inventaient même de toutes pièces des campagnes, ignorées des documents, pour expliquer la présence de tel roi ou de tel
(1) Appien,5. Ch\ I, 77 : tà ... iç, MiôptQàxrjv unepeTratptuv zt [xâ/taxa, xai xaTaXoYtÇ6y.£vo; aÙToî; à6p6w; lbvr\ TToXXà, oa% MtOpiSàtou Y£v6[i.£va 'Pwfjiaioi; àvaXàêoi.
(2) Diodore, fr. XL, 4 Didot.
(3) Pline VII, 26 ; Plutarque, Povip. 45 (— Zonaras X, 5) ; Appien, Mith. 116. Il y a des divergences assez notables entre les diverses listes.
(4) Voir Polybe XXVI, 2, 4 et la remarque de Posidonius chez Strabon III, 4, 13 sur les prétendues « mille villes j) que les. triomphateurs connaissaient en Espagne.