ROYAUME DU BOSPHORE
nord de la mer d'Azov, à rembouchure du Don, Tanaïs, qui devint le grand marché des nomades de Fintérieur. Ces différentes villes et d'autres moins importantes se groupèrent à partir du v° siècle en un État unique, de forme monarchique, qui imposa souvent sa suzeraineté aux tribus méotiennes, disséminées sur la rive orientale de la mer d'Azov.
Les chefs de cet État, d'abord Grecs (dynastie des Archéanactides), ensuite Thraces d'origine (dynastie des Spartocides) , conservèrent longtemps dans leur capitale, Panticapée ou Bosphore, le titre modeste 6^ archontes; dans leurs rapports avec leurs sujets ou vassaux barbares, ils s'intitulaient rois ou tyrans : tyrans débonnaires d'ailleurs, dont le régime éclairé n'avait rien d'oppressif et favorisa l'essor de la prospérité nationale. Leur fortune atteignit son apogée entre 450 et 350 environ, l'époque des deux empires athéniens. Les Bosporans étaient des commerçants entreprenants, qui allaient chercher à l'embouchure des grands neuves, chemins naturels de la Scythie, les pelleteries et les esclaves, l'or de l'Oural, les denrées de l'Inde, transportées à dos de chameaux entre la Caspienne et les Palus-Méotid^s; en échange, ils vendaient aux tribus le vin, les vêtements fabriqués et les autres produits de la civilisation occidentale. Les pêcheries inépuisables des Palus-Méotides fournissaient des salaisons qu'on expédiait en Grèce. Par-dessus tout, les Bosporans partageaient avec les colonies scythiques d'Olbia et de Tyrasle privilège de vendre des grains àl'Attique, dont le territoire ingrat et surpeuplé ne suffisait pas à la nourriture de ses habitants (1). Athènes demandait, bon an mal an, au Bosphore 200,000 hectolitres de blé, l'équivalent de sa propre récolte, la moitié de son importation totale. Aussi s'attacha-t-elle par tous les moyens à s'assurer contre tout événement le libre accès du marché bosporan. Tantôt elle montrait son pavillon dans ces mers lointaines, imposait le respect par un déploiement de force; tantôt elle gagnait le cœur des tyrans bosporans et de leurs sujets par de bons procédés, un accueil hospitalier et des distinctions honorifiques. Grâce à cette politique habile, les relations les plus cordiales et les plus profitables aux deux parties s'établirent
(1) Georges Pbrrot, commerce des céréales en Attique an IV' siècle avant notre ère, Revue historique, IV, 1 (mai-août 1877).
CHERSONÈSE HÉRACLÉOTIQUE.
entre Athènes et les Ioniens de Crimée. Les Athéniens obtinrent des privilèges de toute sorte pour leurs chargeurs de blé;. pendant quelque temps même ils possédèrent en propre sur le territoire bosporan un comptoir fortifié, Nymphéon. Tant que les détroits de la Propontide restèrent ouverts, Athènes, maîtresse de la mer, n'eut pas à redouter la famine. De leur côté les villes bosporanes s'enrichirent rapidement; Athènes payait leur blé en argent, en œuvres d'art et d'industrie, qui provoquèrent la naissance de fabriques locales; les tumulus, éventrés de nos jours, ont livré un trésor prodigieux de vases, d'objets de toilette et de bijoux demi-barbares, tout étincelants d'or, mêlés aux chefs-d'œuvre les plus délicats de la poterie et de la ciselure athéniennes.
Pendant que les Ioniens s'établissaient sur le flanc oriental de la Crimée, la race plus robuste des Dorions s'était emparée de la côte occidentale, en particulier de la Petite-Chersonèse, dont les Milésiens avaient dédaigné le sol ingrat ou redouté les naturels farouches (I). Là vivaient, en effet, les Tauriens, peut-être un débris de l'ancienne population cimmérienne refoulée par les Scythes. Pirates audacieux, barbares inhospitaliers et sanguinaires, ils sacrifiaient à leur Vierge sauvage, trônant sur le cap Parthénion, les navigateurs échoués par la tempête. Ce fut seulement dans la seconde moitié du v° siècle que des colons d'Héraclée pontique, fille de Mégare, réussirent à prendre pied dans cette presqu'île sinistre ; ils chassèrent les Tauriens dans leurs montagnes, leur volèrent leur déesse, et fondèrent, après quelques tâtonnements, la ville de Chersoncse héraclcotique sur une des anses qui s'ouvrent au sud dans la magnifique rade de Sébastopol. A la différence des Ioniens du Bosphore, qui s'accommodèrent facilement du contact des barbares et se mélangèrent même avec eux , les Doriens de Chersonèse, puritains exclusifs, surent conserver à travers les siècles l'intégrité de leur race et de leur dialecte, les institutions républicaines et aristocratiques de leur métropole. Agriculteurs et pêcheurs, ils étaient moins commerçants que les
(1) Sur Chersonèse héracléotique consulter surtout : Polsberw, De rébus Chersonesitarum puhlicisj Berlin, 1838 ; B. Kœhne, Becherches sur l'histoire et les antiquités de Chersonésos , Pétersbourg, 1848 (cp. StÉPHANI, Afélanges gréco-romains , I, 6) ; P. Becker, Die herakleotische Halhinsel in archOologischer Beziekung , Leipzig, 1856 ; S. Arkas, La péninsule héracléotique et ses antiquités , Nicolaïev, 1879 (en russe) ; Latyohkv, Constitution de Chersonèse , dans le Bulletin de corr. helL, avril 1885.