DIFFICULTÉS DE L'ENTREPRISE
Pharnace, figurent Cliersonèse et un prince sarmate, Gatalos (1) ; il est possible que, dès cette époque, le roi de Pont soit intervenu en Crimée comme champion et protecteur des intérêts grecs. Les envoyés de Chersonèse et de Panticapée ne se contentèrent pas d'invoquer ce précédent auprès du jeune Mitliridate. Les premiers, qui n'avaient plus de ménagements à garder, lui offrirent ouvertement le protectorat de leur cité , s'il voulait les secourir contre l'attaque imminente des Scythes; quant à Pairisadès, dont la situation était plus délicate, il promit secrètement à Mithridate, pour prix de sa délivrance, de lui léguer sa couronne (2).
Il y avait, dans l'invitation des Grecs de Crimée, de quoi séduire Mithridate et de quoi le faire réfléchir. Ce qu'on lui apportait, c'était, en cas de succès, une auréole de gloire, un accroissement considérable de puissance, la sympathie universelle de l'hellénisme, peut-être même, dans une perspective plus lointaine, la formation à son profit d'une vaste confédération militaire où seraient entrés tous les peuples du nord pour prendre à revers l'empire romain (3). Mais, d'autre part, avec sa petite armée de mercenaires, sa marine dans l'enfance, son trône mal affermi, comment le jeune roi de Pont n'eût-il pas hésité à se lancer dans une entreprise dont la légende et l'éloignement grandissaient encore la difficulté réelle? Il s'agissait d'une guerre contre les Scythes; or une pareille expédition était considérée comme le type même d'un acte de folie, par les Perses depuis Darius, par les Grecs depuis l'échec lamentable de Zopyrion, lieutenant d'Alexandre (4). Dans ces circonstances ce fut, semble-t-il, l'intervention d'un conseiller autorisé, Diophante, fds d'Asclépiodore , Grec de Sinope, qui triompha des hésitations de Mithridate. Ce personnage réunissait les talents de condottière, de diplomate et d'explorateur; il connaissait à fond les pays au nord de l'Euxin, sur lesquels il écrivit même un livre classique (5). Il s'offrit à organiser et à con-
(1) Polybe, fr. XXVII, (3.
(2) Strabon VII, 4, 3 et 4.
(8) D'après Strabon VII , 4, S, Chersonèse s'adressa à Mithridate au moment où il méditait de combattre (aTpaTYiyiôivTa) i-KÏ toù; UTièp toù îsOjjloù [J-éypi. BopuaOsvou; ^apêapouç xal ToO 'Aoptou (.sîc)- laOta o'r,v ènl ^Pa)[xaîou; Tiapacrxeurj. Cet enchaînement paraît bien artificiel.
(4) Justin II, 3 ; XII, 1-2 ; XXXVII, 3 ; XXXVIII, 7. Sur Zopyrion cp. Q. Curce X, 1, 43; Macrobe I, 11,33.
(ô) Les Pontica de Diophantos sont mentionnées plusieurs fois (voir les fragments dans les Fraff. hÀst. gr. de Miiller, IV, 396-7) ; les plus anciennes citations sont d'Agatharchidès,
DIOPHANTE A CHERSONESE.
duire rexpédition : Mithridate, que la nouveauté de son pouvoir attachait cette fois au rivage, se laissa convaincre, et Diophante reçut la mission d'établir le protectorat pontique sur la Chersonèse (vers 110 av. J.-C.) (1).
La route de terre, entre le Font et le Bosphore, était longue et impraticable; le corps expéditionnaire mit donc à la voile dans les villes maritimes du Pont et débarqua à Chersonèse. Diophante trouva la ville étroitement bloquée par les Scythes au nord et à l'est. Son premier soin fut de relever les courages des habitants et de se donner de l'air. En face du port de Chersonèse s'ouvre la rade profonde de Sébastopol, dominée au nord par le cap Constantin, qui s'avance jusqu'à 15 stades de la ville. Diophante occupa ce cap, y fortifia un poste et relia cet ouvrage à la ville par une jetée qui fermait complètement l'entrée de la rade (2). Par là il écartait le danger d'un siège immédiat et s'assurait une excellente base d'opérations vers le nord. Puis il fit passer ses troupes sur la rive septentrionale de la rade. Là, il se vit tout à coup assailli par une nombreuse armée sous les ordres de Palac en personne. Diophante eut à peine le temps de ranger ses troupes : néanmoins les Scythes furent taillés en pièces et, sur le champ de bataille, le vainqueur dressa un trophée, le premier qu'un roi grec eût encore remporté sur ces barbares. Cependant Palac s'obstina; il fit le tour de la rade et des lagunes de la Tchernaïa qui la prolongent, et vint attaquer la muraille qui fermait l'isthme de Cténus. Mais ici encore il trouva Diophante prêt à le recevoir. Vainement les barbares tâchèrent de combler le fossé en y jetant des
Périple du la mer Uonge, c. 04 {Gaog. min. I, lôfi) et d'Alexandre Polyhistor chez Etienne de Bjzance, s. v. 'Aêioi. Polyhistor est un contemporain de Sylla, Agatharchidès a écrit dans la 2® moitié du ii" siècle av. J.-C. (cp. Miiller, Geog. min. I, Liv suiv.). L'ouvrage de Diophante a donc dû paraître vers l'an 120, et il n'y arien d'absurde à identifier l'auteur avec le général de Mithridate. Il se peut aussi que Diophante n'ait écrit son livre qu'après ses campagnes.
(1) Il est hors de doute que l'expédition de Crimée fut la première guerre de Mithridate : voir l'ordre suivi dans Trogue Pompée, ;)ro/. 37; Justin XXXVII, 3; et auss XXXVIII, 7 : multo timidius hella Pontica ingressum cum ipse radis ac tira esset. D'après Strabon également, Mithridate ne s'empara de la Colchide et de la Petite-Arménie que lors- ([u'il était déjà aù^riôelç iid tcoXû , c'est-à-dire maître de la Crimée (XI, 2, 18 : XII, 3, 28).
(2) La description de Strabon VII, 4, 7 s'accorde absolument avec l'emplacement du fort Constantin et je ne comprends pas qu'on ait cherché le fort de Diophante au fort Paul, à l'est du port de Sébastopol (Becker), ou au fort Nicolas, à l'ouest (Mulleiî). En 1 854, l'entrée de la rade était également fermée par une chaîne et un pont entre les forts Michel et Nicolas.