TROISIÈME ET QUATRIÈME CAMPAGNES
apens, s'enfuit avec peine sur un navire envoyé par les gens de Chersonèse. De retour dans cette ville, il convoque les citoyens, leur expose Fétat des affaires, et les exhorte à tenter avec lui un suprême effort pour sauver Thellénisme enScythie; pendant qu'ils équipent leur milice et arment trois galères , il court chercher des renforts dans le Pont.
Au printemps suivant (107?) commença la campagne décisive. Une armée et une flotte puissantes furent rassemblées sous les murs de Chersonèse et s'acheminèrent de concert vers le Bosphore. Théodosie fut emportée la première, puis Panticapée; l'on prit et l'on châtia les auteurs de la rébellion, Saumac luimême fut fait prisonnier et envoyé comme otage dans le Pont. Mithridate fut alors définitivement proclamé roi du Bosphore Cimmérien ; à Chersonèse il se contenta du titre plus modeste de prostate ou protecteur (1). Cette fois la guerre était bien terminée, et quand le vainqueur rentra à Chersonèse, il fut Tobjet d'une ovation enthousiaste. Par un décret du 19 Dionysios (janvier 106) (2), sous l'archonte-roi Agélas , le peuple et le sénat déclarèrent qu'il avait bien mérité de la patrie. Le jour de la procession annuelle de la Vierge, déesse tutélaire de Chersonèse, qui, dit-on, avait annoncé par des prodiges manifestes la grande victoire de Beau- Port, une couronne d'or fut solennellement décernée au glorieux général , pendant que les Symmnamons ou greffiers publics proclamaient à haute voix : « Le peuple de. Chersonèse couronne Diophante, fils d'Asclépiodore, de Sinope, pour son mérite et son dévouement. » Au sommet de l'acropole, près des autels de la Vierge et de la déesse Chersonèse, on dressa, aux frais de la ville, la statue d'airain de Diophante, représenté en armes. Sur la base de la statue fut gravé le décret honorifique qui en justifiait l'érection, et qui, retrouvé de nos jours, a fait sortir de terre le souvenir presque effacé de ces belles campagnes (3).
L'effort avait été grand, mais le succès était en proportion. En quatre campagnes le jeune Mithridate s'était rendu maître d'un royaume presque aussi considérable que celui qu'il avait hérité de ses pères; il avait acquis des villes magnifiques, — Cher- Ci) Strabon VIT,
(2) Cp. BlSCHOFF, De fasiis (jraecorum antiquioribus (Leipzig, 1884), p. 374.
(3) Le nom de Diophante resta populaire à Chersonèse et figure souvent sur les inscriptions de cette ville (C. I. G. 2123, 2131, etc.)-
RÉSULTATS DE LA COxNQUÉTE DE LA CRIMÉE.
sonèse, Théodosie, Panticapée, Phanagorie, — des ports et des chantiers excellents, un peuple de matelots et de soldats. Le résultat matériel de la victoire était la perspective d'un commerce lucratif avec les barbares du Nord, le monopole des pêcheries méotiennes, un territoire agricole destiné à devenir le grenier du Pont, comme il avait été celui d'Athènes : la Crimée et le district avoisinant de la Sindique, réunis en un gouvernement général qui fut plus tard transformé en vice-royauté, payèrent à Mithridate un tribut annuel de 180,000 médimnes (90,000 hectolitres) de blé et de 200 talents (1 million 200,000 francs) en argent (1).
Les résultats moraux furent plus importants encore. Mithridate prit confiance en lui-même et inspira confiance au monde hellénique; tous les esprits éclairés lui surent gré de l'immense service rendu à la cause de la civilisation, et désormais, partout où il y avait des Hellènes opprimés, on regarda vers le jeune roi de Pont comme vers un sauveur possible. Quant aux nations barbares, les victoires de Mithridate sur les Scythes et les Roxolans, réputés jusque-là invincibles, durent avoir parmi elles un prodigieux retentissement : aussi n'opposèrent-elles dorénavant à ses armes qu'une faible résistance; les peuples ne trouvèrent rien d'humiliant à se mettre à sa solde, les rois à reconnaître sa suzeraineté, ou même à lui vendre leurs couronnes. C'est ainsi que le progrès d'aujourd'hui préparait le progrès de demain; chaque conquête fournissait les moyens d'une conquête ultérieure.
Du Pont et de la Crimée, Mithridate rayonna dans tous les sens, à l'ouest, à l'est, au nord, menant de front les expéditions militaires et les négociations diplomatiques, jusqu'à ce qu'il eût soumis à sa domination, ou tout au moins à son influence, la totalité du bassin de la mer Noire. Le détail et l'ordre exact de ces campagnes nous échappent ; on sait pourtant qu'elles se divisent en deux séries : la conquête de la Méotide, de la Colchide, de la Petite- Arménie , se place entre la guerre de Crimée et le commencement des guerres d'Asie Mineure (2), c'est-à-dire entre
(1) Strabon VII, 4,6.
(2) Trogne Pompée racontait la conquête de la Colchide au livre XXXVII (cf. le prologue et Justin XXXVII, 3, 3 où il faut peut-être lire, avec Gutschmid, Colchida au lieu de Cappadocimi). La soumission des tribus méotiennes, naguère vassales des rois de Bosphore, dut suivre de près la conquête de la Crimée (Strabon XI, 2, 11) ; celle de la Petite- Arménie est contemporaine de l'acquisition de la Colchide (Strabon XII, 3, 28).
iMITHRIDATE ET LES SCYTHES.
106 et 103 av. J.-C; au contraire, les expéditions chez les Bastarnes et les Sarmates eurent lieu surtout entre la première et la deuxième série des guerres asiatiques, c'est-à-dire entre 96 et 90 av. J.-C. (1). Toutefois, comme il s'agit ici d'un groupe de faits étroitement connexes, du développement d'un plan unique, accommodé aux circonstances, nous ne tenterons pas un récit chronologique, d'ailleurs à peu près impossible dans l'état des documents ; nous exposerons dès à présent les résultats généraux de ces quinze années de guerres et de négociations, en suivant le seul ordre qui puisse ici prétendre à la précision : l'ordre géographique.
On sait déjà que la domination de Scilur s'étendait au delà de l'isthme de Pérékop, jusqu'au liman du Borysthène et à Olbia. La conquête de la Crimée entraîna probablement la soumission plus ou moins complète de tout le reste du royaume scythique, désormais morcelé entre plusieurs dynastes. Les Scythes sont mentionnés à diverses reprises parmi les soldats de Mithridate (2) ; et nous le verrons à la fm de son règne tâcher d'assurer par des unions de famille le dévouement de plusieurs princes de cette race, ses vassaux ou ses alliés (3). Peut-être faut-il compter dans le nombre de ces vassaux une partie des fils et des petits-fils de Scilur, dont quelques-uns paraissent avoir été restaurés vers 103, sur la demande du sénat romain (4). L'un d'eux sans doute était ce Sobadocos qui fut surpris un jour en flagrant délit de trahison (5) ; un autre « protégeait » Olbia, où les monnaies des rois Scythes se succèdent pendant plusieurs générations (6).
Au delà d'Olbia, jusqu'au delta du Danube, la seule grande ville grecque était Tyras, port fluvial du Dniestr. Elle était bâtie au milieu du pays des Gètes, peuple de langue thrace émigré d'au
(1) Plutarque, De fortu na Romanorum ^ c. 11 fin. (Moral. I. .'}'.)8 Didot.) : MiQptSàiyiv ôè, ToO Mapcr/où 7io)ifj!.ou Tyjv 'Pa)[xr,v è7ct9)>$YovTOç , ol lapfjLaxixol xal BaaTapviXoi 7t6X£[jLOi xaxeîyov.
(2) Justin XXXVIII, 3, 7 : a Scijthia... exerckam rcu'nr jubct. XXXVIII, 7, -'5 : Scythiam... Kude ipse magnam... partem virium Jiaberet. Appien, Mi(h. l.'i, lô, ()!>.
(3) Appien, Jlith. 108 : èçto'jç IxOôaç... toTç ûuvâaxai;. § 117 : IxuOwv Pa<7t)-siot yuvaïxsç.
(4) Memnon c. 30.
(5) Appien, Jliih. 7!) (le nom s'est retrouvé sur les inscriptions bosporanes : Comjjtes rantJiis , 1871, p. 248, ligne 17 : XaêwÔaxo; H ux^P^'»^^°î)- ^P- -^^^^«6 '^^^ études (/recques, II, 95.
(()) Monnaies de Pharzoios et d'Inigmeus, chez Blau, Xum. Zeitschrift de Vienne, VIII, 238 ; BouiJATCHKOY, op. cit. pl. IX ; Sallet, Catalogue de Berlin, p. 30, n° 14G, Vers 60 av. J.-C. Oibia fut prise parles Gètes (Dion Chrysostome , XXXVI , 2, p. 75 E,.).