‹ Mithridate Eupator, roi de PontChapitre 67 sur 417 · SOUFFRANCES DES PROVINCIAUX · texte numérisé non relu

SOUFFRANCES DES PROVINCIAUX

pidement vers sa ruine. Les communes grecques, déjà grevées de lourdes charges par des travaux grandioses d'utilité ou d'embellissement, succombaient de plus en plus sous le fardeau des impôts, des réquisitions et des exactions. Emprunter était le seul remède et un remède pire que le mal ; car avec le taux légal d'alors (12 pour 100) et le système d'anatocisme en vigueur, l'emprunt c'était la banqueroute à bref délai. Quant aux particuliers, sans cesse lésés et pillés, appauvris par la concurrence inégale des Italiens, un procès perdu ou une dîme en retard les envoyaient en prison, à la mort ou à l'esclavage. Le mot pitié n'avait pas plus cours que le mot justice; tortionnaires, garnisaires exécutaient les hautes œuvres du publicain et de l'usurier, les geôles ne désemplissaient pas, et chaque jour la « question » faisait des victimes. On se figure sans peine l'exaspération profonde, la haine muette et implacable qu'avaient dù faire germer dans les cœurs des Asiatiques quarante ans de cette tyrannie, la plus odieuse de toutes, celle de la force mise au service de la cupidité. « Pour l'Asie, dit un témoin non suspect, Cicéron, nos haches sont un objet d'horreur, notre nom une exécration, nos tributs, nos dîmes, nos douanes des instruments de mort. » On ne se révoltait pas, — à quoi bon appesantir le joug? — mais on attendait l'occasion de la vengeance, on appelait sourdement un libérateur étranger. Qu'une lueur d'espoir brille à l'horizon , que la république invincible subisse un désastre , l'explosion sera d'autant plus terrible qu'elle aura tardé davantage; la fureur populaire ne distinguera pas entre les coupables, les complices et les innocents : Rome creuse de ses propres mains la fosse de cent mille de ses fils.

Si l'on fait abstraction d'une douzaine de cités, « libres » de nom plutôt que de fait, enclavées dans la province d'Asie, d'une demi-douzaine de dynastes laïques ou ecclésiastiques dans la région du Taurus, la liste des États clients de Rome, dans l'Asie Mineure, ne comprenait plus que trois républiques grecques, Rhodes, Cyzique et Héraclée; une confédération républicaine, la Lycie; un État fédéral d'un caractère mixte, la Galatie; et trois royaumes, la Cappadoce, la Bithynie et la Paphlagonie.

Des trois républiques grecques, nous avons peu de chose à dire ; malgré le rôle important, parfois décisif, qu'elles vont jouer dans

RHODES, IIÉRACLÉE. rVZIQUE.

cette histoire, leur puissance territoriale était des plus médiocres. Héraclée avait perdu, au profit de la Bithynie, les deux postes avancés qui la flanquaient à droite et à gauche, Tios et Ciéros; ses colonies, Callatis en Thrace, Chersonèse en Crimée , s'étaient depuis longtemps émancipées; elle ne conservait plus, outre Tenceinte de ses murs, que la fertile vallée du Lycos et un ruban de côte cultivé par ses serfs, les Mariandynes. De môme le territoire de C3'zique ne comprenait guère que la presqu'île où la ville était bâtie, et quelques domaines épars sur la côte des Délions, aux confins de la province romaine et du royaume bithynien. Quant à Rhodes, elle doit désormais se contenter de son île, magnifique « cadeau du soleil », et d'une mince banlieue, la F crée, sur le rivage asiatique. L'empire continental que lui avait assigné le partage de l'an 189, pour prix de ses services dans la guerre d'Antiochus, lui a été arraché après la guerre de Persée, pour la punir d'une médiation outrecuidante : la Carie fait maintenant partie de la province romaine, les villes lyciennes, qui n'avaient accepté qu'à contre-cœur la domination égoïste de Rhodes, ont recouvré leur indépendance. En définitive, Rhodes, Héraclée, Cyzique, ne comptent plus que par leurs richesses, leurs bonnes murailles, leurs flottes de guerre et de commerce. Des trois républiques, Rhodes a la marine la plus puissante; Cyzique, la meilleure constitution; Héraclée, grâce à son éloignement de la province romaine, jouit de l'indépendance la plus réelle : quoique alliée de Rome, elle conservera pendant trente ans, par un véritable miracle d'équilibre, sa neutralité entre les deux adversaires qui vont se disputer son concours effectif; elle ne se décidera finalement pour Mithridate, déjà vaincu, que dans une heure de vertige, comme pour s'envelopper dans sa ruine.

La Galatie, qui occupait le centre de la péninsule, n'était ni une république ni une monarchie. Sa constitution combinait ingénieusement les vices de ces deux régimes. Les trois peuples gaulois qui avaient envahi l'Asie Mineure au iii^ siècle s'étaient fixés chacun dans une région déterminée du pays : les Tolistoboïens à l'ouest, sur le haut Sangarios, les Trocmes à l'est, au delà du Halys, les Tectosages au miheu. Chacun de ces peuples s'était morcelé à son tour en un certain nombre de tribus, dont les chefs portaient le nom grec de tétrarques; le tétrarque n'était pas d'ailleurs un souverain absolu : il avait auprès de lui, plutôt que

Page 1