‹ Mithridate Eupator, roi de PontChapitre 80 sur 417 · ABANDON DES CONQUÊTES ASIATIQUES · texte numérisé non relu

ABANDON DES CONQUÊTES ASIATIQUES

ce jeune prince tomba malade et mourut : avec lui s'éteignait la descendance mâle des Ariarathides.

Le pouvoir de Mithridate en Cappadoce semblait mieux affermi que jamais; mais à ce moment Nicomède vieillissant, qui commençait à se sentir menacé en Bithynie , se décida à se jeter dans les bras des Romains, au risque d'être obligé de sacrifier ses récentes conquêtes. La reine Laodice se rendit en personne à Rome et présenta au sénat un jeune garçon d'une rare beauté, qu'elle affirmait être un troisième fils, issu de son mariage avec Ariarathe Épiphane; c'eût été, par conséquent, le roi légitime de Cappadoce. Averti de cette intrigue, Mithridate ne demeura pas en reste d'impudence; il envoya à Rome Gordios, chargé d'attester aux sénateurs que le prince, actuellement régnant à Mazaca, était bien le petit-fils de leur glorieux allié, Ariarathe Philopator. Dans d'autres occasions le sénat, gagné à prix d'or ou guidé par des raisons d'État, s'était prêté de bonne grâce â des supercheries de ce genre : c'est ainsi qu'il avait reconnu la légitimité de l'imposteur Alexandre Bala en Syrie, du prince supposé Oropherne en Cappadoce; mais cette fois l'opinion publique et probablement l'influence patriotique de Marins furent les plus fortes. D'ailleurs on commençait à s'inquiéter sérieusement des progrès de Mithridate; chaque courrier d'Asie apportait de nouvelles récriminations, annonçait des usurpations nouvelles. Le sénat tailla dans le vif; il enjoignit à Mithridate d'évacuer la Cappadoce et les districts paphlagoniens qu'il avait reçus pour sa part (1), à Nicomède de retirer son bâtard de Paphlagonie. Le langage de Rome n'admettait point de réplique; elle avait, en ce moment, les mains libres, et nul doute qu'elle eût broyé sans peine toutes les résistances. Mithridate et Nicomède se soumirent, chacun d'eux trouvant sa consolation dans la disgrâce de son rival. Ils abandonnèrent toutes leurs conquêtes des dernières huit années : la Paphlagonie, la Cappadoce, certainement aussi la Galatie, dont les tétrarques rentrèrent sous la suzeraineté de Rome.

Le sénat avait décrété que la Paphlagonie et la Cappadoce seraient désormais « libres », c'est-à-dire en république. Les Paphlagoniens, dont l'anarchie était, depuis trente ans, l'état normal, acceptèrent cet arrêt et reprirent sans bruit leurs dynas-

{!) Non Phrjyiam Paphlagoniamque dimissas ? Trogwe Pompée chez Justin XXXVIII, 5, 0.

ÉLECTION D'ARIOBARZANE.

tes indigènes; mais la noblesse cappadocienne refusa un présent dangereux : elle ne voulait pas d'une prétendue liberté qui, — l'exemple de la Phrygie en témoignait, — n'était que le prélude de l'annexion romaine. Les Cappadociens députèrent à Rome pour supplier le sénat de leur permettre de choisir un roi , sans lequel, disaient les députés, l'existence nationale était impossible. Le sénat, tout en affectant une grande surprise en présence de cette servilité ingénue, accéda à la prière des magnats cappadociens, mais il eut soin d'écarter la candidature de Gordios, mise en avant par Mithridate, et qui comptait de nombreux partisans. L'élection tomba en conséquence sur un grand seigneur, de bonne noblesse perse, que sa nullité rendait inoffensif; il s'appelait Ariobarzane et prit dès son avènement le surnom significatif de PhiloroméoSj « ami des Romains », qu'aucun roi n'avait encore porté (95 av. J.-C.) (1).

Tel fut le résultat des premières tentatives de Mithridate pour s'agrandir dans l'Asie Mineure : c'était, on le voit, un avortement complet, dû en première ligne à la duplicité, puis à la rancune de son allié Nicomède. Mais le roi de Pont avait l'ambition trop tenace pour renoncer du premier coup à la proie espérée, saisie un instant; la Cappadoce surtout lui tenait à cœur, et il se mit immédiatement en quête d'une nouvelle alliance pour la reconquérir. Il la trouva cette fois sur le flanc oriental de son royaume, en Arménie.

La race arménienne, l'une des plus jeunes et des mieux douées de l'Asie antérieure, avait depuis plusieurs siècles lentement accru son domaine au détriment des vieilles races qui peuplaient à

(1) Justin XXXVIII, 2. Cp. XXXVIII, 5 (Trogue Pompée), et, pour Tambassade des Cappadociens, Strabon XII, 2, 11 (je ne comprends pas très bien la prétendue alliance que Rome aurait eue non seulement avec le roi, mais avec le peuple cappadocien). La date résulte : !<> de la lacune dans les drachmes d'Ariarathe Eusèbe Philopator; 2° de celles d'Ariobarzane dont les plus récentes sont de l'an 34 ; or ce roi abdique en présence de Pompée (Valère Maxime V, 7 ext. 2), qui quitta l'Asie vers la fin de 62; en admettant même qu'on ait continué à frapper monnaie en son nom, il a dû mourir au plus tard en 61, car son fils Ariobarzane II a des drachmes de la 11"^ année et était mort peu avant l'arrivée de Cicéron en Cilicie (51 av. J.-C.) ; 3*-^ Justin, immédiatement après l'élection d'Ariobarzane, dit : Erat eo tempore Tigranes rex Anneniae. Or l'avènement de Tigrane eut lieu, presque sûrement, en 95 av. J.-C. ; celui d'Ariobarzane est donc très peu postérieur. Il faut noter ici que nous ignorons si les rois cappadociens faisaient partir leurs années régnales du jour de leur avènement ou du commencement de l'année civile (12 décembre, d'après l'Hémérologe de Florence) en comptant pour une année la fraction initiale : de là une certaine latitude et Timpossibilité de préciser à moins d'une année près.

L^ARMÉNIE AVANT ARTAXIAS.

Torigine les contrées montagneuses entre la Cappadoce et la Médie. Le berceau , ou plutôt la première conquête des Arméniens, depuis leur séparation d'avec les Phrygiens, fut la Petite-Arménie, c'est-à-dire le pays situé entre le haut Halys et TEuphrate; mais déjà, sous la domination perse, les Arméniens avaient franchi ce dernier fleuve, chassé les Cataons de la province embrassée par les deux branches de l'Euphrate (Acilisène), et occupé tout le quadrilatère dessiné par TEuphrate, les deux Tigre et TAnti-Taurus (Sophène, Odomantide, Anzitène, Arzanène). Continuant leur marche progressive vers Forient, les Arméniens arrachèrent ensuite aux Assyriens les sources de FEuphrate oriental (Tarônitide), aux Chalybes et aux Mossynèces celles de FEuphrate occidental (Carénitide, Derxène), aux Ibères les contreforts du Par^^adrès et la vallée supérieure du Cyrus (Chorzène , Gogarène) , aux Phasiens et aux Alarodiens la vallée de FAraxe, enfin aux Mèdes les districts situés entre l'embouchure de FAraxe et les lacs de Van et d'Ourmiah (Caspiène, Phaunitide, Basoropède) (1). Par ces conquêtes successives, qui se répartissent sur une longue durée sans qu'on puisse en fixer exactement la chronologie, les Arméniens finirent par imposer leur nom et leur langue à toute la vaste plate-forme, ceinte de larges vallées fluviales, qui sert de borne commune aux plateaux de Médie et de Cappadoce, à la plaine de Mésopotamie et aux terrasses du Caucase.

A mesure que Funité nationale se dégageait peu à peu du mélange de la race dominante avecle vieux fonds des races vaincues, mais non exterminées, Funité politique cherchait à s'affirmer à son tour. Dans le partage définitif de Fempire d'Alexandre, la satrapie arménienne avait été comprise dans le lot de Séleucus (2), mais l'autorité des Séleucides ne put jamais s'implanter solidement dans cette province montagneuse, où le persisme avait poussé des racines encore plus profondes qu'en Cappadoce. Dans le courant du ni^ siècle, on voit, à diverses reprises, surgir en Arménie des dynasties locales , fondées par des magnats indigènes ou des satrapes révoltés. Les Séleucides ménagent et combattent tour à tour ces petits princes, suivant qu'ils sont forts ou

(1) Strabon XI, 14, 5, qui mentionne la plupart de ces acquisitions des Arméniens, paraît avoir tort de les placer toutes après l'usurpation d'Artaxias et de Zariadrès. Le mouvement d'expansion avait commencé dès le temps de Xénophon.

(2) Appien, Syr. 5").

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