‹ Mithridate Eupator, roi de PontChapitre 92 sur 417 · NICOMÈDE PHILOPATOR ET SOCRATE CHRESTOS · texte numérisé non relu

NICOMÈDE PHILOPATOR ET SOCRATE CHRESTOS

fille de second lit de Prusias) qu'il épousa, bien qu'elle eût au moins soixante ans. Cette princesse est bientôt enlevée par une mort suspecte; Nicomède épouse alors, en secondes noces, Nysa, fille et seule héritière de Favant-dernier roi de Cappadoce , Ariarathe Épiphane, et de la reine Laodice, sœur de Mithridate. La deuxième épouse de Philopator l'avait déjà rendu père de deux enfants, — une fille, Nysa, et un fils, Nicomède, — lorsque le bâtard Socrate la dénonça, à tort ou à raison , pour avoir tenté de l'exciter à la rébellion. Nicomède crut au complot, répudia ou tua sa femme, et traita ses deux enfants comme illégitimes ; devenu veuf pour la seconde fois, il renonça pour jamais au mariage et ne gagna au célibat qu'un vice hideux de plus. Quant à Socrate, il fut rappelé à la cour, comblé d'honneurs et reçut le surnom flatteur de Chrestos, <c le Bon » (1). Il n'y avait plus désormais entre l'ambitieux bâtard et le trône qu'un roi fainéant et méprisé. Socrate, qui avait déjà réussi, ce semble, à mettre Mithridate dans ses intérêts , partit secrètement pour Rome et demanda au sénat la couronne de Bithynie. Ses prétentions, les accusations criminelles qu'il porta contre son frère, et qui fournirent au jeune Hortensius l'occasion de son second début oratoire, ne furent pas accueillies; un sénatusconsulte , rendu en 91 av. J.-C, confirma expressément les droits de Nicomède (2).

Après un pareil éclat, Socrate ne pouvait plus reparaître à la cour de Bithynie ; il retourna à Cyzique et assassina sa sœur pour s'emparer de sa part d'héritage. Ce crime mit à sa poursuite les Cyzicéniens indignés et le roi Nicomède; l'assassin dut prendre la fuite. Il s'échappa d'abord en Eubée, où il trouva le temps de corrompre le fils de son hôte, un chevalier romain, appelé Cornélius. De là il se rendit dans le Pont, et demanda aide et as-

(1) Licinianus, loc. cit. : Post mortuas (?), morho an doloj Nisam Ariarathis Cappadocum régis Jiliam accepit. Ila(n)c Socrates ad regem.... refert hélium contra fratrem incitavisse. Exceptus a rege munifice, Chrestus etiam, quasi meliore nomine, ab eodem revocatur. Il est possible, d'après cela , que Socrate ait été rappelé en récompense de sa dénonciation. Pour les enfants de Nicomède III, cf. Salluste, fr. IV, 20, 9 Kritz : cumjilius Nysae, quam reginam appellaverat , genitus haud dubie esset; fr. II, 6, 57; Suétone, Jul. 49.

C2) Licinianus, loc. cit. : Romam, ad regnum expetendum, frustra prof ectus... Memnon, c. 30 : Tyjç yàp sv Pwjjly] ouyxXt^tov» Nty.o[xiiôriv... padtXea BiOuvtaç xa6i(7X(o(7r]ç , MtOptôàxr,; ïco/pàxYiv (lib. NixofxrjÔYiv) tov XprjCJTÔv è7nx>7i8£VTa N'.xojxi^SetàvxexaÔîdTr]. 'Ensxpàxet ôè ôjxw; ■:?l'P(oti.ai(ov xptaiç, xat àxovxoç MiOp'.oàxou. Appien, Mith. 7 : Nixo(J.rjor,;... ôieSé^axo, 'Pco(xaia)v aOrà) XY)V àpyriv tb; uaxpwav ^'^cptaafxévwv. Cicéron, De oratore, III, 61, 229 : nujyer (peu avant septembre 91)... cum pro Bithyniae rege dixit (Jlor(ensius). Il avait alors 23 ans.

COlNQUÉTE DE LA BITHYME ET DE LA GAPPADOCE. J15

sistance à Mithridate pour conquérir le trône de Bithynie (l). Le prétendant bithynien arrivait à point nonamé pour Mithridate, au moment même où la conllagration italienne lui laissait carte blanche en Asie Mineure. Quelque indigne que fût le personnage, le roi de Pont lui promit son appui et, pour commencer, tacha de faire assassiner Nicomède par un sicaire à gages, Alexandre (2). Le coup manqua; alors Mithridate permit à son protégé de lever sur ses terres une armée, à la tête de laquelle le prétendant envahit la Bithynie et la conquit sans peine. Une fois installé sur le trône, Socrate prit le nom de Nicomède, et frappa monnaie aux mêmes légendes, à la même effigie que ses prédécesseurs.

En même temps que la Bithynie, la Cappadoce tombait de nouveau sous la dépendance de Mithridate. A peine Sylla parti, celui-ci avait renouvelé son traité avec Tigrane; comme jadis les Romains dans leur alliance avec les Étoliens, les deux rois stipulèrent que, dans toutes les conquêtes faites à frais communs, le territoire appartiendrait à Mithridate, le butin mobilier, — esclaves, bétail et trésors, — à Tigrane (3). Deux généraux, probablement arméniens , Mithraas et Bagoas , envahirent pour la seconde fois la Cappadoce , chassèrent Ariobarzane , qui n opposa pas plus de résistance que trois ans auparavant, et replacèrent sur le trône de Mazaca le fds de Mithridate, celui qui s'intitulait Ariarathe Eusèbe Philopator. Les deux rois détrônés, Nicomède et Ariobarzane, prirent ensemble le chemin de l'exil et vinrent se jeter aux pieds du sénat romain (90 av. J.-C.) (4).

Mithridate avait compté que Rome , trop occupée chez elle pour regarder ce qui se passait en Asie , laisserait à ses deux créatures

(1) Licinianus, loc. cit. [Cyzi] cum redit (Socrates), nam redire ad regem pudor prokibuerat. Ibi avaritia caedem suadente, occisa sorore, insequentibus Philopatore simul et Cyzicenis, Euboeam venit [«ôt] apud Cornelium quemdam, equitem liomanum, devertitur. Satis bénigne [^exceptus] ejus Jilio adoleseenti... scelera discere...

(2) Appien, Jlith. 57.

(B) Justin XXXVIII, 3, 5. Il place le traité après la restauration des rois détrônés, mais sa narration est si confuse qu'il est permis de supposer une erreur, d'autant plus que les généraux qui ramènent Ariarathe sont probablement arméniens : en effet, ils ne figurent plus jamais parmi les lieutenants de Mithridate. Bagoas est un nom d'eunuque (Pline XIII , 4 , 41).

(4) Appien, Jfith. 9; Justin XXXVIII, 3, 4. Dans l'épitomé de Tite-Live la restauration des deux rois est rapportée ep. 74 (fin 90) et leur expulsion par Mithridate ep. 76 (fin 89). Comme il ne peut pas s'agir de la seconde expulsion (qui est racontée ep. 77 ad fin.) il eu résulte qu'il y a eu une interversion dans les manuscrits. De là la date indiquée au texte. Cf. mon article, les Periochae de la guerre sociale (^Revue historique, 1889).

AMBASSADE D^AQUILIUS.

le temps de s'affermir sur les trônes de Bithynie et de Cappadoce; mais les événements marchèrent plus vite qu'il n'avait supposé. Au moment où Nicomède et Ariobarzane débarquaient en Italie, le fort de la crise italienne était déjà passé. Sur les champs de bataille, les chances avaient été à peu près partagées ; mais Rome, dès que l'honneur fut sauf, s'empressa de promulguer des mesures législatives qui consacraient en réalité le triomphe des revendications italiennes. Dès la fmde l'année 90, la loi Julia, bientôt complétée par la loi tribunitienne Plautia Papiria, accordait le droit de cité à tous les alliés restés fidèles et à ceux qui mettraient bas les armes dans un délai déterminé. Bien que ces concessions, arrachées par la force, fussent accompagnées de clauses restrictives qui en diminuaient singulièrement la valeur, elles suffirent à désagréger le faisceau de la confédération italique. A partir de ce moment il ne resta sous les armes que les peuples les plus acharnés, ceux pour qui la revendication du droit de cité n'avait été qu'un prétexte d'assouvir des rancunes séculaires : peu à peu , la guerre sociale dégénéra en une sorte de résurrection des guerres samnites, lutte encore redoutable et longue, mais qui ne menaçait plus l'existence même de l'empire.

Cet heureux changement se traduisit aussitôt dans l'attitude de Rome vis-à-vis de ses clients : loin de chercher à gagner du temps, loin de fermer les yeux, comme l'avait espéré Mithridate, le sénat fit un accueil empressé aux deux rois en exil, décréta leur restauration immédiate et chargea une ambassade spéciale d'y présider. Le chef de l'ambassade fut le consulaire Manius Aquilius; son collègue le plus marquant s'appelait Manlius Maltinus (1).

Le choix d'Aquilius était une faute, presque une provocation. Fils de l'organisateur de la province d'Asie, son nom devait rappeler à Mithridate de cruels souvenirs. Lui-même était, comme son père, un brave soldat doublé d'une conscience vénale. Pendant son consulat, il avait eu l'honneur d'étouffer la dangereuse révolte

(1) Appien, Mlth. 11 ; Justin XXXVIII, .1, 4. Aquilius est appelé à tort Caius par Diodore, fr. XXX Vr, 10. Le nom de Manlius Maltinus ne se trouve que dans Justin (XXXVIII, 3, 4 et 4, 4 ; Trogue Pompée, prol. 38). Appien nomme en revanche un ambassadeur Mancinus (Mayxïvo;), Mith. 19. Il n'est pas impossible que les deux personnages soient identiques et que le nom véritable soit J\[anliHs Mancinus, celui d'un tribun violent, ami de Marins (Salluste, Juff. 73: Aulu-Gelle VI, 11).

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